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Arts-chipels.fr

À ce stade de la nuit. Rendez-vous avec la mort – et avec la vie – à Lampedusa.

Phot. © Guillaume Bosson

Phot. © Guillaume Bosson

Un nom : celui d’une petite île italienne, à mi-chemin de la Tunisie et de la Sicile. Deux références marquantes : un film inoubliable, le Guépard de Lucchino Visconti, et le naufrage funeste d’une embarcation de migrants. Avec, en arrière-plan, une solidarité d’artistes qui donne naissance à des « mariages arrangés » où théâtre, écriture, peinture et musique franchissent les frontières. Un spectacle touchant, sans pathos, à la poétique intense.

C’est à sa table, devant un écran, que la comédienne Sophie Cattani entame face au public un récit à la première personne avec une tasse pour témoin et pour partenaire de jeu. « Je suis seule la nuit. Tout le monde dort. » Elle parle de la tragédie annoncée par les journaux le matin même : en ce 3 octobre 2013, un chalutier en mauvais état, parti de Tripoli et transportant 500 migrants, a sombré. Seuls 155 d’entre eux en réchapperont.

La situation géographique de l’île de Lampedusa en fait le lieu de débarquement privilégié des migrants cherchant à rejoindre l’Europe. Commencé en 1992, ce sauve-qui-peut d’immigrés venant d’Afrique ou du Moyen-Orient, lancés en surnombre sur des embarcations de fortune pour fuir l’insécurité en Somalie, le régime dictatorial érythréen, la répression des révolutions arabes et la guerre civile en Syrie, s’est multiplié et certaines estimations font état de plus de 3 000 disparus depuis 2002 au large de Lampedusa.

C’est, pour Maylis de Kerangal, le point de départ qui la conduit au souvenir que Lampedusa charrie dans sa mémoire : le film le Guépard, de Lucchino Visconti, tiré de l’unique roman de l’écrivain et aristocrate Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Il Gattopardo, et avec lui la personnalité complexe de Burt Lancaster.

Phot. © Guillaume Bosson

Phot. © Guillaume Bosson

Une mise en parallèle apparemment sans lien mais éclairante

En se penchant sur le Guépard, l’autrice rappelle la trame qui sous-tend le film et que la scène du bal cristallise : l’émergence d’une société de parvenus, marquée par l’invitation au bal, par le prince de Salina, de Don Calogero, et le naufrage d’une aristocratie déclinante à laquelle ne restent plus que les ors du paraître, la fin d’un monde. Elle scrute les signes de la mort qui s’avance dans l’attitude du prince, la mort de sa caste en même temps que sa propre disparition.

De cette réminiscence émerge un autre diverticule, lié à Burt Lancaster : celui d’un fim de Frank Perry, terminé par Sydney Pollack, The Swimmer (le Plongeon), peu éloigné dans le temps du Guépard – 1968 contre 1963. Vision critique révélant la vanité du rêve américain, il fait de Lancaster un nageur, décidé à rejoindre son domicile en traversant une « rivière » de piscines, celles qui le séparent de son domicile et qu’il traverse successivement, enchaînant, à chaque étape, désillusion sur désillusion, jusqu'à retrouver, sous l’averse, sa maison déserte, les fenêtres brisées, devant laquelle il demeurera sous une pluie torrentielle.

Le fond de scène, devenu écran sur lequel des extraits de films transformés en images mémorielles sur lesquelles on passe et on revient avec des allers-retours de pellicule qui évacuent tout naturalisme, fera remonter à la surface des eaux de la mémoire ces traversées marquées par la mort et la disparition, établissant un parallèle entre ces mondes en train de sombrer : une société occidentale en faillite, qui perd ses valeurs, et les conséquences tragiques de cet effondrement quand d’autres se présentent à sa porte.

Le rideau de fond se fera par la suite tableau sous le pinceau de Mahmood Peshawa, artiste kurde irakien en exil qui, après de multiples déplacements dans son pays, liés à la guerre, émigre en 2016 et arrive en France après avoir « séjourné » dans les prisons hongroises. Se dessine peu à peu, sous les traits qu’il trace, tout un monde d’anonymes, ceux qui ont affronté le danger et risqué une mort qui a atteint certains d’entre eux, dans des embarcations surpeuplées. Une accumulation de visages pressés les uns contre les autres, comme des victimes offertes au sacrifice.

