21 Juin 2026
L’auteur autrichien débusque une fois de plus, sous le vernis impeccable, apparemment sans défaut, du bonheur tranquille d’un auteur à succès, les cadavres planqués des idéologies germaniques nauséabondes.
Le plateau laisse voir les éléments du décor entreposés dans le fond de la scène. Deux femmes font leur apparition, une jeune et une vieille. La plus âgée des deux, Anne Meister, accueille une jeune étudiante qui prépare une thèse sur l’œuvre de son mari, écrivain reconnu. La jeune fille s’est rendue, à la demande de l’écrivain, dans sa maison « forteresse », magnifique demeure au splendide point de vue, située à l’écart du monde dans les Préalpes bavaroises.
Mais déjà la mise en scène introduit un hiatus. Car, sur le plateau, de magnificence point. Il n’y a pas de siège pour s’asseoir et la maîtresse de maison construit à vue le décor, tirant un rideau qui isole les personnages des accessoires du fond de scène et déroulant une moquette qui va matérialiser la luxueuse résidence. Le naturalisme est évacué, nous sommes bien au théâtre, dans un spectacle dont les actrices et les acteurs sont les interprètes.
Madame « Maître » joue pour la galerie – nous, le public. Elle s’extasie sur le bonheur parfait de son couple, sur la notoriété si éclatante de son mari et sur son statut d’artiste d’exception. Elle ne cesse d’en faire trop, ce qui laisse supposer que derrière cette façade sans nuage, il y a quelques cadavres dans le placard.
En attendant, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et la jeune étudiante, pétrie d’admiration, s’accommode comme elle peut de l’inconfort dans lequel elle se trouve pour prendre les notes qui justifient sa visite.
Maître ou Tout est calme dans les hauteurs
Thomas Bernhard écrit cette pièce au tout début des années 1980. Après avoir exprimé son nihilisme dans une évocation de la vie villageoise, s’être attaqué à la fallacieuse liberté d’une société de consommation construite sur l’argent et la propriété et s’être intéressé à la question de l’héritage familial dans le Neveu de Wittgenstein, il se consacre, à partir de 1975, à ses règlements de compte – un thème récurrent dans son œuvre – envers la société germano-autrichienne au moment de l’avènement du nazisme. Avec la parution de l’Origine, il évoque son séjour en « pensionnat » – en fait un foyer pour enfants « difficiles » – dans une institution nazie, un « cachot de l’État » dirigé par un ancien SA aux méthodes violentes, qui deviendra après la guerre un établissement catholique tout aussi peu reluisant. Il voit entre nazisme et catholicisme une interchangeabilité des appareils d’oppression de la pensée.
La radicalisation qu’il amorce alors a-t-elle un rapport avec le fait qu’en 1978, il apprend que la tuberculose dont il souffre depuis l’après-guerre est incurable et que son temps est compté ? En tout cas, peu avant sa mort en 1989, il parachèvera cette détestation par une provocation virulente en proposant au Burgtheater de Vienne Place des Héros. Dans le contexte de la révélation publique du passé nazi du président autrichien, Kurt Waldheim en 1986, il s’attaque à l’hypocrise autrichienne et à l’antisémitisme latent du pays, et déclare lors de la présentation : « Il y a aujourd’hui à Vienne plus de nazis qu’en 1938 ».
Tout est calme dans les hauteurs s’inscrit dans cette conscience qui ne le quitte pas depuis la guerre. Que le nom des principaux protagonistes soit M. et Mme Meister n’est pas indifférent. Leur nom dit leur sentiment d’être les maîtres du monde. Et c’est ainsi qu’ils se comportent, dominant le paysage comme ils traitent de haut la valetaille qui leur livre le courrier ou est à leur service.
Un couple « parfait »
Ils sont dignes de l’imagerie du couple traditionnel. Une paire unie mamour-mon amour, se touchant tendrement la main. Elle, attentionnée envers son mari, à l’écoute de ses moindres désirs. Lui, qui se présente d’abord en gentilhomme campagnard préoccupé de ses ruches avant de se dépouiller de son déguisement d’apiculteur pour se muer en homme habitué à ne jamais rencontrer la contestation, empli de lui-même et se gargarisant de ses paroles, sujet à des accès de colère soudains dès que le moindre soupçon de remise en cause s’esquisse. De brusques poussées qu’il masque sous une lénifiante attitude.
Mais au fil du temps – l’espace d’une journée – le joli tableau se fissure. Elle a renoncé, pas vraiment de gaieté de cœur, à une carrière de peintre pour ne pas faire de l’ombre à son mari. Depuis, elle vit comme par procuration, cherchant à partager, en se montrant à ses côtés, un peu de la gloire dont il dispose. Et elle éprouve une certaine méfiance envers cette jeune étudiante trop fraîche, trop jolie, qui se rapproche de son époux. Quant à lui, les sirènes de la renommée le préoccupent. Loin d’être un artiste uniquement concentré sur son art, il a besoin de la reconnaissance publique, des pompes et des honneurs que la célébrité confère pour exister.
