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Arts-chipels.fr

L’Affaire L.ex.π.Re. Dans le vertige des questions de point de vue.

Phot. © Sébastien Dumas

Phot. © Sébastien Dumas

Métilde Weyergans et Samuel Hercule poursuivent leur investigation du ciné-spectacle avec une surprenante et virtuose affaire policière qui croise Phèdre sur sa route. Un « millefeuille théâtral » à deux faces.

Dans la salle un dispositif bi-frontal a été installé. Les spectateurs choisissent le côté où ils prendront place. Ils ne savent pas encore que ce choix n’est pas innocent. Parce que ce sont deux histoires qui vont se raconter, de part et d’autre d’un écran en hauteur où seront projetées des images. À chaque extrémité du plateau, les musiciens. Seules deux petites tables et deux micros occupent le centre de la scène.

Phot. © Sébastien Dumas

Phot. © Sébastien Dumas

Deux histoires croisées

Deux personnages entrent de part et d’autre de la scène. Elle est une comédienne célèbre, Natacha Wouters. Elle s’apprête à jouer Phèdre dans un théâtre. Lui, Max, un personnage énigmatique, hante les rues de la ville, des terrains vagues aux beaux quartiers. On apprendra au fil du temps que Natacha fait l’objet d’un contrat et que des tueurs sont après elle. Pour Max, tout tournera autour d’un mystérieux message, dans une enveloppe kraft, portant, stabilotée, une réplique de la pièce de Racine.

Dans la première partie on découvre l’histoire de l’un ou de l’autre selon la place qu’on occupe. Puis le point de vue est renversé. La comédienne et le comédien inversent leur position et réitèrent la même histoire. Le spectateur dispose ainsi, finalement d’une vue des deux faces de la même médaille, entre errance de l’un et plongée dans le théâtre et son quotidien de l’autre.

Déjà s’introduit, pour le spectateur, un flottement qui laisse place à l’imaginaire. Sur le pourquoi de chacun des ciné-reportages qui suivent les personnages dans leurs activités. Car sur l’écran, accompagnés par une bande son d’ambiance, on peut plonger dans l’univers plutôt sordide de cet errant dont on ne sait pourquoi il est présent, ou voir la comédienne qui joue la comédienne quitter son appartement ou se maquiller face à son miroir pour se préparer à entrer en scène. Un jeu d’échos visuels où théâtre et cinéma se réfléchissent mutuellement comme deux fictions reposant sur une base concrète : le plateau où se déroule la représentation.

La troisième partie fera se rejoindre les deux parcours pour faire histoire commune et on découvrira ce qui lie les deux personnages en même temps que se dénouera l’« affaire » qui s’attache à Natacha mais pas seulement.

Phot. © Sébastien Dumas

Phot. © Sébastien Dumas

Un cheminement instable entre réel et artificiel

Déjà éclaté entre les deux personnages, le récit est regardé à travers un kaléidoscope qui en multiplie les « images » à l’envi. Il ne s’agit pas seulement de parcours différents qui vont se rejoindre. Car la caméra qui suit les personnages s’attache à capter en très gros plan l’expression d’un regard, le détail d’un objet, deux têtes de comploteurs qui parlent à voix basse. Au-delà de faire apparaître d’autre protagonistes de l’histoire, elle applique un autre regard sur les personnages qui sont sur scène tandis que les comédiens commentent en direct ce qui se passe.

Le jeu est déjà complexe mais pas encore au bout de cette exploration du réel et de sa « fabrication ». Pour corser le tout, les deux comédiens, sur scène, fabriquent le décor sonore de la trame dramatique. Des cintres descendent de petites caisses remplies d’accessoires : jouets d’enfants, chaussure à talon, petites planchettes, morceaux de tissu ou de papier, etc. Autant d’objets hétéroclites qui, manipulés, frottés, percutés, fourniront le bruitage qui accompagne ce qui se passe sur l’écran. D’une seringue remplie d’air qu’on compresse violemment ou d’un flacon de parfum qu’on débouche sortira le bruit d’un coup de pistolet tiré avec un silencieux. Le tic-tac d’une horloge ou la chaussure à talon frappée sur une planchette fournira la matière de pas sur le bitume.

Dans cette navigation qui invite le spectateur à larguer ses repères issus du réel, un étage de plus est ajouté au bruitage. Car non contents d’introduire la réalité du bruitage dans la fiction en en montrant le making-of, Métilde Weyergans et Samuel Hercule créent un parcours bruité identique pour les deux histoires, au départ différentes. Avec un ensemble parfait, ils sortent de leur boîte les accessoires et les font résonner à l’unisson, introduisant une perturbation de plus dans une approche de la « réalité » déjà largement chamboulée.

Phot. © Sébastien Dumas

Phot. © Sébastien Dumas

Phèdre comme une célébration

Natacha Wouters répète Phèdre. De son appartement où elle fait tourner dans sa bouche les vers de Racine pour se les approprier jusqu’au théâtre où elle répète, Phèdre court comme un leitmotiv – on comprendra à la fin pourquoi.

