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Arts-chipels.fr

Casting Lear. Entre folie des pères et rébellion des enfants, le théâtre au cœur.

Visuel, phot. © Sergio Parra

Visuel, phot. © Sergio Parra

Interroger la relation de Lear et de Cordelia dans la pièce de Shakespeare tout en établissant un parallèle avec sa propre histoire de fille rebelle offre à Andrea Jiménez l’occasion d’une performance chaque soir renouvelée face à un Lear confié chaque fois à un grand comédien différent. Une danse sur le fil qui manie l’humour et l’émotion de belle manière.

Une scène vide, hormis un petit praticable qui en occupe le centre. C’est cela, le théâtre, nous explique la créatrice. Juste un personnage qui traverse la scène et vient, de ce fait peupler les lieux alors que l’autrice-metteuse en scène-comédienne entre à jardin pour sortir à cour. Déjà le rire s’invite, bientôt renforcé par des considérations sur les relations parents-enfants et ce que la psychanalyse identifie d’elles, avec des fortunes diverses.

C’est alors que la règle du jeu nous est donnée. Au point de départ il y a l’histoire personnelle d’Andrea Jiménez, reniée par son père pour avoir choisi de faire du théâtre, qui depuis se débat dans un règlement de comptes jamais déballé et dont elle ne parvient pas à se libérer. D’où son intérêt pour se plonger dans le Roi Lear de Shakespeare, qui met en scène une rupture père-fille entre Lear et Cordelia, avant une « réconciliation » qu’Andrea Jiménez ne manque pas de questionner.

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Entre théâtre et performance

Cette relation interrompue, ce rendez-vous manqué, Andrea Jiménez choisit de le jouer non à travers la figure unique d’un Père, mais en multipliant ses facettes et ses avatars : un Lear avec un texte unique, écrit par elle d’après Shakespeare et placé entre le dramaturge élisabéthain et ses propres considérations, doté d'une multitude de Lear-personnages incarnés par des acteurs différents chaque soir. Un Lear kaléidoscope, qui offre ses reflets dans la boule à facettes que lui installe Andrea Jiménez.

Mais elle ne rendra pas la tâche facile à son ersatz de père. À chacun des comédiens qui assumera le rôle de Lear, elle ne donne pas de texte préalable. Pas de moyen de se réfugier dans une répétition qui précède la représentation et pourrait être synonyme de maîtrise. C’est un travail sans filet qu’elle leur demande après leur avoir exposé par téléphone les grandes lignes du projet.

Leur texte, il leur sera fourni, sur scène, dans une oreillette, par un Souffleur, présent au plateau. Nous n’entendrons pas sa voix mais seulement le texte dont s’empare le comédien qui joue Lear. Le Souffleur pourra cependant, à l’occasion, jouer les comparses, dont le personnage de Kent, le fidèle d’entre les fidèles.

Ultime condition à cet exercice du risque. Il ne faudra pas que le comédien choisi ait joué Lear au cours de sa carrière. Situation inconfortable comme la mise en danger imposée par une jeune femme – la metteuse en scène –  à un homme d’âge « mûr » et parfois davantage.

C’est à ce jeu que Nicolas Bouchaud, Marcel Bozonnet, Jérôme Deschamps, Pascal Greggory, Arthur Nauziciel, Laurent Poitrenaux et Dorcy Rugamba se prêteront, sans que le spectateur sache quel Lear sera le « sien » pour sa venue au théâtre.

Elle, sur scène, lui fournira au fil du temps des indications de jeu dont on perçoit le murmure, parfois une ébauche d’attitude, la correction d’un geste. Et elle interviendra à certains moments de la performance pour prendre en charge Cordelia et développer ce « moi je » qui traverse le spectacle et rompt le parcours de la pièce de Shakespeare.

Chaque représentation apportera ainsi une lecture particulière, une tonalité différente du rôle de Lear, liée au comédien, même si les indications – incompréhension, colère, abattement, folie… – restent les mêmes. Quant à Cordelia, elle opposera à son père, en le modulant selon son interlocuteur, à la fois père et partenaire de jeu, le double thème de son affection et de sa révolte.

