16 Février 2026
Il est des spectacles qui défient toute velléité de classement. Suzanne est de ceux-là. Entre conférence, documentaire protéiforme à entrées multiples, quête aux allures d’énigme policière, déclaration d’amour au cirque et devoir de mémoire d’une performance reconstituée, on navigue dans un océan personnalisé et sensible qui touche au cœur.
Elle s’est avancée vers une table couverte de documents et de journaux. Elle, c’est Anna Tauber. Elle vient nous raconter l’histoire d’une rencontre qui, d’une certaine manière, a orienté sa vie. Celle d’une vieille dame de 90 ans, Suzanne M., rencontrée par l’intermédiaire de sa grand-mère. Un travail entamé en 2017-2018 par celle qui se qualifie de « circassienne hors piste », qui s’achèvera par un spectacle présenté pour la première fois en mars 2024.
Suzanne est une ancienne voltigeuse, de l’époque où les voltigeurs effectuent leurs numéros à une hauteur de six à douze mètres, sans tapis de sécurité, filet ni longe. Entre 1948 et 1965, avec son mari Roger, ils ont formé un groupe, les Antinoüs, et présenté un numéro de cadre aérien qui a tourné à travers le monde.
Anna, fascinée par cette circassienne de la grande époque, commence par l’enregistrer, puis elle la filme pour tenter de reconstituer ce qu’était le métier dans les années 1950. Surtout, Suzanne a conservé les archives de cette période, lettres d’engagement, lieux, cirques, conditions de leur prestation, etc. Une base documentaire d’une grande richesse que viennent compléter les souvenirs de cette vieille dame menue, fragile, à l’accent chantant, qu’on verra osciller, tout au long de l’évocation, entre participation active et fatigues qui ponctuent, avec le confinement de la période de covid, le parcours d’interruptions.
Une reconstruction documentaire
Anna Tauber se lance à la poursuite de cette carrière, concrète, quotidienne, d’une vie de cirque. Suzanne évoque la manière dont on vient au cirque. Contrairement à une idée largement diffusée, le cirque n’est pas seulement affaire de dynasties circassiennes. Son mari est ouvrier, ils apprennent sur le tas, en regardant des numéros, en observant le matériel qui est utilisé et en construisant eux-mêmes celui qu’ils utiliseront, en amateurs d’abord, avant de devenir professionnels.
Elle se remet en mémoire la liberté que représente cette vie non asservie à un travail de bureau mais cependant disciplinée, intense et exigeante, l’égalité qui règne entre hommes et femmes qui ont, à cette époque, le même salaire. Elle se remémore les numéros qu’ils ont mis au point qui exigeaient, compte tenu de l’absence de sécurités, une confiance absolue dans son partenaire, l’exploit qu’ils représentaient, le porteur la rattrapant sur ses deux jambes puis sur une seule, la laissant glisser sans qu’elle ne chute, et le numéro de suspension qu’elle accomplissait, en grand écart, sur une corde tenue par la force de la mâchoire de son mari – un grand écart qu’elle montre encore, chargée d’années.
Elle n’oublie pas non plus le moment où, la quarantaine venue, ils ont troqué – sans regret, « il fallait bien » – leur aventure pour une vie plus sédentaire.
Des images de numéros et des témoignages de gens de cirque projetés sur l’écran, en fond de scène, complètent cette évocation du cirque d’autrefois – on prendra conscience en particulier de l’importance des animaux, bannis aujourd’hui des cirques modernes, tout comme on évoquera ces cirques aujourd’hui disparus, comme le cirque Medrano, boulevard de Rochechouart, rasé pour faire place à un supermarché.
Une double autobiographie
En permanence, Anna Tauber rappelle sa démarche, les recherches qu’elle effectue, la manière dont sa quête évolue et dont elle modifie sa propre vie. L’investigation qu’elle mène n’est pas seulement affaire de reportage. Elle lui permet de se situer, de voir où elle veut aller, d’attachée de production au Théâtre de la cité internationale à Paris à l’accompagnement à la production et à la diffusion de jeunes compagnies de cirque avant de rejoindre en 2014 l’Association du Vide, née à Châlons-en-Champagne sous l’impulsion de Fragan Gehlker, acrobate à la corde lisse, et son premier spectacle, le Vide / essai de cirque. Depuis, dans une dynamique de production lente et sur les sentiers les plus divers, elle ne s’interdit aucune échappée, dont Suzanne.
