21 Avril 2026
Anna, fidèle disciple de son père, fille dévouée, est aussi rebelle et clairvoyante. Elle met en doute l’œdipe, sur lequel Sigmund a fondé sa pensée. Jean-Marie de Sinety et Aude de Tocqueville imaginent des échanges fictifs entre les deux personnages dans la Vienne d’avant-guerre. Sur scène, Hervé Dubourjal et Moana Ferré nous font toucher du doigt relations familiales et enjeux théoriques de la psychanalyse naissante.
Un « vrai » faux dialogue
Vienne, 1934. Le moral de Sigmund est au plus bas. Il a soixante-dix-huit ans, son cancer le tourmente, les Allemands menacent d’envahir l’Autriche. Les Juifs sont ostracisés. Auprès de lui, sa fille aimante et bien-aimée lui prodigue soins et réconfort. Elle se met à son écoute et va, entorse au protocole, le psychanalyser tout comme lui l’avait fait pour elle. En fait, ce ne fut pas aussi simple, mais il s’agit d’une fiction théâtrale, sur fond de réalité.
La pièce est adaptée du roman du psychiatre Jean-Marie de Sinety, Freud, journal des années noires, 1934-1939. « Un vrai faux journal intime » selon l’auteur. Il l’a construit à partir des écrits du père de la psychanalyse et de sa fille, de diverses biographies, et d’une part d’imagination : « Ce Freud n’est pas Freud mais il est peut-être plus vrai que le vrai... », se plaît-il à dire. Toujours est-il que, par cette démarche originale et peu orthodoxe, ce praticien du rêve éveillé évoque non seulement les relations intimes entre ces deux êtres, mais aussi plusieurs points de la théorie freudienne qu’Anna, psychothérapeute de talent et féministe avant la lettre, réfute. Son père ne lui a-t-il pas donné comme deuxième prénom Antigone, « celle qui s’oppose à la famille » ? Habilement, Jean-Marie de Sinety instille ses propres doutes dans les réflexions de la jeune femme.
Cette confrontation était faite pour séduire la dramaturge Aude de Tocqueville, qui fait dialoguer les deux personnages du roman dans le huis-clos de l’appartement, Berggasse, 19. Écriture incisive, répliques enlevées, la pièce dévoile tant leurs rapports quotidiens, leur affection mutuelle, que leurs échanges scientifiques.
Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et Freud a été largement commenté, voire critiqué. Le but des auteurs, ici, n’est pas de commenter de l’œuvre ni d’entrer dans les querelles d’écoles, il s’agit de faire entrevoir la nature des rapports entre deux êtres de chair et d’os.
Une mise en scène au cordeau
La mise en scène d’Hervé Dubourjal opte pour la simplicité. Dans un dispositif bi-frontal, sur le plateau dépouillé, trônent le fameux divan de Sigmund Freud et une petite table garnie de statuettes africaines. Des projections vidéo, évocatrices de fantasmes et de rêves, ouvrent un hors-champ sur l’inconscient des personnages, dans une atmosphère un peu délétère, soulignée par les éclairages.
Moana Ferré est une Anna svelte à l’image de son modèle – la jeune femme souffrait d’anorexie – avec un sens aigu de la répartie, face à un père parfois campé sur ses certitudes, parfois en proie au doute, dans un monde qui vacille autour de lui. Hervé Dubourjal, barbe blanche bien taillée, fumant cigare, joue un Sigmund en même temps débonnaire et autoritaire, conforme à la photo qui nous est projetée.
Œdipe et le fantôme du père
Affaibli par la maladie, en proie à des cauchemars, Freud raconte à sa fille des rêves récurrents renvoyant à la mort de son redouté père, Jakob. C’est à partir d’eux qu’il a échafaudé le complexe d’Œdipe. Selon lui, ces fenêtres sur l’inconscient exprimeraient sa culpabilité de fils, confronté à un désir caché de voir son rival disparaître pour le remplacer auprès de sa mère. Les femmes, en miroir, éprouveraient un désir refoulé à l’égard du père. Ayant auto-analysé l’ensemble de ses rêves liés à Jakob, Freud avait abandonné, dès 1897, la théorie de la séduction (neurotica), selon laquelle les psychonévroses féminines étaient dues à un abus sexuel subi avant la puberté.
Ce renoncement ne vient-il pas, suggère Anna, d’un déni de la sexualité débordante de son père, aux multiples épouses ? Il aurait même abusé de ses filles. Freud aurait-il voulu, en parlant de fantasme, se disculper, lui, et tous les pères ? Aurait-il choisi inconsciemment de ne plus croire les femmes, de nier la véracité de leur dire ? Anna lui fait remarquer que les incestes sont bien réels, comme elle l’a souvent constaté dans sa pratique de pédopsychiatre. Elle pousse Sigmund à revenir sur la question et lui propose une lecture plus fine du mythe grec. Laïos n’est-il pas le coupable pour avoir engendré Œdipe alors que toute procréation lui avait été interdite ? Œdipe serait donc innocent. De plus, il ignorait l’identité de l’homme qu’il a tué pour s’être mis en travers de son chemin. La névrose ne serait-elle pas une affaire transgénérationnelle ?
En faisant revivre ces figures pionnières, la pièce nous plonge dans la genèse de la psychanalyse, induite par une histoire familiale complexe et élaborée de manière empirique. Les positions tranchées que les auteurs prêtent à Anna dans cette conversation imaginaire avec son père sont cependant à considérer à l’aune d’un regard contemporain. Aujourd’hui l’inceste n’est plus un tabou, comme au temps de Sigmund. De cette version romancée des dernières années de Freud, la metteuse en scène a seulement voulu « faire émerger une vérité qui va au-delà de l’histoire de Freud, de son père ou d’Anna, car elle renvoie à nos propres interrogations ». Les spécialistes ès psychanalyse trouveront sans doute à redire. Le public, lui, passe un bon moment en compagnie d’excellents comédiens et sera peut-être curieux d’éclaircir les thèses exposées ici par la lecture de l’abondante littérature, de toute obédience, qui leur est consacrée.
Freud, dernier combat Texte Aude De Tocqueville et Jean-Marie De Sinety
S Mise en scène Hervé Dubourjal S Jeu Hervé Dubourjal et Moana Ferré S Décor Emmanuelle Verani S Lumières Jean-Marie Prouvèze S Costumes Sandrine Weill S Vidéo Jean Allevato S Production Compagnie Transfert S Avec l’aide du Groupe international du Rêve Éveillé en Psychanalyse et du Crédit Mutuel S Freud, journal des années noires 1934-1939 est disponible en livre numérique aux éditions Librinova S Durée 1h20
Du 10 avril au 3 mai 2026, jeu. & ven. à 21h, sam. à 20h, dim. à 18h
Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis Passage Ruelle, 75018 Paris
Réservations : 01 40 05 06 96