Pour Max, la découverte de la tragédie sera une révélation. Pour celui qui n’imaginait pas qu’un texte classique, issu d’un lointain passé auquel sa vie ne lui donnait pas accès, susciterait chez lui des émotions si intenses, c’est sa vie qui s’en trouve bouleversée.

Dans cette pièce où se déploie la passion de la femme de Thésée pour son beau-fils et ce qui en résulte –  le lâcher-prise qu’elle exprime lorsqu’elle croit mort son époux, le retour de Thésée et, finalement, la mort de la reine –, un passé fictionel heurte de plein fouet un présent qui se joue à loisir des rapports entre réalité et fiction. L’Affaire L.ex.π.Re aurait-elle à voir avec cette Phèdre qui expire ?

Dans cette situation dramatique qui enchevêtre les intrigues, on se prend à écouter d’une autre oreille la beauté de la langue de Racine en même temps qu’on pénètre dans cette fable dont les points de repère ont été abolis.

Les jeunes lycéens, qui formaient le public de la représentation ce jour-là ne s’y sont pas trompés, en applaudissant à tout rompre le spectacle. Cette passion-là n’appartenait plus à la présentation parfois barbante qu’on faisait de la pièce dans le milieu scolaire mais devenait, dans son artificialité, matière vivante, parlant à notre temps.

Phot. © Sébastien Dumas

Phot. © Sébastien Dumas

De la musique pour toute chose

Dans cette traversée toutes amarres larguées, la musique en direct apporte un niveau de plus. Timothée Jolly et Mathieu Oger, à la batterie et aux claviers, parfois rejoints par Samuel Hercule à la contrebasse, épousent le déroulement de l’action, apportant un contrepoint plein de variété et d’inventivité à ce qu’on voit sur la scène comme sur l’écran.

Tantôt en accompagnement, tantôt marquant les passages d’une séquence à l’autre, comme des interludes, ils apportent une dimension musicale brillante à un exercice de style déjà virtuose, contribuant à créer une atmosphère pour chacun des segments de l’aventure des personnages et à plonger le spectateur dans la multiplicité des ambiances que le spectacle traverse.

Exploration des incertitudes qui se dissimulent derrière la réalité apparente du réel en même temps que réflexion sur les ressorts de la fiction, exploration des intervalles où se placent théâtre et cinéma, où s’inscrit le trouble entre réalité et imaginaire, où se fabrique la relation entre hasard et nécessité, en même temps que déclaration d’amour à une pièce qui traverse le temps, L’Affaire L.ex.π.Re est un objet fictionnel non identifié en même temps qu’une absolue réussite.

Phot. © Sébastien Dumas

Phot. © Sébastien Dumas

L’Affaire L.ex.π.Re
S Texte, réalisation et mise en scène Métilde Weyergans et Samuel Hercule S Musique originale Timothée Jolly et Mathieu Ogier S Création sonore Adrian’ Bourget S Création lumières Sébastien Dumas S Construction machinerie Frédéric Soria S Assistante à la mise en scène Sarah Delaby-Rochette S Dramaturgie sonore Raphaël Mouterde S FILM Direction de la photographie Noé Mercklé, Première assistante réalisation Manon Marvor, Scripte Amandine Derdoukh, Chef décorateur Louis Euiyop-Jung, Costumes Rémy Le Dudal, Montage Julien Soudet, Direction de production tournage Lucas Tothe S Avec Métilde Weyergans, Samuel Hercule, Timothée Jolly, Mathieu Ogier et à l’écran Métilde Weyergans, Samuel Hercule, Stephen Butel, Andréas Chartier, Brenda Clark, Pasquale D’Inca, Lucie Garçon, Michel Le Gouis, Stéphane Naigeon, Julien Picard, Jean-Philippe Salério, Isabelle Thévenoux, Philippe Vincenot S Production La Cordonnerie S Coproduction Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie – Les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon – Théâtre Vidy-Lausanne – Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, Scène nationale – Le Volcan, Scène nationale du Havre – maisondelaculture de Bourges, Scène nationale – Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans – Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale S Ce spectacle bénéficie du soutien du Projet Interreg franco-suisse n°20919 - LACS – Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne S Avec l’aide de la SPEDIDAM S La Cordonnerie est soutenue par le ministère de la Culture / DRAC Auvergne – Rhône – Alpes, la région Auvergne – Rhône - Alpes et la ville de Lyon S Durée 1h15 S À partir de 14 ans

29 janvier - 7 février 2026 
Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt - 2, place du Châtelet - Paris 4e

TOURNÉE
24 & 25 février 2026 La Coursive, Scène nationale de La Rochelle
10 - 13 mars 2026 La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale
18 - 21 mars 2026 La Criée, Théâtre national de Marseille, CDN
1er au 3 avril 2026 Le Volcan, Scène nationale du Havre
22 au 29 avril 2026 Théâtre national Populaire, CDN, Villeurbanne

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