Lost in logorrhée
Thomas Bernhard affectionne dans son théâtre les longs monologues portés par un petit nombre de personnages. Il ne fait pas exception avec cette pièce qui se concentre presque uniquement sur le couple des Meister. Elle, dans son misérable souci d’exister et de paraître. Lui, en autocitations permanentes de son grand œuvre – qu’il intitule Tétralogie, laissant l’imagination vagabonder du côté de Wagner – et de son personnage-reflet principal, Stieglitz, qu’il cite à tout bout de champ avec une délectation d’autosatisfaction et d’égotisme burlesques. Thomas Bernhard en profite au passage pour évoquer un épisode de sa propre vie : la tentation d’être chanteur, qui se solde, venant du chef d’orchestre qui lui fait passer une audition, par le conseil plein de mépris et de morgue de devenir « boucher ».
Les Meister n’en finissent pas d’étaler une culture qui n’est que d’apparence et de vernis superficiel, toute en citations enfilées comme grains de chapelet et en assertions sans fondement. Elle, par exemple, trouve la Callas peu convaincante dans Norma, pourtant le rôle auquel la cantatrice est le plus étroitement associée. Lui se répand du côté de Goethe et de Nietzsche, citant, pour ce qui est de la musique Wagner, Beethoven et Schönberg – Germanie d’abord oblige, même si Beckett ou Rachmaninov font une apparition au détour du chemin pour attester de la vaste culture du couple.
Tout au plus la jeune étudiante risque-t-elle quelques questions fumeuses sur d’autres personnages de la Tétralogie que le « Maître » s’empresse de négliger, répondant à côté, poursuivant un fil inaccessible au commun des mortels, truffé de citations et de références littéraires et artistiques déconnectées de la demande.
L’invraisemblance et l’absurdité atteignent leur acmé au moment où, pressé par son éditeur qui ne voit en lui que filon à exploiter tant qu’il donne encore, il prononce un discours dont on serait en peine de comprendre la moindre bribe. Les feuillets manipulés avec une logique hasardeuse par Nicolas Bouchaud s’envolent au gré d’une lecture inexistante où l’inanité de l’exercice apparaît de manière désopilante dans sa magnifique aberration.
Seul l’éditeur parviendra, à grand-peine, à placer quelques phrases, révélatrices d’une société gouvernée par l’intérêt et l’esprit de lucre. Quant au facteur qui livre le courrier, il subira, mutique, l’étalage géographique « mondial » des relations du couple à travers l’énumération des lettres reçues.
Sous le vernis, l’effroi
Ce joli monde retrouve cependant parfois une union « sacrée » en entonnant en chœur et en canon, face au public, des airs que ne dédaigneraient pas les scouts – ou les jeunesses hitlériennes. La cocasserie et le ridicule sont au rendez-vous, et la mise en scène appuie sur ce champignon-là, introduisant dans la cruauté jouissive de Thomas Bernhard quelques « scories » signifiantes. De petites notations qui vont peu à peu s’organiser en faisceau. Car dans sa tenue « officielle », c’est en costume bavarois traditionnel, avec sa veste brodée, que Moritz Meister apparaît, renforçant une image munichoise de triste mémoire.
On apprend aussi, au fil de la pièce, que la belle demeure que les Meister occupent appartint auparavant à une famille juive, émigrée aux États-Unis durant la guerre, et qui n’est pas revenue. Les Meister ont récupéré jusqu’aux meubles et on soupçonnera que les œuvres d’art, progressivement dévoilées dans le décor par le rideau qui se déplace et autour desquelles le couple se goberge, sont en fait des œuvres spoliées, alourdissant encore le passif déjà lourd de l’histoire du couple.
Leurs commentaires ne seront pas en reste. Quittant la généralité de la culture-confiture, ils tirent un fil révélateur qui, benoîtement d’abord, puis avec véhémence, aborde le thème des origines et du nationalisme. Lors du repas qui rassemble le couple Meister, l’étudiante et l’éditeur, il sera question d’étrangers – la consonance de leur patronyme est évoquée – installés depuis longtemps dans le pays mais toujours considérés comme venus d’ailleurs. Une réflexion qui viendra parachever le tableau d’un antisémitisme masqué sous le libre arbitre prêté à ceux qui ont abandonné leur demeure.
Sous le rire, la cruauté
Les comédiens, dans ce texte tout en faux semblants et en craquements qui ouvrent sur des gouffres, s’en donnent à cœur joie dans le décalage burlesque, chacun dans leur registre, prenant, très souvent, le public, devenu foule complice en même temps que juge, pour témoin.
