6 Février 2026
1926-2026 : seulement un petit siècle sépare ces deux dates. En provoquant le télescopage entre la Mort difficile de René Crevel et les œuvres de Guillaume Dustan, qui plaide avec une virulence jouissive pour une homosexualité décomplexée, Race d’Ep’ trace une route vers un futur qu’on espère plus radieux.
C’est dans un espace mouvant traversé de voiles et de rideaux que Simon-Elie Gallibert installe cette traversée du temps qui imbrique passé et présent dans un même ensemble. Les comédiens – deux acteurs et une actrice, bientôt rejoints par un troisième comédien – auxquels viendra s’adjoindre, d’abord sur un écran de télévision puis en chair et en os, celui qui incarnera Guillaume Dustan, en tenue de jeunes d’aujourd’hui, échangent entre eux. Les sons inarticulés, les borborygmes qu’ils émettent sont à l’image d’un quotidien dans lequel s’inscrit le théâtre. L’un d’entre eux, en legging recouvert d’un manteau, le visage maquillé, se perchera sur de hauts talons pour incarner la mère de Pierre, le jeune homme, double de l’auteur, qui affronte son désir d’être lui-même dans la Mort difficile de René Crevel, un roman quasi autobiographique.
Surréaliste et homosexuel
Né presque avec le siècle, en 1900, René Crevel est un enfant terrible de la bourgeoise parisienne. Scolarité à Janson-de-Sailly puis études de lettres et de droit qu’il délaisse, il rencontre André Breton en 1921 et adhère au mouvement surréaliste l’année suivante avant d’en être exclu, comme nombre de ses camarades, en 1925. Il rejoint alors Tristan Tzara et le mouvement Dada avant de revenir dans le giron surréaliste, puis d’adhérer au Parti communiste en 1927 et d’en être exclu cinq ans après. Ce « né révolté comme d’autres naissent avec les yeux bleus », comme le décrira Philippe Soupault, cet « archange du surréalisme » se suicidera à trente-quatre ans pour des raisons qui demeurent obscures : tuberculose et hantise de la déchéance ? ou dégoût de la société et de la vie ?
Mais la Mort difficile échappe à ces catégorisations. René Crevel y apporte l’expression d’une souffrance personnelle largement puisée dans sa vie. Le personnage principal, Pierre, vit dans une famille qui respire le mal-être. Dans la pièce, sa mère, une femme battue, se confesse, derrière le rideau translucide qui la sépare du public, à une amie en forme de poupée de chiffon. Un être imaginaire qui autorise la naissance d’un fantasme homosexuel, projeté sur le rideau devenu écran.
Pierre lui-même, personnage fragile – « serait-il anormal ? », dit sa mère dans la pièce. « Non, il est simplement un peu dégénéré » –, rôde autour d’Arthur Bruggle l’Américain, musicien dandy dans lequel se reconnaît le peintre Eugene McCown dont Crevel fait la connaissance en 1923-1924 et qui sera brièvement son amant. « Ses dons amoureux », dira de lui Emmanuel Pierrat à propos de la fascination qu’éprouvent pour lui l’historien Bernard Faye et son jeune frère Emmanuel, « non moins que sa cruelle frivolité, paraissent fusionner en un magnétisme dont [ses conquêtes] auront été les bénéficiaires autant que les martyrs ».
Un siècle d’écart et une opposition d’angles de vue
Séduit, Pierre-René, abandonnant sa famille, choisira la liberté. Il ira au bout de son désir de choisir sa propre vie, même si Bruggle le délaisse aussitôt pour Totor, un petit chiffonnier. La liberté de Pierre, ce sera d’aller jusqu’au point de se perdre en choisissant de se jeter d’un pont, dans la Seine.
Tandis que s’installe l’histoire de Pierre, un personnage rieur et goguenard apparaît par intermittences sur les écrans placés sur le devant de la scène : c’est celui de Guillaume Dustan, un écrivain et juriste décédé en 2005 d’une intoxication médicamenteuse liée à une consommation excessive d’antidépresseurs et de produits destinés à contrer les effets secondaires du traitement anti-VIH. Il vient commenter les efforts de Pierre-René pour être lui-même en les reliant au présent.
Une bascule pour la pièce dans laquelle le personnage qui porte la parole excessive, extravertie, paradoxale de Guillaume Dustan va s’emparer de la scène et du théâtre tout entier. Une bascule qui se fait sur le suicide de Pierre. Là où Crevel met en scène le drame d’hommes et de femmes pris dans les rets d’une société machiste et binaire, dont la seule issue est, pour Pierre, la mort, Dustan oppose une explosion de la vie tous azimuts et la nécessité d’aller le plus loin possible, sans entrave de quelque nature qu'elle soit.
De Génie Divin à EXiR, la revendication homosexuelle dans tous ses états
Le personnage qui descend les gradins du théâtre pour prendre la parole est celui qu’on voyait commenter la fable de René Crevel.
