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Arts-chipels.fr

L’Homme qui aimait les chiens, un opéra documentaire.

Phot. © Pierre Grosbois

Phot. © Pierre Grosbois

Les destins croisés de Lev DavidovitchTrotski et Ramon Mercader, dans le roman de Leonardo Padura, sont portés au théâtre par le compositeur Fernando Fiszbein, sur un livret d’Agnès Jaoui et dans une mise en scène Jacques Osinski. Ce spectacle musical révèle, sous la tragédie, la dimension historique d’un événement qui scelle la fin des utopies.

Une adaptation minimaliste

Le projet est né à l’initiative du compositeur argentin Fernando Fiszbein, quand il a découvert « le potentiel dramatique de L’Homme qui aimait les chiens ». « J’aime décrire ce monumental et soigneux roman comme un labyrinthe de tragédies : un ensemble de tragédies personnelles qui se confrontent à celle du XXe siècle pour ensuite s’y imbriquer. »

Agnès Jaoui adapte à grands traits ce livre de huit cents pages, qui raconte comment Ramon Mercader est devenu l’assassin de Trotski. L’œuvre initiale est un récit dans le récit, où un jeune écrivain cubain recueille les confidences d’un inconnu qui promène sur la plage deux lévriers Barzoï, de la même race que le chien de Trotski. L’homme s’avère, à la fin, être Ramon Mercader en personne, accueilli par Fidel Castro en 1994. L’auteur cubain établit ainsi un parallèle déguisé entre le régime soviétique et celui de La Havane.

Le livret fait fi de cette complexité et ne conserve que l’essentiel, à savoir, à travers deux destins croisés, l’histoire d’une utopie qui sombre dans le mensonge. La pièce se découpe en une succession chronologique de tableaux datés et se présente comme un compte à rebours, à partir d’une première image projetée sur l’écran de tulle tendu à l’avant scène : le bureau de Trotski dévasté, après son assassinat, le 20 août 1940, à Coyoacán.

Les scènes alternent entre la vie de Trotski – depuis son départ d’URSS en 1927, traînant son exil de pays en pays, avec sa femme Natalia – et celle de Ramon Mercader qui a quitté le front républicain de la guerre d’Espagne en 1936 avec sa mère, sur ordre du Parti communiste, pour être « nettoyé de l’intérieur » dans un camp soviétique afin de devenir, sous le nom de Jacques Mornard, l’instrument aveugle du stalinisme dans sa lutte contre le trotskisme, au nom d’une soi-disant pureté révolutionnaire.

Dans ces allers et retours entre Histoire mondiale et histoires intimes des individus, les chanteurs s’expriment en différentes langues : Trotski et Natalia en russe ; Ramon et sa mère en espagnol ; Ramon alias Mornard et son instructeur Kotov, en français...

Phot. © Pierre Grosbois

Phot. © Pierre Grosbois

Une fresque historique

Pour faire ressentir à quel point le sort des deux hommes est lié au cours de l’histoire, la scénographie est essentiellement constituée d’images d’archives, projetées en surimpression des séquences jouées et chantées de part et d’autre de la scène, alternativement éclairées. Le vidéaste Yann Chapotel les a choisies pour situer temporellement et géographiquement chaque épisode. Sur le plateau dépouillé, le reste du décor se réduit à deux tables : à jardin, le bureau de Trotski où il vaque à ses écrits et partage le quotidien de Natalia, sa femme ; à cour, l’officine où la Guépéou fabrique le futur tueur. Sont montrés des films relatant les grandes heures de la révolution d’octobre, des images de la guerre d’Espagne, des photos des différentes maisons où séjourna Trotski, des vues sur le bateau le menant au Mexique en compagnie de Frida Kahlo, son émouvant discours en anglais... Derrière ce mur d’images, les protagonistes semblent des fantômes, revenant de ces temps lointains et pourtant si proches dans nos imaginaires. À la fois romanesques et rendus réels par le contexte qui les environne.

Phot. © Pierre Grosbois

Phot. © Pierre Grosbois

Une tragédie qui se noue en musique 

Fernando Fiszbein, après des études de guitare et de composition à Buenos Aires, se forme au Conservatoire national supérieur de Paris puis à l’IRCAM. Pour son troisième opéra, après Avenida de los Incas 351 (2015) et Cosmos, d’après le roman de Witold Gombrowicz (2022), il a choisi la sobriété : « S’agissant d’une histoire polyphonique, il me fallait créer un récit ouvert à la simultanéité pour un ensemble de sept musiciens et un chef. Une œuvre avec des chanteurs, des sons et des voix parlées préenregistrées et amplifiées, celles de Trotski et d'Agnès Jaoui, notamment. » La comédienne, à chaque nouvel acte, prend le relais de la narration en voix off, lisant une page du livre, dont les lettres s’inscrivent sur l’écran, se distordent et se brouillent tristement. Une belle métaphore de ce qui se joue devant nous.

