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Arts-chipels.fr

Danemark, un spectacle ethnographique sur le bonheur. Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?…

Phot. © Superamas

Phot. © Superamas

Dans cette conférence performative, l’humour le dispute à l’information documentaire pour s’interroger sur la 33e place occupée par les Français dans le classement du bonheur, prôné comme objectif par l’ONU. De quoi se dérouiller les zygomatiques en cette période de vaches maigres du côté du rire...

Les conférences performances font, depuis des décennies, florès, avec un succès non démenti. Il faut dire que la formule, qui mêle informations documentées et inventivité artistique, à de quoi réjouir, proposant dans un savant et malicieux mélange entre réalité et fiction, vérités et purs produits de l’imaginaire.

Danemark ne fait pas exception à la règle. Avec un art consommé, le spectacle s’interroge sur ce concept, mis au premier plan par la Révolution française : se fixer le bonheur comme objectif. À l’heure où les guerres éclatent à nos portes, au moment où souffrance au travail, xénophobie, montée des extrêmes et répressions en tout genre sont le lot quotidien, s’interroger sur le bonheur et les moyens d’être heureux peut apparaître comme une urgence dans un pays – la France – qui se classe, à l’heure actuelle, au 33e rang, selon le World Happiness Report, sur l’échelle du bonheur, entre Singapour et l’Arabie Saoudite, alors que le Danemark joue la tête – 1er ou 2e – de manière permanente.

C’est le point de départ que propose Superamas, un collectif artistique européen fondé en 1999 qui met en avant « la dimension performative du réel et […] la manière dont le "spectacle" s’est immiscé dans chaque aspect de nos existences » et la « subversion » que représente « la représentation théâtralisée du "vrai comme moment du faux" » où le vrai, comme le faux, jouent sur tous les tableaux. Ce collectif, composé de trois membres, pratique l’horizontalité des décisions et du travail créatif, mettant en acte, plus qu'un processus de production, déjà un modèle social.

Phot. © Superamas

Phot. © Superamas

Une vraie et fausse conférence

C’est vêtu d’une belle veste rouge vif, à la couleur du drapeau danois, que le conférencier vient prendre place dans un décor pimpant, lui aussi habillé de rouge. Sur la table comme à la tribune, des fleurs ajoutent leur petite note optimiste. Durant une heure vingt, photos et extraits d’entretiens à l’appui, projetés sur un écran en fond de scène, c’est à une recette du bonheur danois, ce pays de la félicité suprême, qu’il va nous être donné d’assister, émaillée, comme il se doit, de comparaisons avec ce que nous, Hexagonaux, pensons de nous-mêmes.

Bien sûr, dans ce pays où les ministres emmènent à pied leurs enfants à l’école, où l’on roule en vélo et où les éoliennes sont légion, qui compte aussi plus de 11 % d’étrangers là où la France n’est qu’à 8,8 %, il y aura quelques impasses, comme les camps de rétention pour étrangers. Mais le propos est ce sentiment du bonheur qui imprègne les Danois et semble fuir nombre d’entre nous alors qu’il s’attache à un pays qui aurait, climatiquement parlant et en matière de richesses offertes par l’environnement, plus de raisons de mécontentement.

Nous voici projetés, images à l’appui, dans l’image resplendissante d’une famille danoise traditionnelle – papa, maman et les deux enfants – digne d’une pub des années 1960, grands, blonds, yeux bleus, posant, telle une icône aseptisée, comme l’image du bonheur incarné. Une image d’Épinal version danoise contemporaine, plus stéréotypée tu meurs…

Mieux : le conférencier s’implique. Près de quinze années passées dans ce meilleur des mondes, avec une compagne danoise, à ausculter cette société du bonheur tout en s’interrogeant sur notre penchant à la déprime. Scènes de famille, activités scolaires et interviews d’universitaires viendront ainsi compléter le propos de cette approche « ethnographique » revendiquée comme amateure, qui balance cependant quelques vérités qu’on nous propose d’entendre pour réfléchir à notre modèle de société.

Phot. © Superamas

Phot. © Superamas

Une route parsemée de statistiques

Tout au long du spectacle les statistiques émailleront la « conférence ». Les comparaisons sont éclairantes : 92 % des Danois se sentent épanouis, contre 60 % des Français), 5 % seulement d’entre eux, nous disent les statistiques, font face à des difficultés contre 23 % des Français et seuls 3 % sont en souffrance au Danemark contre 17 % en France. Aussi, même si ce petit pays d’environ 6 millions d’habitants – le dixième de la population française – a une histoire marquée par des pertes de territoire dès les XVe-XVIe siècles, subit un climat gris et froid, a une culture luthérienne austère et une gastronomie peu attractive, il n’en suscite pas moins un sentiment de bonheur dans la population.

