6 Février 2026
Emmanuel Demarcy-Mota monte, avec le Cercle de craie caucasien, l’une des pièces écrites par Bertolt Brecht en exil. Un joli spectacle, aussi remarquablement éclairé que joué, qui passe cependant peut-être en partie à côté de son propos d’origine.
Sur un sol aux allures très terriennes, des paysannes et des paysans sont rassemblés. D’une façade de pierre monumentale percée de deux ouvertures occupant le fond de scène, des personnages nobles, venant du palais et allant à l’église, vont apparaître et entrer dans l’église.
Les commentaires vont bon train. Nous sommes le jour de Pâques. Georgi Abachvilli, gouverneur de la province de Nukha, plus soucieux de son confort que des affaires d'État, se rend à l'église avec sa femme Natella, son fils nouveau-né, Michel, et son entourage. La Géorgie est en guerre contre la Perse. Les princes conspirent, le gouverneur, battu, est décapité.
Natella, son épouse, s’enfuit, abandonnant dans sa hâte le petit Michel, recueilli par une fille de cuisine, Groucha, qui, pour le protéger, l’emmène loin du danger. Elle élèvera ensuite l’enfant, poursuivi par les révolutionnaires, se contraignant même à épouser un homme qu’elle n’aime pas pour assurer la survie de l’enfant.
Le jour du coup d’État, un écrivain de village, Azdak, sauve un fugitif qui s’avère être un grand duc, membre de la famille Abachvilli à laquelle il est opposé. Lorsqu’il découvre cette trahison malgré lui, Azdak demande à être jugé. Mais le juge a été pendu et Azdak est aussitôt institué juge, une profession qu’il exerce avec une certaine fantaisie, mais en privilégiant le pauvre sur le riche. Confirmé dans ses fonctions lorsque le grand-duc reprend le pouvoir, il aura à statuer sur la garde de Michel, que se disputent Groucha, qui s’est prise d’affection pour l’enfant, et Natella, la mère « légitime », qui regarde en direction de l’héritage de son défunt mari.
C’est alors qu’Azdak les met à l’épreuve. Il place l’enfant à l’intérieur d’un cercle de craie et demande aux deux « mères » de le tirer, chacune de son côté. Celle qui gagne gardera l’enfant. Groucha, par peur de faire du mal à Michel, lâche l’enfant. Azdak reconnaît en elle la « vraie » mère et, dans la foulée, prononce, en feignant une « erreur », le divorce de Groucha d’avec son mari au lieu de celui des deux vieux qui le réclamaient. La jeune femme est alors libre de retrouver son amoureux, revenu de la guerre.
Autour de l’intrigue, tout un peuple de petits personnages
Dans ce monde où la lutte pour le pouvoir se situe au centre – et avec elle la manipulation des masses et la collusion pouvoir-justice –, tout un monde de petits personnages se presse : gros paysans riches, édiles locaux, soldats plus ou moins soumis vis-à-vis du pouvoir, moines au pouvoir discrétionnaire.
Ils engendrent une suite de mini-péripéties qui influencent le devenir des personnages principaux. L’entrée en fonction d’Azdak se fait sous la pression populaire ; le mariage de Groucha est rendu obligatoire par les traditions religieuses et paysannes pour lui permettre de donner un toit à l’enfant ; l’époux de Groucha, contrefaisant le moribond parce qu’il ne voulait pas partir à la guerre, ressuscite pour devenir un tyran domestique.
Dans un aller-retour entre les destinées des uns et des autres, c’est tout un grouillement de vie que la mise en scène rend perceptible tandis que le décor, réutilisant en partie celui du Songe d’une nuit d’été, nous plonge dans la magie de la forêt, les arbres devenant l’abri possible pour Groucha en fuite, les montagnes du Caucase, les murs derrière lesquels on se dissimule, alors que l’utilisation des voiles dématérialise le réel, lui donne une dimension fantastique.
Une mise en scène dynamique mais crépusculaire
C’est en permanence dans le clair-obscur d’un monde en instance de s’éteindre, de disparaître, que les personnages évoluent, comme pour indiquer un temps déjà moribond, atteint de maladie.
La dimension épique est présente à travers l’organisation chorégraphique des scènes de foule, qui détache la situation de toute velléité réaliste. La fuite de Natella, avec son empilement de coffres et de bagages sur un chariot a des allures de Mère Courage inversée. L’épopée s’exprime dans des scènes telles que la fuite de Groucha, l’enfant dans les bras, franchissant sur une passerelle de fortune l’abîme entre les montagnes, escortée par les voix des femmes en partie dissimulées par les montagnes. Elle trouve dans la pendaison décidée d’Azdak, avant son sauvetage et sa nomination, une dimension quasi christique en présentant les soldats en ombres chinoises tandis d’Azdak, sur son gibet, apparaît comme un martyr. Les références au style caravagesque, avec cette accentuation des lumières sur les expressions des visages, concourent à la création d’une atmosphère fantastique, hors du commun.
Mais la dimension épique n’est pas exempte de clownesque. Elle est induite par l’outrance des expressions et la gestuelle très appuyée des actrices et acteurs qui s’approchent parfois de la satire, exception faite des personnages de Groucha et de son amoureux, le soldat. Une grande poésie émane par contraste de leurs rapports et Élodie Bouchez, dans son rôle de servante inculte, apporte une véritable humanité au personnage.
