Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

La Revue arc-en-ciel. Joséphine Becker dans toutes ses peaux.

Phot. © Alain Smilo

Phot. © Alain Smilo

Pour le centenaire de la Revue nègre et le cinquantenaire de la mort de Joséphine Becker, le Hall de la Chanson évoque les multiples facettes de celle qui, sous couvert de burlesque, fit un pied-de-nez aux conventions et s’affirma comme une femme engagée.

Deux rideaux formés de cordonnet blanc délimitent l’espace scénique. Le premier, de part et d’autre de l’avant-scène, isole d’un côté l’orchestre sans toutefois le masquer et sert, de l’autre, d’accessoire de jeu. L’autre rideau de même texture, en fond de scène, jouera, comme les deux autres, des transparences ou de l’opacité créées par la lumière pour créer un hors-champ ou se transformer en écran de projection sur lequel apparaîtront des images documentaires relatives à l’artiste ou des créations dans un style de bande dessinée, commandées à Catel Muller, qui illustreront les onze tableaux qui composent cette évocation et qu’on retrouvera, à l’extérieur, sur les façades du Hall de la Chanson. 

Un hommage à Joséphine Baker en forme de spectacle de music-hall

Joséphine Baker est aujourd’hui devenue un objet de légende. Chacun connaît la silhouette provocante de la « négresse » nue dansant avec des bananes autour de la taille pour la Revue nègre, adulée en son temps par les uns, dont Cocteau, Desnos ou Cendrars, conspuée par les autres qui voient dans cette « sauvage » androgyne, avec ses cheveux courts et gominés, pleine de sensualité, une offense aux bonnes mœurs. Et les grimaces dont elle accompagne ses numéros ne la rendent pas plus sympathique pour ses détracteurs. On se souvient sans doute aussi de son image de mère bienfaitrice de douze enfants de « races » différentes, venus des quatre coins du monde, qu’elle élève dans la joie et le bonheur au château des Milandes, avec son quatrième mari, Jo Bouillon, un compositeur, chef d’orchestre et violoniste qui l’accompagne dans ses tournées.

Moins connue est son enfance à Saint-Louis, dans le Missouri, élevée par sa mère, une artiste d’origine afro-américaine et amérindienne, fille d’une mère esclave. Le spectacle le rappellera, tout comme il évoquera son engagement d’artiste au front et de Résistante profitant de l’itinérance de sa carrière pour passer des informations, mais aussi de femme engagée dans les combats pour les droits humains et l’égalité, participant à la Marche sur Washington pour la paix et l’emploi du 28 août 1963 au côté de Martin Luther King qui prononce alors le fameux I Have a Dream (« J’ai un rêve »).

Sans négliger la légende, le propos du spectacle est d’aller au-delà pour cerner la personnalité de cette femme, hors du commun sur tous les plans, emblème de résistance et de résilience face à sa double peine, de noire et de femme.

Lymia Vitte, Yasmine Hadj Ali. Phot. © Daniel Marino

Lymia Vitte, Yasmine Hadj Ali. Phot. © Daniel Marino

Une histoire à rebours mais aussi en zigzag

Commençant par les obsèques de cette artiste qui fut danseuse, chanteuse et meneuse de revue aussi célèbre que controversée, et s’achevant sur ses débuts professionnels à Paris, le spectacle traverse, comme autant de numéros de revue, la vie de Joséphine Baker, en adoptant un parti pris impressionniste fonctionnant par associations d’idées.

C’est ainsi qu’il relie ses noces avec Jo Bouillon à la bisexualité suggérée des deux partenaires (un fait avéré) et à l’adoption de leurs douze enfants, ou rapproche l'évocation de son enfance à Saint-Louis, marquée par des scènes de rues projetées, du rappel du « commerce triangulaire » – la traite des noirs – qui dessine la silhouette d’une Amérique ségrégationniste, avec ses noirs relégués dans le fond des cars à qui l'on fait miroiter l'existence de WC séparés comme une forme d’humanité envers eux.

De la même manière, sa carrière artistique fera l’objet de trois volets enchaînés, de la fin où elle monte une revue autobiographique à ses tout-débuts d’artiste bondissante et burlesque qui utilise les grimaces en guise de dénonciation du glamour du show-bizz, en passant par la manière dont elle se coule dans la vision coloniale – la réclame « y a bon Banania » en est une autre facette à la même époque – qui s’attache aux Noirs devenus, après la participation des tirailleurs « sénégalais » à la Première Guerre mondiale, de « bons » noirs et plus seulement des sauvages, intellectuellement inférieurs. 

