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Arts-chipels.fr

Pourquoi les gens qui sèment... L’amour dans le marigot des grandes bassines.

Pourquoi les gens qui sèment... L’amour dans le marigot des grandes bassines.

Et si Titus et Bérénice, Antigone et Créon s’aventuraient sur les terres du combat écologique ? C’est la proposition théâtrale, efficace et pleine de drôlerie, de Sébastien Bizeau et de la compagnie Hors du temps.

Ils sont quatre sur scène, deux actrices et deux acteurs, à jouer tous les rôles, qui mettront en scène trois personnages bien identifiés et une kyrielle d’autres gravitant autour d’eux, qu’une veste, une écharpe ou une toge suffiront à catégoriser. Nos trois personnages ont été étudiants ensemble et la remise de leur diplôme de sortie est l’occasion de mesurer la ferveur et l’intensité de leurs convictions écologistes. Chloé est une jusqu’au-boutiste, une pasionaria de l’action écologiste, prête à braver tous les interdits. Inès, quoique convaincue, est plus mesurée. Quant à Antoine, même s’il partage avec elles le souci de la planète, il a d’autres impératifs. Il est devenu serviteur de l’État, haut fonctionnaire, préfet, aux premières loges pour faire appliquer les diktats gouvernementaux dans la région où il a été nommé.

En l'occurrence, sa fonction sera, entre autres, de barrer la route à l'agitatrice qu'est Chloé. Tous deux, étudiants, sont tombés amoureux l’un de l’autre durant leurs études. Ils poursuivent, en dépit de leurs différends, leur relation. Passion et convictions, ici destinées à s’affronter, ne tarderont pas à poser un dilemme qui dépasse le simple rapport amoureux.

Phot. © Cédric Vannier

Phot. © Cédric Vannier

Autour des grandes bassines, un marigot

Un événement va cristalliser prises de bec et conflits : le projet d’installation d’une grande bassine contre laquelle luttent les écologistes. Arguments et contre-arguments trouvent alors leur place, portés par les intervenants les plus divers : militants écologistes, gros agriculteurs pratiquant une agriculture intensive, représentants du pouvoir – ministre de l’Intérieur et préfet, qui reçoit ses ordres de plus haut et, en serviteur de l’État, se doit de respecter les consignes.

Épuisement des ressources, intérêt des gros contre les petits – les « bassines » profiteront à ceux qui épuisent la planète et qui sont à la tête des organisations syndicales agricoles –, arguent les écologistes, qui brocardent le parti pris de l’État qui privilégie les voix pro-bassine. Face aux opposants, les tenants du pouvoir mettent en place une série de mesures répressives, amenant à un jonglage pour le moins tendancieux entre les droits des citoyens et les limites que leur apporte le motif de maintien de l’ordre qui ronge progressivement les libertés, dont celle de manifester et de s’opposer.

Confrontée à ces mesures coercitives, les écologistes sont face à une alternative : continuer d’agir dans le cadre de la loi et du « droit », au risque d’accepter de se laisser museler, de ne plus pouvoir manifester leur opposition et, de fait, de laisser faire ; ou choisir, comme le pratique Chloé, d’agir selon sa conscience, au prix de la désobéissance civile, et d’assumer le risque de se mettre hors-la-loi en engageant sa responsabilité citoyenne.

Phot. © Cédric Vannier

Phot. © Cédric Vannier

Antigone et Créon, Titus et Bérénice

Antigone dressée ici non pour obtenir une sépulture à son frère mais pour affirmer, au prix de sa liberté, son opposition à une mesure qu’elle considère inique face à un Antoine-Créon symbole du pouvoir, Chloé incarne cette conscience citoyenne prête à abattre toutes les murailles pour faire aboutir ce qu’elle estime juste.

Mais cette intransigeance va de pair avec la passion qui les lie. Pouvoir et contre-pouvoir s’affrontent sur le terrain d’une réconciliation impossible. Entre sentiment amoureux et devoir politique, ils se déchirent, comme Titus et Bérénice, avec, au bout, la probabilité d’une rupture. Cette contradiction de leurs comportements privés et publics ne peut que faire les choux gras des médias, friands d’actualités croustillantes. Hyper médiatisée et mise en avant, elle engendre une réaction en chaîne avec, de la part des instances de l’État, l’injonction pour Antoine de « faire le ménage » dans sa vie ou d’encourir une mise à l’écart. Titus-Antoine renoncera-t-il au pouvoir pour l’amour de Chloé-Bérénice ?