Phot. © Guillaume Bosson

Phot. © Guillaume Bosson

Un projet théâtral inscrit dans l’affirmation d’une solidarité

Au point de départ, on trouve une volonté : celle d’accompagner des artistes en exil en les aidant à réinvestir leur pratique.

Un projet mené par le collectif ildi ! eldi, une structure de création et de recherche dirigée par Sophie Cattani et Antoine Oppenheim, constituée d’acteurs et d’actrices, de techniciens, de musiciennes et de musiciens, d’autrices et d’auteurs. Ils ont puisé l’inspiration de leur nom, « ildi ! eldi », dans le Petit organon pour le théâtre de Bertolt Brecht, où le dramaturge, pour éclairer le processus de distanciation, demande aux comédiennes et aux comédiens de jouer à « il dit ça, elle dit ça ».

La démarche qu’ils mènent en direction des auteurs, théâtraux ou non, et des écritures de plateau, rejoint la fondation d’une association, le Boa, ayant vocation d’aider les artistes en exil à Marseille. Pour aller au-delà d’un partage d’atelier ou d’un lieu de fabrique à la Friche de la Belle de Mai, un projet émerge : celui des « mariages arrangés » qui associent un artiste exilé et un artiste implanté localement.

En 2020, le plasticien kurde Mahmood Peshawa et Antoine Oppenheim imaginent une performance à partir du texte de Maylis de Kerangal, qui fait l’objet d’un tournage réalisé par Cyril Meroni à la Friche de la Belle de Mai. En 2025, l’idée d’en faire un spectacle intégrant des images du film, la musique de Pierre Aviat et en faisant interpréter par Sophie Cattani le texte, accompagné par une peinture en live de Mahmood Peshawa trouve sa forme dans À ce stade de la nuit. Une forme hybridée qui s’enracine dans le mélange des disciplines artistiques et dans la rencontre des cultures.

Phot. © Guillaume Bosson

Phot. © Guillaume Bosson

Une poétique qui vaut un long discours

De ces fins de monde mêlées, Maylis de Kerangal tire un texte intense, traversé de phrases courtes, dépourvues de verbes, comme un processus d’accumulation et d’empilement dont le trop-plein déborde, pour nous livrer par fragments éclatés toute la désespérance issue de notre impuissance devant les catastrophes qu’entraînent ces transhumances forcées. Mais elle n’oublie pas de contrebalancer l’accablement en mettant en avant ce qui nous reste d’humains, en montrant la solidarité qui saisit les habitants de l’île, pauvres d’entre les pauvres pour certains, qui, à ce moment-là, accueillent ceux qui ont moins qu’eux.

Sophie Cattani porte avec passion toutes les inflexions de cette parole qui oscille entre la réflexion et le ressenti, la poétique et l’analyse. Avec intensité, et une présence toute en ruptures, en songes éveillés, en colères parfois, la comédienne nous balade au fil des thèmes que l’autrice développe, tantôt dans le mouvement entraînant d’une valse qui va s’éteindre et se noyer, tantôt dans la rivière infinie des échecs, tantôt dans l’urgence de ces noyés, déjà rescapés d’autres catastrophes, qui se débattent et dont certains seront sauvés.

S’échappant de la litanie mortifère à laquelle les médias ont sacrifié à propos de Lampedusa et des boat-people, À ce stade de la nuit montre, avec une grande intensité émotionnelle, une lumière timide mais persistante au bout du corridor dans laquelle l'art joue son rôle.

À ce stade de la nuit
Texte Maylis de Kerangal Mise en scène Antoine Oppenheim Avec Sophie Cattani et Peshawa Mahmood Musique Pierre Aviat Scénographie et lumières Cyril Meroni Régie générale et son Guillaume Bosson Création vidéo Antoine Oppenheim et Cyril Meroni Administration de production Charlotte Laquille (Bureau les collectives) Production collectif ildi ! eldi Soutiens La Fabrique Mimont (Cannes), Les Rencontres à l'échelle, La Friche la Belle de Mai, Théâtre du Centaure (Marseille), Manifesta 13/Région Sud, Ville de Marseille et SPEDIDAM Le collectif ildi ! eldi est conventionné par la DRAC PACA Durée 50 min.

Du 6 au 29 septembre 2026, lun. 21h15 - mar. 19h15 - dim. 17h
Théâtre de Belleville - 16 passage Piver, 75011 Paris
www.theatredebelleville.com
Du 8 au 11 et du 15 au 18 octobre 2026 Théâtre des Marronniers – Lyon

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