On passera par Sénèque, les stoïciens et les épicuriens, par John Locke et bien d’autres. On se penchera sur la « saudade », ce sentiment intraduisible proche de la mélancolie, et, à l’inverse, sur le « hygge », cette sensation de bien-être, de confort et de convivialité tout aussi difficile à rendre en traduction. On convoquera avec humour le sens du mot « viking » et ses « commerçants » devenus « guerriers ». On se baladera dans Borgen, avec son personnage principal féminin et ministre, ou dans la série Game of Thrones. On n’oubliera pas de mettre en parallèle au sentiment du bonheur les films de Dreyer ou de Lars von Trier… Bref, on s’amusera beaucoup de cette présentation qui, sous couvert d’une « objectivité » tempérée par cette présentation « décalée », n’en balance pas moins un certain nombre de vérités.

Phot. © Superamas

Phot. © Superamas

Sous le couvert du rire

Si la critique pointe derrière le faux sérieux de la présentation, elle n’en recouvre pas moins un certain nombre de réflexions qui donnent à penser.

Cela commence par l’école et les projections montrent des enfants, évoluant dans un environnement où l’apprentissage se fait par le jeu, où la scénographie même de la classe dit la volonté de faire groupe, assemblée participative, et non rapport frontal entre maître sur son estrade-piédestal et élèves. Le travail collectif, en groupe, en est une des règles et non la réussite individuelle et le classement, qui marquent notre école. L’incitation à l’autonomie est prônée et développée par l’école face à l’obéissance que cultive notre modèle d’enseignement.

Ce modèle préfigure un comportement social qui laisse place à la confiance et à la solidarité comme facteur essentiel, et payer des impôts, au lieu d’être vécu comme une charge insupportable, s’accompagne d’une acceptation liée au sentiment d’appartenance à la collectivité qu’on finance et d'un profit partagé.

Cette conception a un impact sur le comportement face au travail, qu’il s’agisse de relations moins hiérarchiques et plus horizontales, laissant place à la créativité de chacun, ou d’un système préfinancé permettant à chacun d’intégrer dans son parcours des années d’études qui seront prises en charge par l’État.

Si le tableau est volontairement idyllique et s’appuie, de manière décalée, sur des séquences familiales de type roman photo accompagnées de bulles projetées sur l’écran, si le rire accompagne chaque étape de la « démonstration », il n’en met pas moins en avant que le bonheur n’est pas une décision individuelle, qu’on pourrait rattacher au « développement personnel » dont pléthore d’ouvrages vantent aujourd’hui les vertus, mais le produit d’un système social qu’il nous appartient, en France, de changer. Y’a plus qu’à…

Danemark, un spectacle ethnographique sur le bonheur. Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?…

Danemark - Un spectacle ethnographique sur le bonheur
S Écriture, mise en scène et interprétation Superamas S Décors et son Superamas S Lumières Henri-Emmanuel Doublier S Regards extérieurs Diederik Peeters, Valéry Warnotte, Antoine Defoort S Avec la contribution de Christian Bjørnskov, Karen Lambæk Christensen, Peder Jensen Pedersen S Remerciements Andreas Fabian Søndergaard, Erland Kornelius Christensen, Else Lambæk, Fria Lambæk Jensen, Jack Clarke, Lene Mirdal, Lone Lambæk Christensen, Pelle Jensen, Thomas Fabian Delman, Thora og Valdemar Kornelius Baumert S Production Superamas S Coproduction Le Manège-Maubeuge, scène nationale transfrontalière La Maison du Théâtre d’Amiens S Avec le soutien de Amiens Métropole, L’Institut Français Montévidéo, Marseille, Usine à Gaz, Nyon (CH), Buda Kunstencentrum, Courtrai (BE) S Superamas est subventionné par la Région Hauts-de-France S Durée 1h20
Présenté les 10 & 11 juin au Théâtre de Belleville – Paris

Du 4 au 23 juillet à 11h40 (sf 10 & 17/07)
11 • Avignon 11 bd Raspail, 84000 Avignon
Rés. www.11avignon.com

TOURNÉE
8 octobre 2026 à 14h30 et 20h : Théâtre de l'Arsenal - Val de Reuil
16 et 17 mars 2027 : L’Onde, scène conventionnée de Vélizy-Villacoublay

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