12 Juin 2026
Un nombre conséquent de spectacles ont déjà vu le jour sur le viol et la question du consentement. En regardant ce thème non seulement du point de vue de la victime mais en le confrontant avec celui des violeurs et de leurs familles, la pièce évoque une lame de fond dont les effets destructeurs se prolongent et s'exercent bien au-delà de la violence de l'acte même.
Un espace nu seulement surmonté d'une structure métallique vide suggère un intérieur, que vient meubler ce qui pourrait représenter un comptoir de bar, et deux éléments qui figureraient des lieux sans appartenance, sur lesquels s'asseoir ou se coucher. L'éclairage les mettra tour à tour en lumière, soulignant les changements de lieux et de temporalité. L'accent est mis sur ce qui se passe, le reste n'a que peu d'importance.
Une quarantenaire, mère de famille, vient d'apprendre que son fils a commis un viol. La nouvelle la projette dans son propre passé. À seize ans, elle a elle-même été violée par deux garçons qu'elle considérait comme ses proches : son petit copain et le meilleur ami de celui-ci. Le passé remonte et vient se mêler au présent sur la question de régler ses comptes et d'affronter le futur.
La frontière entre viol et consentement
L'actualité, aujourd'hui, ne cesse de bruire d'affaires de viol conservées cachées durant des années. On peut pour cela rappeler un rapport d'enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité », commandité par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure en 2022, qui fait état, pour 2021, d'au moins 210 000 viols ou tentatives de viol sur le territoire dont une toute petite partie seulement – moins de 10 % – fait l'objet de plaintes.
On a souvent abordé, pour expliquer que ces affaires n'étaient pas étalées au grand jour et n'explosent que tardivement, la difficulté d'avérer les faits, souvent aussi parce que bien des années après, quand la victime est en âge de « parler ». On a évoqué l'héritage « culturel » associé au viol des femmes, rejetant la responsabilité sur elles ou minimisant l'importance du viol, évoquant les difficultés pour les femmes de porter plainte et surtout de bénéficier d'une véritable écoute, leur « honte » ainsi que les pressions exercées par le déséquilibre de position, de pouvoir et de notoriété, bien souvent, entre violeurs et violées.
Accusés, les violeurs avancent l'argument du consentement de la victime qui n'aurait pas protesté, pas dit « non », ce qui aurait équivalu à un « oui » selon l'adage de « Qui ne dit mot consent ». C'est l'une des pierres d'achoppement que Rébecca Déraspe, autrice québécoise, introduit dans les Glaces, avec de nombreuses autres.
Une fable qui pose la question de la « responsabilité »
Noémie, la mère du jeune violeur, dévastée par le comportement de son fils, décide de sortir du silence et de porter sur la place publique le viol dont elle a elle-même été victime. Elle déclenche ainsi une réaction en chaîne qui va frapper ses violeurs, mais aussi leurs proches, et porter, sans doute, atteinte à leur vie comme à leur carrière.
Et c'est bien ce qui se produit pour Vincent, qui s'est « amendé » depuis cette « erreur de jeunesse » et se pense devenu père et mari exemplaire, « lavé » de sa culpabilité. Aussi, quand sa femme le met dehors n'a-t-il d'autre recours que de retourner dans sa famille, déclenchant chez sa sœur et son père remises en cause et sentiment de culpabilité.
Lorsque Vincent et Sébastien, les deux violeurs, se retrouvent pour tenter de dissuader Noémie de mettre en œuvre son projet de dénonciation, ils vont utiliser divers arguments pour tenter de se justifier : soirée trop arrosée, amour trop intense, consentement de Noémie, qui ne l'entend pas de cette oreille. « C'est sûrement le fait que toi t'as soulevé ma jupe que j'essayais de retenir à deux mains qui t'a fait penser que j'en avais envie », crache-t-elle à la figure de Sébastien lorsqu'il tente de se défausser.