Frédéric Noaille force la note en facteur placide puis en éditeur plus préoccupé de son tiroir-caisse que par la qualité des textes de son auteur – comme en écho décalé, peut-être, à l’histoire du grand-père écrivain de Thomas Bernhard, publié par un éditeur juif, qui se verra mis à l’écart après l’invasion allemande en 1938. La toute-puissance de ce personnage opportuniste est, dans la mise en scène, soulignée par de petits détails, comme la manière dont il s’empare de l’unique fauteuil disposé sur la scène pour s’asseoir, au détriment d’Anne Meister.
Juliette Bialek joue à la perfection l’étudiante pas très fûtée, pétrie d’un intellectualisme plutôt grotesque et à côté de la plaque, mal à l’aise face au mandarin envahissant qui la malmène et la balade dans son ego surdimensionné, qui, complice et faire-valoir, finit cependant par montrer de la lassitude et de l'agacement.
Mais surtout, le duo Nora Krief-Nicolas Bouchaud règne en « maître » sur la pièce. Ils poussent le bouchon aussi loin qu’il peut aller. Pour elle, il y a cette manière d’en faire toujours un peu trop. Dans la mondanité et les changements de tenue vestimentaire, dans le « bonheur » qu'elle étale, dans la valorisation de son mari, dans la manière de traiter les inférieurs, mais surtout dans son mimétisme face à son mari et dans son besoin maladif et irrépressible d’exister.
Quant à Nicolas Bouchaud, il déploie toute la gamme du comique avec une délectation vengeresse qui suscite l’hilarité en campant un intellectuel de pacotille, tout en poses et en étalage de culture, incapable d’écouter et toujours à se regarder le nombril – littéraire. En permanence excessif dans ses mimiques, il campe un clown dérisoire et vain. Il pourrait n’être que grotesque n’étaient les ruptures de ton qui ponctuent sa prestation dont le ridicule est la clé. Derrière se profile une menace qui n’est pas de comédie. Alors le ton se durcit, la voix s’élève et devient impérieuse, le masque tombe pour révéler le raciste et l’antisémite planqués sous la surface.
À ce moment, la férocité du trait qui définit les personnages apparaît dans sa splendide nudité et le portrait-charge prend toute sa dimension. Dans le traitement comique – on rit beaucoup – que propose la mise en scène de Jean-François Sivadier, l'anodin n'est plus qu’une effroyable mise au jour d'une situation dont l’Histoire nous a donné une version tragique. Dans sa manière de débusquer ce qui se dissimule dans les micro événements apparemment sans importance de la vie quotidienne, Thomas Bernhard vient nous rappeler que c’est insidieusement, dans les petites choses, que le totalitarisme fait son nid.
Tout est calme dans les hauteurs – Maître (titre original Über allen Gipfeln ist Ruh)
• Texte Thomas Bernhard • Mise en scène Jean-François Sivadier • Traduction française Claude Porcell • Collaboration artistique Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit • Avec Nicolas Bouchaud (Moritz Meister), Norah Krief (Anne Meister), Frédéric Noaille (Von Wegener), Juliette Bialek (Mademoiselle Werdenfels), Valérie de Champchesnel • Assistante à la mise en scène Véronique Timsit • Scénographie Marguerite Bordat • Costumes Virginie Gervaise • Création sonore, régie générale et son Jean-Louis Imbert • Création et régie lumière Jean-Jacques Beaudouin • Régisseuse/habilleuse Valérie de Champchesnel • Perruques et maquillages Mityl Brimeur • Compagnonnage à la mise en scène Julien Vella • Stagiaire à la mise en scène Auriane Buchet • Administration et diffusion François Le Pillouer • Spectacle de la Compagnie Italienne avec Orchestre • Production déléguée Compagnie Italienne avec Orchestre • Coproduction Bonlieu – Scène nationale d’Annecy, le 23 septembre 2025, Théâtre national de Nice, Théâtre et Auditorium de Poitiers - Scène nationale • Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National • La Compagnie Italienne avec Orchestre est subventionnée par le ministère de la Culture - DRAC Île-de-France, au titre de l’aide aux compagnies conventionnées • L’œuvre théâtrale de Thomas Bernhard est publiée et représentée par L’Arche, éditeur et agence théâtrale. www.arche-editeur.com • Remerciements Théâtre l’Echangeur (Bagnolet), Théâtre du Rond-Point (Paris), Franziska Baur, Jacob Guédon, Ivan Marquez, Magali Pichard • Création après résidence à Bonlieu – Scène nationale d’Annecy le 23 septembre 2025 • Durée 1h50
Du 18 juin au 4 juillet 2026, mar.-ven., 20h – Sam., 19h – Dim., 15h (sf 28/6)
Théâtre du Rond-Point – 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
Rés. T. 01 44 95 98 21 theatredurondpoint.fr
TOURNÉE
7 et 8 avril 2026 Maison de la Culture / Amiens (80)
24 et 25 septembre 2026 Château Rouge / Annemasse (74)
6, 7 et 8 octobre 2026 La Comédie de Béthune / Béthune (62)
14 et 15 octobre 2026 TAP, scène nationale / Poitiers (86)
Du 4 au 13 février 2027 TNP / Villeurbanne (69)