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Lear, version « casting »

La pièce de Shakespeare mettait en scène de nombreux personnages et des intrigues entrecroisées. Andrea Jiménez la simplifie à l’extrême, remplaçant par un récit ramené à sa plus simple expression la duplicité des sœurs de Cordelia, les intrigues politiques qui dépossèdent Lear de son pouvoir et la manière dont il est réduit à la misère. De la même manière, sa folie n’est plus maladie qui l’affecte profondément mais plutôt la perturbation d’un esprit habitué à dominer, ramené à l’état d’homme pauvre et misérable.

Tout aussi écourtées seront les péripéties du mariage de Cordelia, qui devient reine de France, et les épisodes guerriers qui suivent son retour en Angleterre pour châtier ses sœurs et rendre à son père sa dignité piétinée.

Ce qui intéresse Andrea Jiménez, c’est le rapport père-fille entre Lear et Cordelia et ces deux rôles sur lesquels elle projette sa propre histoire : celle d’une famille riche et puissante dont le père est omnipotent ; le refus de l’autrice-metteuse en scène de se plier à l’avenir que son père lui réserve ; l’incompréhension du père qui conduit au « bannissement » de la jeune fille de la famille. La perte du pouvoir de Lear, qui lègue son royaume aux deux filles qui lui ont hypocritement fait allégeance, trouve une traduction dans la crise qui frappe son entreprise. Quant à la « réconciliation » entre Andrea et son père, elle ne sera que théâtrale – les retrouvailles de Lear et Cordelia –, dans l’espoir que le théâtre puisse un jour trouver un prolongement dans la vie réelle.

Non seulement le personnage de Lear fera l’objet chaque soir d’un « casting » différent, mais il servira de moule dans la fonderie où se fabriquent les rapports père-fille tels que les envisage l’autrice-performeuse, qui convoque aussi avec elle les ressources et les interprétations de la psychanalyse. Une source qui la rattache à l’amour qu’on porte à ses parents, à l’émancipation nécessaire et à la nécessité de « tuer le père ».

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Entre narcissisme et extrapolation, l’amour du théâtre.

Chacun des comédiens qui interprète Lear dans la pièce y apportera sa présence singulière, sa propre pâte, son interprétation individuelle de ce personnage. Il est donc difficile d’extrapoler l’ensemble des représentations en n’en prenant en compte qu’une seule. On voit néanmoins se dessiner les grandes lignes de ce terrain volontairement mouvant et inconfortable sous les pieds que dessine Andrea Jiménez.

Marcel Bozonet ouvre le bal. Octogénaire, il apporte avec lui des costumes forgés par les expériences les plus diverses. En tant qu’acteur, il a navigué entre Arrabal et Kleist, Genet et Corneille, Guyotat et Sophocle, Garcia Lorca et Madame de Lafayette. En tant que directeur d’institutions, à la Comédie-Française, il a ouvert le répertoire de la Maison à des auteurs contemporains comme Marie NDiaye et Valère Novarina. En tant que metteur en scène, il a monté Artaud et Victor Hugo, Sartre, Dubillard, Jelinek comme Molière ou Pasolini. Un éclectisme exigeant qui offre à un Lear tout en errances un visage à la fois à la fois fragile et attendrissant en même temps qu’intransigeant jusqu’à la fureur. Dans le portrait contrasté qu’il dresse de Lear, celui d’un homme perdu dans une rigidité qui fait de lui une victime autant qu’un bourreau, il donne au personnage une épaisseur complexe qui suscite l’émotion.

Dressée face à lui, Andrea, qui se glisse dans la peau de Cordelia, est toute virulence de la fille incomprise qui crie une douleur qu’elle ne parvient pas à évacuer. C’est au moment où Lear, à terre, ne devra son salut qu’à l’intervention armée de sa fille que, d’une certaine manière, Cordelia-Andrea, devenue elle-même et non plus seulement la jeune fille en demande, peut enfin affronter cette figure du Père qu’elle n’a fait que fuir.

