8 Septembre 2026
Deux êtres perdus, accrochés au bar qui les soutient, dépensent la vacuité d’une nuit sans perspective. Une évocation de solitudes qui se rencontrent au parfum d’humour teinté d'amertume.
Nous sommes à Édimbourg où, comme toujours, seules quelques trouées de ciel sans nuage dérangent le rideau de pluie qui offre un fond sonore et un décor uniforme au déroulé des jours et des nuits.
Un homme et une femme, chacun à un bout du bar, attendent. Elle, Helena, avocate sans enthousiasme, attend son amant, qui ne viendra pas. Lui, Bob, petit malfrat sans envergure, attend les clés d’une décapotable rose volée pour refiler la voiture à un « client ». Pour tuer le temps, il a ouvert les Carnets du sous-sol de Dostoïevski. Une lecture insolite pour un mauvais garçon et une drôle de manière de se remonter le moral, qu’il a un peu beaucoup dans les chaussettes.
Pour occuper sa nuit, elle l’aborde, il saisit l’occasion au bond. Ils vont soutenir leurs naufrages à deux, et pourquoi pas davantage, en se traînant de cuite en cuite, en éclusant tant et plus bouteilles sur bouteilles tout en laissant émerger du magma les sources de leurs désespérances mutuelles. Et qui sait ? Peut-être il en sortira quelque chose…
Au croisement de deux monologues
C’est la forme qui frappe le plus dans cette rencontre, somme toute banale, de deux personnages aux antipodes l’un de l’autre qui n’ont en commun que leur solitude. Cette solitude, justement, elle apparaît dans la manière qu’ils ont de parler d’eux, et de celui ou celle qui lui fait face, à la troisième personne, en s’adressant au public. Des soliloques traversés, par moments, de courts échanges entre eux, comme pour souligner l’impossibilité d’une communication.
Lorsqu’elle lui propose un verre, il en déduit que ce n’est pas pour le plaisir de partager une consommation avec lui qu’elle s’est rapprochée et la succession de leurs échanges embryonnaires et des propos supposés qui le sous-tendent introduit une dimension comique teintée de désabusement et de cynisme.
Chacun analyse le comportement de l’autre en prêtant à celui-ci, peut-être ce qu’il y a mis, peut-être ce que celui qui lui fait face aurait envie d’y voir. Une fuite en avant dans l’espoir de coller des morceaux quand tout se dérobe et qu’il n’y a pas d’espoir.
Dans ce voyage au bout de la nuit, dans ce road movie déjanté en même temps que distancié, traversé d’airs de rock et de chansons qui les rassemblent, Helena et Bob se dévoilent cependant, et la pièce prend peu à peu, à petites touches, la direction d’une rencontre. Sans cependant verser dans la bluette. Le sexe, ça permet de boucher des trous dans la solitude.
Sarah Glond et Stéphane Hervé se dépensent sans compter pour animer cet univers du Rien cependant plein de tout petits « quelque chose », alternant à rythme soutenu passages à vide et moments d’excitation et de fièvre, dans cette enfilade de soliloques qu’on savoure avec beaucoup de plaisir et qui confine au cocasse. On a cependant l’impression qu’il manque une dimension à ce dérapage et à la folie qui saisit des personnages, une relative « sagesse » que vient contrebalancer la saveur du texte, qu’on goûte dans ses allers-retours, ses répétitions et ses reprises, ses platitudes et ses poncifs mâtinés d’humour décalé et de mises à distances. Jouer la tranche de vie est un exercice de style difficile. Nuit d’été, qui fait de la banalité sa matière, le réussit. Il est un objet stylistique qui mérite qu’on s’y arrête.
Nuit d’été de David Greig & Gordon McIntyre
• Traduction Dominique Hollier • Mise en scène Sarah Glond, Stéphane Hervé • Avec Sarah Glond, Stéphane Hervé • Collaboration artistique Jérôme Bertin, Audrey Chapon, Serge Gaborieau, Fabrice Gaillard, Robin Gentien • Avec le soutien de l'Adami et de La Culture avec la Copie Privée • La pièce est représentée en Europe francophone par Marie Cécile Renauld, MCR en accord avec Casarotto Ramsay & Associates Ltd • Durée 1h10
Jusqu’au 22 septembre 2026, les lundis et mardis à 19h
Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris https://essaion-theatre.com