Elle raconte ses découragements lorsque Suzanne, fatiguée ou déprimée, ne souhaite pas poursuivre, la manière dont elle ressent l’aventure de cette vieille dame, les espoirs que suscite chaque avancée significative dans la reconstitution du parcours des Antinoüs. Ce sont d’abord des articles de presse, des photographies, avant de découvrir de courtes séquences, tronquées, incomplètes, de films et de retrouver en partie le déroulé du numéro.
Elle porte, non le discours d’un reporter qui analyse froidement le sujet auquel il se confronte, mais le récit d’un engagement, d’une passion qui s'assortit de sensibilité et d’émotion.
Faire revivre un numéro
La découverte d’extraits de films leur inspire le projet fou de reconstituer le numéro des Antinoüs dans les conditions qui furent les siennes dans les années 1950. Aidés, dans leur quête mémorielle, par un spectateur passionné de cirque qui assista au spectacle des Antinoüs et qu’Anne Tauber met en contact avec Suzanne, François Rozès, et avec le concours des circassiens Martine Fourteau, Luke Horley et Simon Bruyninck – des compagnies Marcel et ses drôles de femmes, avec laquelle Anne Tauber avait déjà travaillé, et le Collectif Malunès – ils se lancent dans la recréation du numéro.
Roger, le mari de Suzanne, ajoutait au travail de porteur celui de sa mâchoire qui, serrée, retenait la corde à l'intérieur de laquelle Suzanne faisait un grand écart. Ils seront deux pour effectuer sa prestation. Les séquences filmées des répétitions révèleront, de l’intérieur, la difficulté d’exécution des numéros dont on verra la réalisation finale, dans les conditions d’origine : sans tapis, sans filet pour amortir une chute, sans longe pour retenir l’artiste. Sur l’écran, le montage d’Ariane Prunet rassemblera tous les éléments de cette quête au long cours.
Au-delà de cette vie d’artiste hors du commun, qui croise d’autres parcours de vie, des expériences et des envies, ce qui transpire à tous les moments est la passion qui guide le projet d’Anne Tauber et de Fragan Gehlker. Une émotion qui passe et touche le spectateur.
Suzanne, une histoire du cirque
S Seule en scène Anna Tauber S Réalisation et mise en scène Anna Tauber et Fragan Gehlker S Montage Ariane Prunet S Numéro de cadre réinterprété Simon Bruyninckx, Marine Fourteau et Luke Horley À la longe Personne S À la caméra Zoé Lamazou, Lucie Chaumeil et Raoul Bender S Documentation Suzanne Marcaillou, François Rozès S Costumes et accessoires Marie-Benoîte Fertin, Héloïse Calmet, Lise Crétiaux S Composition musicale finale Tsirihaka Harrivel S Lumière Clément Bonnin S Mixage son Alexis Auffray S Étalonnage Axelle Gonay S Régie générale et lumière Elie Martin S Pour muscler le propos Perrine Carpentier, Aziz Drabia et Roselyne Burger S « Bureaulogie » Adrien Chupin, Manon Gagnepain S Remerciements Maryvonne Métrope, Anne-Marie Sanz, Angèle Guilbaud, Marcel Vidal Castells, Arne Sabbe, Scott Noblet, Angèle Besson, Etienne Charles, Julien Fallec, Jörn Gehlker, Coline Chinal Pernin, Lara Manipoud, Eflam Gehlker, Louis Lamer S Production L’Association du Vide & Avant La Faillite S Coproductions et résidences Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie / La Brèche à Cherbourg et Le Cirque Théâtre d’Elbeuf, Le Palc – Pôle National Cirque de Châlons-en-Champagne, Grand Est, Le Carré Magique – PNC en Bretagne, Latitude 50, Pôle arts du cirque et de la rue de Marchin (Belgique), L’Azimut – Pôle National Cirque en Ile-de-France, l’Espace Périphérique (Ville de Paris – Parc de la Villette) S Autres soutiens L’Essieu du Batut, Le Pop Circus, La Grainerie, La Martofacture, Les Quinconces-L’Espal, scène nationale du Mans, Le Canal-Théâtre à Redon, Le Ciné Manivel à Redon, Les Tob’s S Soutien institutionnel : DRAC Ile-de-France S Soutien pour la tournée du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT S 15 et 16 mars 2024, premières au Vox, Cherbourg, avec Le Trident, scène nationale de Cherbourg et le Festival Spring S Durée 1h20 S Tout public, à partir de 10 ans
TOURNÉE
Du 12 au 21 février 2026 Centquatre, Paris
Du 13 au 19 mars 2026 Théâtre Garonne, Toulouse
Les 25 & 26 mars 2026 Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon
Les 5 & 6 mai 2026 La Passerelle, Saint-Brieuc