Enfin, les références culturelles et artistiques présentes dans le spectacle, comme avec l’enfant, une fois grandi, qui chante une chanson portugaise aussi insolite que surprenante, ou les tenues extrême-orientales des femmes à la fin, apportent une note à la fois plus gaie, plus lumineuse et plus « internationale ».
Un « message » partiel
Contemporain de la Résistible ascension d’Arturo Ui et de Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale qui abordent tous deux la question de l’ascension d’Hitler au pouvoir, le Cercle de craie caucasien a une visée complexe. Commencée en 1941, écrite en 1945 et publiée en 1949, la pièce porte en elle un certain nombre d’ambiguïtés quant au propos de Brecht qui enchevêtre deux « légendes ».
La première est issue d’une longue chaîne de récits similaires dont on pourrait trouver la source dans le jugement de Salomon où celui-ci, ayant à statuer entre deux femmes se disputant le même enfant, l’attribue à celle qui l’a élevé plutôt qu’à celle qui lui a seulement donné le jour. La parabole est moult fois reprise, en particulier par Goethe, et dans une légende chinoise du XIIIe siècle qui inspirera une pièce allemande de Klabund écrite en 1923 et présentée à Zurich en 1933. On ne s’étonnera pas d’une influence possible, Brecht se montrant assez pique-assiette dans le choix de ses thèmes.
À travers cette légende, Brecht fait passer un message clair dont la mise en scène ne souligne pas vraiment la portée politique : la terre doit revenir non à ceux qui la possèdent mais à ceux qui la cultivent. Le prologue de la pièce – occulté dans la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota ou dans la mémoire qu'on en garde – va dans ce sens. Il pose une situation d’origine, celle de deux kolkhozes qui se disputent une vallée. Une troupe de théâtre qui joue le Cercle permettra de les départager. Ici, la forme de théâtre dans le théâtre a disparu tout comme la référence aux kolkhozes.
On peut s’interroger sur les raisons de ces absences. Référence inopportune, aujourd’hui, à la Russie et aux valeurs du « communisme » ? Ou désir de généraliser, d’universaliser le propos ?
Il faut à ce sujet rappeler le contexte particulier dans lequel Brecht écrit le Cercle de craie caucasien. L’auteur est en exil aux États-Unis quand il prépare la pièce qui s’inscrit dans le droit fil de sa critique du capitalisme et de ses convictions communistes. Le kolkhoze est alors l’aune de jugement de la révolution prolétarienne paysanne.
La guerre froide qui suit immédiatement à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et un fort sentiment anticommuniste qui saisit l’Amérique le mettent en porte-à-faux avec son pays d’accueil. Lorsque le HUAC (House Un-American Committee), fondé en 1938, étend ses investigations au milieu du cinéma, dix-neuf personnalités d’Hollywood, soupçonnées d‘appartenir ou d'avoir appartenu au Parti Communiste sont convoquées en 1947. Onze sont finalement entendues, les « Dix d’Hollywood » et Bertolt Brecht.
Celui-ci se désolidarise de ceux qui se protègent derrière le Ier Amendement de la Constitution et nie toute appartenance au Parti Communiste. Mais le lendemain, il gagne l’Europe. Les Alliés lui refusant le visa lui permettant de s’installer en RFA, il arrivera, en 1949, date de publication du Cercle, en RDA via la Tchécoslovaquie et s’installera à Berlin-Est où il fondera, avec Helene Weigel, le Berliner Ensemble.
Minorer la part de cette histoire en en donnant une version plus « humaniste », plus générale, séparée de son contexte, en mettant en avant des valeurs morales – qui furent celles de Brecht, mais pas les seules – telles que la bonté, la justice et la responsabilité constitue une proposition intéressante et riche mais en partie infidèle à l'esprit de l’œuvre. Si le parti pris choisi est remarquablement traité, la pièce plastiquement réussie, qu'on a plaisir à regarder et écouter la troupe du Théâtre de la Ville, qui marche d'un même pas bien que le propos apparaisse parfois confus à qui ne connaît pas l'histoire, il manque néanmoins une dimension « brechtienne » d'importance : celle d'un engagement politique fort.
Le Cercle de craie caucasien
S Texte Bertolt Brecht S Mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota S Collaboration artistique Julie Peigné assistée de Judith Gottesman S Scénographie Natacha Le Guen de Kerneizon S Costumes Fanny Brouste S Lumières Thomas Falinower, Emmanuel Demarcy-Mota S Musique Arman Méliès S Objets de scène Erik Jourdil S Maquillage et coiffures Catherine Nicolas S Dramaturgie et documentation François Regnault, Bernardo Haumont S Avec la Troupe du Théâtre de la Ville Élodie Bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Edouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto S Production Théâtre de la Ville-Paris S Bertolt Brecht est publié et représenté par L’ARCHE – éditeur & agence théâtrale.www.arche-editeur.com S Durée 1h50
Du 28 janvier au 20 février 2026 à 20h / ven. 30 jan. 20h30 / dim. 8 fév. 15h
Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt - 2, place du Châtelet - Paris 4e