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Arts-chipels.fr

Après-midi piscine ou De l’impossibilité d’être Kafka. Un Kafka insolite.

Après-midi piscine ou De l’impossibilité d’être Kafka. Un Kafka insolite.
Bernard Bloch se fait « l’homme à l’envers » selon Kafka et explore en bateleur malicieux en sept courtes nouvelles les dysfonctionnements tour à tour ridicules, pathétiques, tragiques ou touchants de la condition humaine. Un baume d’humour.

Un solo en mode mineur

De Bernard Bloch on a récemment apprécié Les pères ont toujours raison, solo où l’acteur metteur en scène, déjà préoccupé par l’état du monde, cherchait sa vérité et son théâtre dans les mots de Heiner Müller et le souvenir de son père. Il puise cette fois avec bonheur dans des récits peu connus de Franz Kafka (1883-1924). « J'ai presque le double de l'âge auquel Kafka est mort, confesse-t-il. Et, pour la première fois, je ressens à ce point combien il m'est devenu difficile, d'être ce que je suis dans le monde tel qu'il devient. L'écriture a été sa bouée de sauvetage, ses textes sont désormais la mienne. »

Seul en scène, il se fait le passeur d’une collection de courtes fables qui en disent long sur nos petites tracasseries. De celles qui paradoxalement troublent l’âme et se mettent en travers de la vie.

Dans les habits voyants d’un bonimenteur de foire, costume trois pièces blanc à rayures, chemise rouge criarde, fine moustache, œil charbonneux et lèvres peintes, le comédien évolue dans un univers immaculé, peuplé de figurines enfantines, poupées de porcelaine qui, depuis leur piédestal, semblent le narguer… Une boîte à musique miniature accueille le public.

Clown blanc, Bernard Bloch incarne Afkak, avatar grotesque de Kafka, revenu de « l’envers du monde » pour tenter de retrouver enfin son public : « C’est de cet espace vide que je m’adresse à vous. » Au son d’un petit tambour qui rythme chaque numéro et en fredonnant comptines et chansons populaires – en français, allemand, yiddish, l’acteur donne à son cabaret Kafka un parfum de douce nostalgie.

Ces peccadilles qui disent l’état du monde

Le spectacle tire son étrange titre du Journal de Kafka. Le 2 août 1914, l'écrivain note : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Après-midi piscine. » D’où le premier texte, Le Grand Nageur, une histoire inachevée de 1920. Un champion olympique de natation, acclamé par la foule, se dit, par un raisonnement absurde, hanté « par la mémoire du temps où je ne savais pas nager ». « Je suis, je le concède, ajoute-t-il, l’auteur d’un record mondial, mais si vous me demandiez comment je l’ai établi, je serais incapable de vous répondre de manière satisfaisante. En réalité, je ne sais absolument pas nager. » Nous savons cependant de l’auteur pragois était un excellent nageur.

Le ton est donné, jusqu’au dernier texte, beaucoup plus noir : Le Virtuose de la faim met en scène un artiste de cirque qui, malgré ses records de jeûne, n’intéresse plus le public et dépérit, abandonné de tous, dans un coin de la ménagerie.   

Entre-temps il est question de sujets plus légers. Le narrateur s’offusque de l’antipathie d’Une petite femme à qui il ne s’est jamais intéressé. Blumfeld, un célibataire plus très jeune hésite à adopter un chien pour éviter la solitude sur ses vieux jours, alors que, maniaque, il tient à la propreté de son logis. Un animal, moitié chaton moitié agneau, reçu en héritage, est pour le protagoniste une charge bien embarrassante, surtout quand il se prend pour un chien (Croisement)…

Des morceaux bien choisis

Dans cet assemblage judicieux, le comédien conjugue rire et émotion pour nous montrer Kafka sous de nouvelles facettes, loin de l’univers « kafkaïen » qu’on lui prête. En maître de l’absurde, il se moque gentiment du monde, en particulier de la gente masculine et de lui-même, tout en soulignant parfois la cruauté de ses contemporains. Le Virtuose de la faim s’inspire en effet de ces attractions de jadis où des « artistes du jeûne » se produisaient devant les badauds, enfermés dans une petite cage. Cette fable a donné son titre à un recueil de quatre nouvelles où elle est publiée, le 20 avril 1924, avec Première souffrance, Une petite femme et Joséphine la cantatrice.

Bernard Bloch a eu la main heureuse en fouillant dans la nouvelle édition de La Pléiade, qui rassemble, outre les classiques, des textes restés longtemps oubliés, l’auteur ayant demandé à son ami Max Brod de détruire tous ses écrits et manuscrits. Après-midi piscine nous fait ressentir avec tact et tendresse, mais non sans dérision, l’humanité fragile que nous dépeint Kafka, la sienne et celle des autres : « Du temps où je vivais à l’endroit, je me sentais étranger à moi-même et à mon temps », écrit-il. Suivons-le dans l’envers du monde, prêts à nous moquer de nous-mêmes. Le spectacle, conçu pour un espace de 5 x 5 mètres, s’adapte en tout lieu. Avis aux programmateurs chasseurs de pépites.

Après-midi piscine ou De l’impossibilité d’être Kafka
• Textes de Franz Kafka  • Traductions Bernard Lefevre, Stéphane Pesnel, Bernard Lortholary (éd. Gallimard) • Mise en scène et jeu Bernard Bloch • Création lumière Luc Jenny • Réalisation du décor Jean-Baptiste Decavaele • Œil extérieur Irène BonnaudProduction Le Réseau (théâtre), direction artistique Bernard Bloch • Créé le 24 août 2026 au Théâtre Essaïon • Durée 1h10

Du 21 septembre au 2 décembre, lundi et mardi à 21h
Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard Paris 4e. T. 01 42 78 46 42

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