Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday, un solo au croisement des langages.

Phot. © Stef Stessel

Phot. © Stef Stessel

Mohamed Toukabri, danseur et chorégraphe d’origine tunisienne, développe sa propre danse à partir de son héritage – du hip-hop à la danse post moderne –, pour s’en affranchir.

Le corps comme archive vivante

Par son titre énigmatique, le nouveau spectacle de Mohamed Toukabri dit bien la complexité de sa démarche. Il s’agit, dans ce solo, de creuser dans les strates de danse qu’il a accumulées au fil de sa carrière, entre hip-hop et ballet contemporain. Depuis la breakdance, qu’il a pratiquée dès l’âge de douze ans à Tunis, il faut dire qu’il a été a bonne école. D’abord dans son pays, où il intègre le Sybel Ballet Théâtre, puis à Paris où il rejoint l’Académie Internationale de la Danse.

C’est à Bruxelles qu’il complète sa formation en danse contemporaine, au P.A.R.T.S (Performing Arts Research and Training Studios), dirigé par Anne Teresa De Keersmaeker. Là, il côtoiera de grands chorégraphes comme Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet, Jan Lauwers... Il danse également dans des pièces d’Anne Teresa De Keersmaeker. On l’a dernièrement vu dans les créations de Sidi Larbi Cherkaoui : Shell Shock, A Requiem of War, Nomad et l’opéra Alceste, chorégraphié pour le Bayerische Staatsoper de Munich (2019).

Depuis 2018, il produit ses propres œuvres, de caractère autofictif : The Upside Down Man, solo actuellement en tournée internationale et The Power (of) The Fragile, un duo avec sa mère. Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday, dans la même veine, analyse de quel bois est fait un artiste grandi au confluent des cultures occidentales et orientales et travaillant entre plusieurs univers linguistiques. Il en appelle à « l’histoire, l’héritage, la mémoire, l’identité, la perception, la transformation et la décolonisation », en prenant sa pratique artistique comme objet d’étude : « Quand je travaille sur un projet, les questions qui me traversent sont toujours liées à ma trajectoire personnelle et à ce qui se passe dans le monde. »

Phot. © Stef Stessel

Phot. © Stef Stessel

Une partition pour voix et corps

« Une voix vous parle en langue étrangère, elle ne cherche pas à être traduite, elle invite à écouter autrement » : avant même la danse, une voix féminine cueille le spectateur : des paroles répétitives, en anglais, s’inscrivent en français et en arabe sur le rideau noir du fond. « J’ai tant à dire, mais par où commencer, et dans quelle langue ? » Au cours du spectacle, les trois langues s’entremêleront, le danseur calquant ses mouvements sur le rythme de chacune. Costume noir sur fond noir, Mohamed Toukabri sort peu à peu de l’ombre, esquissant quelques gestes : il oscille sur place, tente quelques déplacements comme pour mesurer l’espace. Seul un foulard chamarré apporte une touche colorée à sa silhouette à peine distinguable devant l’avalanche de mots proférés et projetés... Le texte de l’autrice et metteuse en scène tunisienne Essia Jaïbi a été élaboré au fur et à mesure de la chorégraphie, de même que la musique d’Annalena Fröhlich. Celle-ci procède aussi par couches, superposant, entre autres, des morceaux de Philip Glass (Einstein on the Beach) ou du film de Jim Jamush, Ghost Dog.

« Les corps n’ont pas de sous-titre, le corps est une langue qui prend forme... » Le texte ne tarira jamais, accompagnant la danse jusqu’à ce que, finalement, Mohamed Toukabri brandisse deux grandes pancartes :  « Silence » et « Burning Silence ». Laissant le public face à l’ambigüité du propos.

Phot. © Stef Stessel

Phot. © Stef Stessel

Décomposition et recomposition

La pièce s’articule en deux tableaux. Le premier fait appel à la gestuelle du ballet contemporain dans le style dépouillé d’Anne Teresa De Keersmaeker, interrompue par des moments distinctement hip-hop. Loin d’entrer en conflit, les deux modes cohabitent et révèlent la virtuosité de l’interprète, avec des mouvements très posés dans l’espace. La deuxième partie, moins codifiée, plus anecdotique, s’inscrit dans une théâtralité affirmée et moins lisible quant à sa tentative de décomposition de la danse. L’artiste réapparaît emmitouflé de couches de vêtements dont il se dépouillera successivement. Il se glisse dans la peau d’un animal rampant au sol, visage couvert d’un masque scintillant, puis imitera de manière presque caricaturale les différentes composantes de la danse occidentale. What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened se termine dans une espèce de transe libératoire.

Très écrite la pièce révèle la maturité du chorégraphe autant que l'élégance et la précision gestuelle du danseur. Il surnage avec brio sur le bouillard linguistique, flots de mots déversés par la voix anonyme et projetés à jets continus en fond de scène. La danse ici s’avère plus forte que les messages envoyés (guerres, climats, violence et exploitation) et l’on salue le clin d’œil ironique que Mohamed Toukabri nous adresse en demandant le silence (ou le dénonçant ?). D’ailleurs, comme le dit le texte, il y a une part d’intraduisible dans chaque langue parlée, de même dans celle des corps, qu’il faut saisir comme telle.

Phot. © Stef Stessel

Phot. © Stef Stessel

What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened
S Concept et chorégraphie Mohamed Toukabri S Dramaturgie Eva Blaute S Costumes Magali Grégoire S Texte Essia Jaibi S Scénographie & conception de l’éclairage Stef Stessel S Technicien en éclairage Matthieu Vergez S Conception sonore DEBO Collective S Œil externe Radouan Mriziga S Production executive Caravan Production S Coproduction Needcompany, VIER- NULVIER, Charleroi Danse centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles, STUK, Théâtre Les Tanneurs, Concertgebouw Brugge, Beursschouwburg, Perpodium Espaces de résidence corso, Le Gymnase CDCN, Les Bancs Publics - Festival, Les Rencontres à l’échelle, Studio THOR, Needcompany, Théâtre Les Tanneurs S Durée 75 min

Vu dans le cadre du festival Faits d’Hiver Théâtre de la Bastille (17 - 20 février 2026)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article