Une revue sans la revue

Ils sont une dizaine sur scène, répartis à égalité d’hommes et de femmes. Mais la distribution fait des premiers essentiellement les musiciens de l’orchestre – seul un comédien-chanteur-danseur fait le « show » au côté des comédiennes-danseuses-chanteuses dans la « revue arc-en-ciel ». Aux musiciens de nous introduire à chaque étape de la vie de Joséphine Baker dans l’atmosphère de l’époque avec son style musical spécifique : negro spiritual, cake-walk, blues, jazz – dont Joséphine Baker fut une des introductrices –, musique de variétés européenne, tango et influences latino ou africaines. Quant aux autres interprètes, il leur reviendra d’endosser à tour de rôle le costume et la personnalité de Joséphine Baker pour en livrer une facette, en chanson comme il se doit.

Plus de quarante chansons et airs émailleront le parcours mené bon train – et parfois à fond de cale si l’on se réfère à la séquence sur l’esclavage – de ce music-hall biographique. Paillettes et maquillages soulignés, changements de costumes à bride abattue, galerie de personnages aussi exubérants que décalés épiceront le spectacle.

Mathilde Martinez. Phot. © Daniel Marino

Mathilde Martinez. Phot. © Daniel Marino

En marge d’un luxe de pacotille

Si les ingrédients du music-hall sont là, le décalage est de règle. Dans le registre du cocasse, l’emprunt à un Moyen-Orient plus que folklorique placera, sur la tête de l’artiste devenue mousmé, un chapeau sur lequel trône un nécessaire de thé à la menthe du plus divertissant effet. Et lorsqu’il s’agira d’aborder le sujet grave de l’esclavage et de ces navires négriers jetés sur les flots, un navire perché sur la tête d’un danseur-comédien voguera avec une certaine poésie, même si celle-ci emprunte au tragique, sur les flots projetés sur les rideaux. Les images de noirs empilés dans les cales des navires, sans le moindre espace de respiration, que nous ont transmis les gravures de l’époque ajouteront à la dramatisation de la séquence.

Sans cesse, le rapport entre ce qui est projeté et ce qu’on voit sur la scène introduit un commentaire, comme pour mettre à distance le caractère factice du portrait burlesque qu’apporte le music-hall. Les images projetées de la réalité viennent « trouer » l’illusion et l’émerveillement de la légende et de ses paillettes pour les révéler et les dénoncer.

L’outrance occupe sa part dans cette opération de déconstruction. Rassembler dans une séquence unique tout ce que la pensée coloniale a produit de poncifs racistes en associant les chansons produites à cette époque et que Joséphine a chantées – la Petite Tonkinoise, Haïti, la Conga blicoti, Sous le ciel d’Afrique et Voulez-vous de la canne à sucre ? etc. – rend tout à coup manifeste ce qui se masque derrière ce folklorisme apparemment « bon enfant ». Le double sens de la « canne » à sucre ajoute en outre un caractère libidineux à la chanson qui fait naviguer ce vaisseau négrier en eaux troubles. 

Pierre Lhenri. Phot. © Daniel Marino

Pierre Lhenri. Phot. © Daniel Marino

Des interprètes qui se glissent dans le moule

Jouant du chœur et du solo, du corps et de l’expressivité, les interprètes sont de tous les combats. Alors que les musiciens passent avec brio d’un style à l’autre, les interprètes explorent les multiples talents qui caractérisaient l’artiste Joséphine Baker en superposant leur personnalité propre aux images qu’iels ont retenu d’elle. Iels chantent, dansent, changent de costume à vitesse accélérée, s’agencent en tableaux vivants et pleins de drôlerie et d’un bel enthousiasme.

Si ces jeunes interprètes, pour nombre d’entre eux élèves ou anciens élèves du Hall de la Chanson, témoignent d’un bel allant, communicatif, et d’un dynamisme inoxydable, tous n’ont pas le même degré de savoir-faire. La réinterprétation de l’écart introduit par l’artiste entre la « magie », l’appel au rêve du clinquant du music-hall et son attitude décalée et grimaçante, qui les démystifie, révèle des différences de niveaux d’apprentissage ou d’aisance. Les séquences purement dansées, construites en partie en improvisation où, par exemple, chacune ou chacun propose sa « vision » de la « danse sauvage » qui fit la renommée de Joséphine Baker sont d’inégale force. De même des écarts de maîtrise de la voix dans les parties chantées sont perceptibles.

