5 Février 2026
À partir du roman de Julie Otsuka, deux comédiennes donnent voix à des centaines de Japonaises prises au piège du rêve américain pendant l’entre-deux guerres. Un spectacle tendre et pudique en phase avec les politiques migratoires états-uniennes d’aujourd’hui.
Un marché de dupes
Entre 1918 et 1925, des milliers de jeunes Japonaises prennent la mer – certaines, venues des montagnes ne l’ont jamais vue – pour rejoindre, à San Francisco, des maris épousés par correspondance. Elles n’ont vu d’eux que leur photo, on les appelle les Picture Brides. Elles sont « presque toutes vierges », certaines veuves, certaines orphelines, certaines mères célibataires... Dans leurs bagages, des souvenirs, de pauvres kimonos, et beaucoup d’espoir. Certaines rêvent d’amour, toutes d’une vie meilleure. Elles tomberont de haut : dès leur arrivée, les voilà face à des inconnus aussi démunis qu’elles, à subir leurs assauts nocturnes dans des baraquements insalubres et, jour après jour, à trimer à la cueillette des fruits dans des « vallées brûlantes et poussiéreuses ». Certaines sont domestiques chez des patrons blancs qui les méprisent ou les harcèlent mais c’est l’occasion d’apprendre quelques mots d’anglais et les manières des Blanches. Certaines n’ont d’autres recours que la prostitution...
En but aux lois raciales, elles n’ont qu’un seul bonheur, leurs enfants, quand ils ne meurent pas en couche ou d’épidémie. Mais ils deviennent bientôt des étrangers : « Un par un, les mots anciens que nous leur avions enseignés disparaissaient de leur tête. » Le cauchemar ne s’arrête pas là : En décembre 1941, quand la guerre avec le Japon éclate, tout Japonais devient un ennemi. Des hommes disparaissent, des listes de suspects circulent, il faut se présenter à la police. La haine se déchaîne dans la population. Puis il faut partir. Les Asiatiques sont déportés dans des wagons à bestiaux vers des destinations lointaines, leurs maisons pillées... Les écoles se vident des enfants japonais.
Paroles d’exilées
Sandrine Briard et Béatrice Vincent s’emparent avec délicatesse du roman de Julie Otsuka. La romancière américaine tient à distance pudique cette histoire qu’elle connaît bien. Ses parents sont d'origine japonaise. Son grand-père, soupçonné d'être un espion, est arrêté le lendemain du bombardement de Pearl Harbour ; sa mère, son oncle et sa grand-mère passent trois ans dans un camp d’internement dans l’Utah. Certaines n'avaient jamais vu la mer, (titre original : The Buddha in the Attic), publié en français aux éditions Phébus, se compose de huit courts chapitres thématiques : « Sur le Bateau », « Première Nuit », « Les Blancs »... L’adaptation parcourt avec fidélité l’ensemble du roman : les comédiennes ne s’éloignent jamais du livre, qu’elles tiennent en main dès le début, en lisant parfois des extraits.
À elles deux, elles donnent vie à une multitude de femmes, dont les voix se croisent en un récit choral. Elles rendent avec justesse et sans ostentation la langue incantatoire et rythmée de Julie Otsuka. Une succession de phrases courtes, des mots simples nous font entrer par l’intime dans cette saga, écrite à la première personne du pluriel. Un « Nous » collectif qui dit les petites choses de la vie, les espérances et les déconvenues de tout candidat à l’exil. Et qui épingle parfois malicieusement les Américains, leurs us et coutumes, bizarres à leurs yeux de Japonaises.
Un petit format qui en dit long
Avec une belle complicité, les interprètes portent modestement, sans mimétisme ni pathos, les témoignages pluriels de ces déracinées. Sur la scène exiguë du théâtre Essaïon, le livre entre dans le décor, sorte de passeport pour cette traversée. Deux valises suffisent à évoquer le voyage. Ouvertes, elles symbolisent différents espaces de jeu : couchettes sur le bateau, lit nuptial, masures autel... Elles recèlent des babioles, vestiges de la terre natale, ou deviennent la matrice d’une ribambelle de petites figurines, les enfants, gages d’un avenir meilleur.
L’épopée de ces Japonaises parle de toutes les femmes, de toutes les migrations et, prise dans la Grande Histoire d’hier, elle se trouve ravivée par les exactions de l’administration Trump envers les populations émigrées.
Si, en France, ces épisodes d’autrefois sont peu connus, ils restent dans la mémoire d’artistes et écrivains américains. Telle Dorothea Lange qui a photographié les Américains d’origine japonaise internés durant la Seconde Guerre mondiale. James Ellroy, dans, La Tempête qui vient (The Tempest), évoque la répression contre les Asiatiques, la paranoïa antinazie et anticommuniste dans la Californie des années 1940. La deuxième saison de la célèbre série The Terror, Infamy, a également contribué à mettre en lumière la communauté nippo-américaine.
Certaines n’avaient jamais vu la mer
S D’après le roman de Julie Otsuka (Prix Fémina 2012) S Traduction Carine Chichereau S Adaptation et mise en scène Delphine Augereau S Scénographie et costumes Sophie Piégelin S Avec Sandrine Briard et Béatrice Vincent S Coproduction Compagnie du Chameau et Compagnie Imagine S Durée 1h10
Jusqu’au 25 mars 2026, le mercredi à 21 h
Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au lard 75004 Paris T. 01 42 78 46 42
essaionreservations@gmail.com