Guillaume Dustan est à la mesure de ses revendications médiatiques tonitruantes et de ses écrits, aussi drôles et jouissifs que dérangeants. Celui qui se présente sur les plateaux de télévision en perruque verte ou argentée et qui milite pour une « cohabitation pacifiste de l'homme et de la femme au sein d'un même corps » ferraille en même temps pour une interdiction d’interdire sans limite qui lui vaudra des inimités durables. Apôtre du bareback, des relations non protégées entre adultes consentants en pleine explosion du sida, il en défend la pratique au nom du libre arbitre tout comme il voit dans la queer attitude une position politique de résistance au capitalisme.
Il tient au fil des écrits des propos qui, au nom de la liberté, n’en sont pas moins contradictoires. Qu’importe ! Il incarne, dans la démesure, cette liberté insolente du libre choix, portée haut et fort dans un discours qui fustige famille et société avec la même hargne et s’attaque à tous les puritanismes. Pédé, séropositif et drogué, libre de perdre sa vie en même temps que de la gagner, il le fait savoir. Et « Race d’Ep », le qualificatif en verlan de « pédéraste », devient l’étendard d’une revendication du droit non à une « différence » mais à une autre version, à une pluralité du « même ».
Une mise en scène révélatrice
L’installation du début faisait apparaître en préambule le moment d’où l’on parle – aujourd’hui. Le traitement de la Mort difficile mettait en évidence, dans l’alternance du voile-dévoile et des jeux du masqué-démasqué les ressorts sociaux et les interdits d’une homosexualité aux multiples facettes – dont Pierre et Bruggle étaient les représentants –, considérée comme une « tare » jusqu’au moins la première moitié du XXe siècle. La fin consacrera l’aujourd’hui. C’est sur un espace ouvert, dans lequel un gonflable rouge vif aux allures de sexe turgescent dans lequel se prélasse Thomas Gonzalez-Guillaume Dustan, que se déroulera la mise à nu, au sens propre comme au figuré, de l’auteur des textes qui sont alors balancés à la face du public avec un volontarisme manifeste, orgueilleusement porté, joyeux et sans vergogne, par le comédien qui réalise là une performance d’acteur, tout poil dehors, à fleur de peau dénudée.
La direction d’acteurs, dans son ensemble, témoigne du soin apporté aux différents registres dans lesquels ils interviennent. Plus excessif, démarqué lorsqu’il s’agit de dépeindre la mère de Pierre ou de croquer Bruggle, le jeu se fait moins caricatural, plus empreint de sincérité dans le désarroi de l’amoureuse platonique non payée de retour de Pierre ou dans le mal-être et la mélancolie de Pierre qui oscille de la dépendance à Bruggle à sa défense farouche de la liberté de choix de chacun, même si elle le tue.
Bénéficiaire de l’aide apportée par la Comédie de Béthune, incubateur dans l’accompagnement de jeunes artistes dans les prémices de création d'un projet théâtral, tant en aide à la mise en place de la production qu’en mettant à leur disposition les différents services du théâtre – production, technique, communication… – et un temps de répétition, le spectacle est coproduit par la Comédie de Béthune. On reconnaîtra, dans le soin apporté au jeu d’acteurs, quelque chose de l’appétence de Cédric Gourmelon, le directeur du CDN, pour la précision de la direction d’acteurs.
Race d’ep’ – Réflexions sur la question gay
S Un spectacle de Simon-Elie Galibert d’après La Mort difficile de René Crevel (1926) et Génie Divin (2000), LXiR (2001) de Guillaume Dustan S Avec Aymen Bouchou, Thomas Gonzalez, Angie Mercier, Roman Kané, Claire Toubin S Dramaturgie Rachel De Dardel S Scénographie & costumes Marjolaine Mansot S Régie générale & création vidéo Typhaine Steiner S Chorégraphie Yumi Fujitani S Lumière Louisa Mercier S Musique & son Félix Philippe S Construction Ateliers de la Comédie de Caen - CDN Normandie S Patronage 3D du gonflable Anton Grandcoin S Réalisation du gonflable Antoinette Magny, Marjolaine Mansot S Production & administration Claire Delagrange S Dramaturgie additionnelle Tristan Schinz, Juliette de Beauchamp S Stagiaire scénographie Mati Bontoux S Production venir faire S Coproduction Comédie de Béthune CDN Hauts-de-France ThéâtredelaCité CDN Toulouse, Occitanie La Comédie de Caen CDN Normandie S Ce projet a bénéficié d’un compagnonnage avec La grande Mêlée (Bruno Geslin) S Aide à la création DRAC - Hauts-de-France, Région Hauts-de-France S Participation artistique du Jeune Théâtre National Ce projet bénéficie de l’aide à la production de La Fondation Porosus S Accueil en résidence T2G CDN Gennevilliers, Le CentQuatre – Paris, Studio Théâtre de Vitry, Comédie de Béthune, Comédie de Caen, La Manufacture Maraval (Tarn) Création 3 février 2026 Comédie de Béthune S Remerciements Bruno Geslin, Dounia Jurisic, Antonnella Jacob, Joanna Cochet, La Brosse S Durée 2h
Du 3 au 5 février 2026 Comédie de Béthune - CDN Hauts-de-France
Du 9 au 11 février 2026 ThéâtredelaCité – Toulouse