Phot. © Cédric Vannier

Phot. © Cédric Vannier

Un récit éclaté mené tambour battant

Il suffit d’un pupitre qui indique quelle personnalité est à la tribune, d’une table où on dispose des tracts, d’un plateau sur lequel des micros sont installés, d’une tribune où l’on siège ou d’apartés entre les personnages pour dire qu’on passe d’une conférence de presse, d’une assemblée de militants ou de sympathisants, d’un discours officiel, d’un tribunal où est jugée une action « hors-la-loi » ou d’échanges privés pour développer toute la gamme des situations issues du conflit initial.

On passe de l’un à l’autre à bride abattue, au fil d'un mobilier déplacé à plein vitesse, les comédiennes et les comédiens n’hésitant pas à modifier leur timbre pour se métamorphoser en présidente de fondation fantoche qui ânonne un discours écrit par d’autres ou en juge toute en sécheresse critique. Lapsus révélateurs et interventions goguenardes abondent et mettent en scène approches people de mauvais goût ou savonnages éclairants des discours. Les allocutions officielles ne sont pas en reste, avec leur cortège de poncifs, abondamment soulignés. On est dans le too much, dans le trait façon BD, pas dans la psychologie des personnages. Face à eux, Chloé, droite dans ses bottes, campée dans ses certitudes, est remontée comme une pendule dans son obstination à combattre.

Phot. © Cédric Vannier

Phot. © Cédric Vannier

En public, le public

Impossible de se tromper : le public est au cœur du débat. C’est depuis le public que surgissent les questions des participants-acteurs aux réunions écologistes, à lui que sont présentés les arguments avancés. C’est au public que s’adressent les diatribes des discours officiels, à sa complicité qu’il est fait appel pour applaudir ou reprendre le refrain d’une chanson. Il est le destinataire privilégié d’émissions où on le remercie d’être là, celui auquel les comédiennes et les comédiens s’adressent en permanence.

Au-delà de la connivence que la pièce instaure avec les spectateurs en les prenant à parti, il y a la volonté d’inclure le public dans le questionnement du spectacle. Face à l’attitude à adopter devant la création des méga bassines, nous ne sommes pas extérieurs au débat, pas plus que la question de la désobéissance civile ne doit nous laisser indifférents. Les citoyens que nous sommes doivent-ils se conformer à des décisions qu’ils n’approuvent pas ou au contraire s’insurger en allant jusqu’à franchir une limite dont ils contestent la validité ? À chacun d’apporter sa réponse. Ce que dit en tout cas le spectacle, c’est que s’engager pour ses convictions peut faire boule de neige et que semer, au prix du risque, peut s’avérer payant…

Phot. © Cédric Vannier

Phot. © Cédric Vannier

Pourquoi les gens qui sèment
Texte et mise en scène Sébastien Bizeau Avec Sana Puis (Chloé), Matthieu Le Gooster (multirôle dont maire, directeur d’école, militant, syndicaliste agricole, député, avocat, professeur de théâtre, directeur de centre culturel, animateur TV, journaliste), Nastassia Silve (Inès + multirôle militante, ministre, chroniqueuse, animatrice radio, présidente de la fondation, juge, responsable de la communication, intervieweuse), Paul Martin (Antoine) en alternance avec Gaspard Cuillé Avec la participation de Clément Pellerin (lieutenant Jonas) et Paloma Duchesne (reporter) Lumières Thomas Ruault Décors Raphaël Guinamard Costumes Claire Jacob Création sonore Iris Lainé Création vidéo Pierre Monchy Affiche Pénélope Belzeau Coproduction Théâtre Lepic, Compagnie Hors du temps, Chasselaube Production, Sésam’Prod, Rifoulet Prod, Par-dessus les obstacles, Feux d’Artiprod et Ramsès Prod Le texte de la pièce est édité à l’Avant-Scène Théâtre Création au Festival OFF d’Avignon - La Factory, en juillet 2025 Durée 1h20 À partir de 12 ans

Reprise à Paris - à partir du 9 septembre 2026, mer.-sam. à 19h, dim. à 15h
Théâtre Lepic – 1, avenue Junot, 75018 Paris
www.theatrelepic.com

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