La partition épouse les dialogues, dans une forme qui s’apparente plutôt à du théâtre musical. Pas d’arias grandiloquentes, plutôt des éclats de voix au fil des échanges entre les personnages et des récitatifs. Sous la conduite énergique de Jean Deroyer, l’ensemble Court-Circuit, dont il est le directeur musical, traduit toute la nervosité de la composition, en donnant notamment la part belle aux percussions. Violon, clarinette, saxophone, accordéon et contrebasse jouent beaucoup sur les syncopes et les silences, à la fois expressifs et tout en retenue.

Le spectacle doit beaucoup à la qualité des chanteurs, également excellents comédiens, Le ténor Pierre Emmanuel Robert campe un Trotski plus vrai que nature, à la fois doux et ferme. Face à lui, Camille Merckx (alto), en Natalia Sedova, affiche une présence discrète mais son chant dit le contraire. Olivier Gourdy (baryton basse) est un Ramón enthousiaste, en jeune soldat de l’armée républicaine espagnole, puis sa voix part dans les graves quand il devient un ombrageux agent soviétique, saisi par le doute. Vincent Vantyghem (baryton), l’agent recruteur Kotov, lui donne la réplique et laisse transparaître une certaine amertume, à son comble dans une dernière scène, dans le parc Gorki, à Moscou, en 1968. Léa Trommenschlager (soprano) tempère son chant en Caridad, mère de Ramon et passionaria intraitable. Juliette Allen apporte de la fraîcheur au personnage clef de Sylvia Ageloff : c’est elle qui, séduite par Mercader/ Mornard, introduira ce dernier dans l’intimité de Trotski. Elle sait donner de la voix quand elle s’emporte. Un moment qui fait diversion dans de cet opéra mélancolique.

Jacques Osinski, qui met en scène pour la deuxième fois une œuvre de Fernando Fiszbein, a tenté de trouver avec lui et le vidéaste Yann Chapotel « une forme nouvelle pour un opéra d’aujourd’hui, qui serait quelque chose d’autre, un univers musical et scénique qui s’adresse à chacun de façon à la fois intime et universelle et surtout, au présent, dans l’instant. Ce qui nous intéresse, c’est de trouver une forme musicale qui parle à chacun immédiatement, et surtout qui parle d’aujourd’hui. »

Phot. © Pierre Grosbois

Phot. © Pierre Grosbois

Une histoire à suivre

L’Homme qui aimait les chiens, tout en le simplifiant, rend hommage à l’opus de Léonardo Padura. Même s’il ne fait pas mention du parallèle établi par l’écrivain entre l’histoire de l’URSS et celle de son pays, il dévoile l’implacable mécanisme d’une tragédie humaine qui se clôt dans la maison mexicaine de Diego Rivera et de Frida Kahlo. Une leçon d’histoire qui nous incite également à nous plonger dans l’œuvre du romancier cubain.

Leonardo Padura, né en 1954, est d’abord journaliste à La Havane puis se tourne vers la littérature quand il est expulsé de plusieurs rédactions à cause de ses idées. Il publie alors plusieurs romans ayant pour cadre son île natale, dont une série de polars mettant en scène l’inspecteur Mario Conde. Dans des intrigues subtilement agencées pour contourner la censure, les enquêtes criminelles lèvent le voile sur la société cubaine et ses faux-semblants. Plus ambitieux, El hombre que amaba a los perros, publié en 2009 (traduit en français par Elena Zayas et René Solis aux éditions Métailié) est aussi une sorte d’enquête.

Phot. © Pierre Grosbois

Phot. © Pierre Grosbois

L’homme qui aimait les chiens
S Musique Fernando Fiszbein S Livret Agnès Jaoui d’après le roman de Leonardo Padura S Mise en scène Jacques Osinski S Direction musicale Jean Deroyer S Scénographie et vidéo Yann Chapotel S Lumières Catherine Verheyde S Costumes Julie Dequest S Avec Juliette Allen (soprano) Sylvia Ageloff/ Le Miséreux ; Olivier Gourdy (baryton basse) Ramón Mercader ; Camille Merckx (alto) Natalia  Sedova/ Rubby Weil ; Pierre-Emmanuel Roubet (ténor) Trotski ; Léa Trommenschlager (soprano) Caridad ; Vincent Vantyghem (baryton) Kotov et l’Ensemble Court – Circuit S Production déléguée L’Aurore Boréale S Coproduction théâtre de Caen Ensemble Court-Circuit

Du 19 au 22 février 2026
Théâtre de l’Athénée - Louis Jouvet Paris

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