Le théâtre comme miroir salvateur

En passant par l’expression qu’en donne le théâtre, conflits de générations et rapports de pouvoir entrent dans une phase de résolution de l’opposition père-fille. Mais, reprenant Lear, Andrea Jiménez pose la question du pardon proposé par Shakespeare. Elle met l’accent sur l’indifférence de Shakespeare à l’égard de Cordelia. Lear a souffert et la réconciliation finale lui apportera le soulagement, même si la mort le guette. Mais Cordelia-Andrea vitupère : N’ai-je pas souffert, moi ? Où se situe ma place dans ces retrouvailles ? Une fois de plus, à la marge, répond-elle. Encore on regardera Lear et Cordelia restera quantité négligeable. Parce que le vieillard restera l’aune de mesure. Une analyse révélatrice qui interpelle dans les interrogations actuelles sur la place des femmes par le passé et au présent dans la manière dont la société les considère.

La pièce pourrait s’arrêter là. Mais Andrea Jiménez enfonce le clou du « moi je ». Dans le double jeu de la confession et de la fiction, elle replace le théâtre. Celui de Shakespeare, qui alimente notre imaginaire théâtral depuis plus de quatre siècles, mais aussi, plus généralement, le rôle du théâtre dans nos « accomplissements », le sien en particulier. Révélateur, catalyseur, supplément d’âme.

On n’en disconviendra pas, bien sûr. Mais le déséquilibre entre l’intensité émotionnelle de ce qui a précédé – qui parle à tous ou presque – et le long panégyrique dressé à la fin du spectacle en faveur du théâtre est, malgré l’humour qui les relie, par trop surdimensionné. Une forme plus resserrée du finale aurait permis au soufflé savoureux créé tout au long du spectacle de ne pas retomber.

Cette mise à nu aux effluves psychanalytiques, en dehors du tour de force performatif qu’elle représente, mérite néanmoins largement l’hommage qui lui est fait par le public lorsque se clôt le spectacle.

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Phot. © Bárbara Sánchez Palomero

Casting Lear
Texte et idée originale Andrea Jiménez D’après Le Roi Lear de William Shakespeare, traduction en français Lise Belperron Mise en scène Andrea Jiménez et Úrsula Martínez Dramaturgie Olga Iglesias Musique Lucas Ariel Lumière et scénographie Judit Colomer Costumes Yaiza Pinillos Mouvement Inés Narváez et Amaya Galeote Assistant à la mise en scène Oscar Martínez Gil Avec Andrea Jiménez, Matthieu Luro et un comédien invité, différent à chaque représentation Nicolas Bouchaud, Marcel Bozonnet, Jérôme Deschamps, Pascal Greggory, Arthur Nauziciel, Laurent Poitrenaux, Dorcy Rugamba Production Barco Pirata, Teatro de La Abadía (Madrid), Andrea Jiménez Coproduction Le Théâtre Garonne – Toulouse pour la version Française Production exécutive et diffusion française OTTO PRODUCTIONS Avec le soutien de INAEM (Madrid), Comunidad de Madrid. Résidences La Moissie Creative Residencies (Belvès) – Théâtre Garonne Créé le 11 avril 2024 au Teatro de la Abadía de Madrid En français et anglais surtitré en français Durée 1h20 À partir de 14 ans

Du 10 au 18 septembre 20h
Théâtre de la Ville-Les Abbesses - 31, rue des Abbesses - Paris 18e
Rés theatredelaville-paris.com 01 42 74 22 77

TOURNÉE

20 et 21 juillet 2026 Avant premières au Théâtre Garonne, Toulouse
24 et 25 juillet 2026 Festival d’Avignon In
19 et 20 novembre 2026 Bonlieu scène nationale, Annecy
13-17 janvier 2027 Teatro de La Abadia, Madrid

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