Mais ces quelques imperfections n'entachent pas la qualité de l'ensemble et de son propos qui offre de Joséphine Baker un portrait documenté, militant et iconoclaste, en même temps que divertissant. L'habileté et le dynamisme avec lesquels les interprètes font face à la difficulté de l’exercice, tant sur le plan du contenu que de celui du rythme, avec cette suite de séquences qui nécessitent des changements de rôles et de costumes sur un tempo accéléré, emportent tout et méritent d'être soulignés. Cet arc-en-ciel de facettes colorées qui se succèdent et s’enchaînent offre au public de passer un moment aussi éducatif que réjouissant. Comme Joséphine Baker des différentes défroques, pas toujours reluisantes, qu'on lui fit endosser au cours de sa carrière, il rit beaucoup et n’hésite pas à taper dans ses mains pour participer au rythme endiablé du final.

Lymia Vitte. Phot. © Daniel Marino

Lymia Vitte. Phot. © Daniel Marino

La Revue Arc-en-ciel. Vivez Joséphine !
S Co-directeurs artistiques et co-metteurs en scène Serge Hureau et Olivier Hussenet [pour Le Hall de la chanson] S Discours de Joséphine Baker (extrait),traduction en français et montage Olivier Hussenet S Directeur musical Vladimir Médail S Chorégraphe Valérie Onnis S Chanteur.ses interprètes Charlotte Avias ,Yasmine Hadj Ali, Pierre Lhenri, Mathilde Martinez, Coralie Méride, Lymia Vitte S Musiciens Vladimir Médail (directeur musical et guitariste), Sylvain Dubrez (contrebasse), Nicolas Grupp (batterie, percussion), Clément Simon (piano) S Création lumière et scénographe Jean Grison [pour Le Hall de la chanson] S Costumière et accessoiriste Anne Leray assistée de Nadine Pigoché, Delphine Leclerc, Daniel Marino S Création vidéo Daniel Marino S Recherchiste Alexis Pitallier [pour Le Hall de la chanson] S Directeur technique Jean Grison [pour Le Hall de la chanson] S Régisseuse son Hélène Courmont S Régie, accessoires Daniel Marino Adrienne Gbenassia S Administrateur Christophe Nivet [pour Le Hall de la chanson] S Chargé de production Tom Herbreteau [pour Le Hall de la chanson] S Chargée de la communication et des publics Gabrielle Otton [pour Le Hall de la chanson]

2 oct. 20h, 5 oct. 16h, 12 oct. 16h, 19 oct. 16h, 2 nov. 16h, 8 nov. 19h, 9 nov. 16h
Hall de la Chanson, Centre national du Patrimoine de la Chanson – Parc de La Villette, Pavillon du Charolais, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris https://lehalldelachanson.com

Les chansons ou extraits de chansons du spectacle
Sourire à la vie, Bye Bye Blackbird, C’est un nid charmant, De temps en temps, Sans amour, Dans mon village, Vous faites partie de moi [adapt. I’ve Got You Under My Skin, Cole Porter], Toc toc partout, Pretty Little Baby, Sonny Boy, O Freedom, Saint-Louis Blues, Aria avec variations en sol majeur (Chevalier de Saint-Georges, 1786), Terre sèche [adapt. de Terra Seca, Ary Barroso avec refrain de Mayari], Abolition, La Liberté des nègres (paroles de Pierre-Antoine-Augustin, chevalier de Piis, sur l’Air de la Tourière, chanson de la comédie « Les Visitandines » de Louis-Benoît Picard et François Devienne, 1794), Amazing Grace (sur l’air de New Britain), Si j’étais blanche, We shall overcome [tiré de I’ll Shall Overcome de Charles Albert Tindley, 1901], Dis-moi Joséphine, Bye bye black bird, J’ai un message pour toi [adapt. de A Message from the Man in the Moon, du film A Day in The Races], Mon cœur est un oiseau des îles, C’est si facile de vous aimer [adapt. de Easy to love, Cole Porter], C’est lui, Comme une banque (français et anglais), Ram Pam Pam, Quand je pense à ça, My Yiddish Momme, Nuit d’Alger, Tu reverras les beaux jours, Plus tard [adapt. de Lonesome, Ivan H Browning / Henry W Starr], Me revoilà Paris, Paris Paname, La petite Tonkinoise, Voulez-vous de la canne à sucre ?, Haïti, Aux îles Hawaï, Sous le ciel d’Afrique, J’ai deux amours, La Conga blicoti, Begin the beguine, C’est Joséphine, Hello blue bird, I’m Wild About Harry [extrait de la comédie musicale Shuffle Along]

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article