Ce qui est en jeu pour eux, ce n'est pas ce passé, pas reluisant, c'est d'être montrés, au présent, publiquement du doigt. Dans leurs relations professionnelles mais aussi, pour Vincent, dans le regard de sa femme et de sa fille qui devra porter, face aux autres, à son corps défendant, qu'elle est la fille d'un violeur. Des répercussions qui ne sont plus d'hier mais d'aujourd'hui et de demain.
Du côté des parents se retrouve la même angoisse : à quel moment ont-ils failli pour que leurs enfants aient cru, d'une certaine manière, le viol pensable, possible, autorisé ? Si Noémie se met en cause face à son fils, le père de Vincent, qui a baissé les bras depuis un long moment, ne vaut pas mieux…
L'autrice met ainsi en place une longue suite d'enchaînements de causes et d'effets qui plongent dans le passé de victime de Noémie et dans les conséquences que le viol a eu sur le déroulement de sa vie, bien au-delà du silence qu'elle a intériorisé, dans son corps et dans sa relation aux autres, mais aussi dans la révélation du viol et de la charge que celle-ci fera porter à tous les protagonistes, elle-même comprise.
Une neutralité scénique qui distille la force du drame
Dans la quasi-abstraction de ce décor qui n'est qu'une indication – de bar, d'extérieur, d'appartement – et dans une composition en plans-séquence distingués les uns des autres par des noirs sur la scène, se joue sans pathos mais non sans émotion le ressenti « de l'intérieur » des différents personnages qui composent une gamme diversifiée d'approches et de comportements.
Ils viennent, avec virulence, nous interroger sur notre propre part de responsabilité et sur ce que nous devrions faire pour que ces situations ne se produisent plus. Ils nous confrontent aussi à l'attitude à avoir face au passé, au dilemme entre « se taire » et « parler ». Car remuer la boue n'est pas qu'un cri du cœur ou l'expression d'un mal-être. Nous portons les actes que nous avons commis tout comme ceux que nous avons laissé faire.
Aujourd'hui, sous la pression des #MeToo en particulier et à travers des affaires comme le procès Pelicot qui met en lumière une « culture du viol », le « silence » des politiques, souvent assourdissant, révèle qu'en la matière, il reste encore beaucoup à faire en balayant devant sa porte.
La question de l'égalité hommes-femmes, dont l'un des tentacules accroche le mot « viol » à l'une de ses ventouses, déjà difficile à mettre en œuvre au-delà des affirmations de principe des textes, doit aller chercher dans les soubassements les raisons de ce qui est plus qu'un simple déséquilibre. Alors même que le sexisme reparaît et que ressurgissent les tentations machistes au travers d'« associations » nouvelles, les Glaces, encastrées au fond de certains cœurs, ne sont pas encore près de fondre… Raison de plus, comme avec cette pièce, pour s'y attaquer, au dedans comme au dehors.
Les Glaces de Rébecca Déraspe
S Mise en scène Sophie Langevin S Scénographie et costumes Peggy Wurth S Assistant mise en scène, vidéo Jonathan Christoph S Création sonore Rozenn Lièvre S Lumières Jef Metten S Administration Rébiha Djafar S Communication Vanessa Asse S Avec Thomas Gourdy (Vincent), Lydia Indjova (Marianne), Francesco Mormino (Richard), Juliette Moro (Jeanne), Renelde Pierlot (Valérie), Bryan Polach (Sébastien), Amandine Truffy (Noémie) S Production Escher Theater S Coproduction JUNCTiO S Production déléguée France Saperli-Popette S Avec le soutien du Ministère luxembourgeois de la Culture S Prix Michel Tremblay 2023 de la meilleure œuvre dramatique au Québec S Prix de la meilleure production aux Lëtzebuerger Bühnepräisser 2025 (Prix des arts de la scène luxembourgeois) S Sélection du Luxembourg en Avignon 2026 avec le soutien de Kultur | lx – Arts Council Luxembourg et de la Ville d’Esch S Durée 1h45
Vu le 11 juin 2026 à l’Escher Theater, Esch-sur-Alzette, Luxembourg
Du 4 au 23 juillet 2026 à 22h30
Le 11. Avignon - Salle 1 – 11, bd Raspail, 84000 Avignon www.11avignon.com