21 Avril 2026
Fils, petit-fils et arrière petit-fils de policiers, Thomas Gourdy interroge le passé familial à la lumière des violences policières d’hier et d’aujourd’hui. Un théâtre récit où la musique d’Alexandre du Closel dialogue avec le texte.
Une performance documentaire
Témoin d’un contrôle de police brutal qu’il a photographié, Thomas Gourdy est convoqué au Tribunal de Police pour avoir pris la fuite devant les flics. Les remontrances du juge le mènent à s’interroger sur l’action de la justice face à la violence policière. De fil en aiguille, il va remettre en question sa propre histoire familiale. Ainsi est née cette première pièce.
Le comédien est par ailleurs rompu au théâtre documentaire pour avoir pris part au travail de Joël Pommerat sur les États Généraux de la révolution française et rejoint Rimini Protokoll pour un spectacle enquête sur les rénovations immobilières à Marseille. Il collabore aussi depuis 2020 avec La Bande Passante, basée à Metz, pour un cycle de créations consacrées aux récits intimes adolescents.
Il jette les premières bases de Force Bleus avec la performeuse brésilienne Janaina Leice, à partir de recherches personnelles sur la figure du policier, notamment la collecte de récits familiaux sur trois générations. De fil en aiguille, il en vient à s’intéresser à une affaire d’État dans laquelle a été mis en cause un collègue de son père, qui fut son instructeur de poney en colonie de vacances de la P.P. (Préfecture de Police).
Des héros qui n’en sont pas
Le comédien qui a tant admiré son père pour ses performances au sein de la « Spéciale de gymnastique », une unité qui donnait de grands spectacles sous chapiteau dans toute la France, apprend que ces athlètes étaient aussi membres du Peloton de Voltigeurs Motoportés (PVM), brigade créée à la Préfecture de police à la suite des événements de mai 1968. Chaque motard porte, à l'arrière, un moniteur de la compagnie sportive maniant le « bidule ». Son père était en service le jour où les flics du PVM ont tabassé à mort l’étudiant Malik Oussekine, le 6 décembre 1986, en pleine révolte étudiante contre la loi Devaquet. Aurait-il pris part à cet assassinat ?
Thomas Gourdy nous entraîne dans son enquête : il interroge et prête sa voix à son grand-père, retrouve des actualités de l’époque et reproduit des interviews de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur de l’époque, qui fait l’éloge des forces de l’ordre au lieu de condamner leur violence. Il consulte une voyante qui le met sur la voie de la vérité...
« Mon écriture est une tentative d'utiliser les arts du jeu non pas pour comprendre, mais pour approcher la cicatrice du père, sous le silence. [...] Le théâtre devient un lieu de reconstitution. J'y ré-assemble les fragments de cette histoire – archives, souvenirs, procès-verbaux, silences – au filtre de ma perception d’adulte. »
Pour construire son récit et transformer ce qui relève de l'intime en un espace de réflexion partagé avec le public, Thomas Gourdy s’appuie sur la complicité d’Alexandre du Closel. Plus qu’un accompagnateur, le musicien devient un interlocuteur ; il compose une partition décalée qu’il qualifie d’« hantologique ».
Une musique pour réveiller les fantômes du passé
Le paysage sonore de Force Bleus baigne dans les années 1980. Synthétiseurs et boîtes à rythme de l’époque (Prophet 5, Roland Juno X, Yamaha DX7, TR 909, etc.) s’emparent de la musique new wave et des séries animées type Goldorak ou Albator et les déforment par des effets de caractère spectral. Mélodies et rythmes sont distordus par réverbération en une masse musicale fantomatique, aux accents pop.
La voix du comédien subit aussi quelques manipulations jusqu’à être saturée. Elle éloigne ainsi le récit du pathos, tout comme l’intermède raï où l’on entend la voix éraillée de Mohamed Lamouri, icône musicale du métro parisien. Un chant qui ouvre l’enquête à d’autres horizons de Thomas Gourdy, au-delà de son histoire personnelle.
Le dossier reste ouvert
Hanté par la mort de Malik, le comédien veut sortir des contradictions dans lesquelles son appartenance sociale l’a piégé. En même temps, il penche pour la tolérance envers les forces de l’ordre, dernier rempart avant le chaos selon son grand-père : « On est les éboueurs de la société ! » Et, en même temps, il s’insurge contre la violence de ces gardiens de la paix qui n’en sont plus, fabriqués pour être le bras armé du pouvoir. Quant à la justice, il faut bien constater qu’elle condamne davantage les victimes de la répression que les matraqueurs... Des affaires Malik Oussekine, on en a connu d’autres depuis, et Thomas Gourdy n’a pas refermé le dossier. Il termine sa performance sur la projection d’images récentes, captées sur le vif avec son Smartphone, au bas de son immeuble, pendant les révoltes urbaines suite à la mort de Nahel Merzouk, tué d’une balle à bout portant le 27 juin 2023, à Nanterre. « Un enfant assassiné, tous les enfants », affichait une banderole, lors des manifestations.
Si Force Bleus a quelque chose de la cathartique pour son auteur et interprète, il mène le public à une réflexion salutaire, à l’heure où l’on voit se préparer des lois encore plus répressives. Bien construit, le spectacle, après un démarrage un peu incertain en forme d’improvisation, met le doigt là où le bât blesse.
Force Bleus Texte, conception, jeu Thomas Gourdy
S Composition, jeu Alexandre du Closel S Collaboration artistique et dramaturgique Julie Bertin S Direction d'acteur Louise Dupuis S Chant Mohamed Lamouri S Création lumière Léonard Cornevin S Régie technique Sidonie Naudet S Production, communication Benoit Faivre S Administratrice Aurélie Burgun S Visuel Anna Benarrosh S Typographie, édition Camille Baroux S Production Compagnie La Bande Passante S Coproduction Kultur Fabrik d'Esch sur Alzette (LU), Arche de Villerupt, Faculté de Droit de Metz S Durée 1h10 S partir de 14 ans
Du mercredi 8 au jeudi 30 avril 2026 (mer. & jeu. 21h15, ven. 19h15)
Théâtre de Belleville 16, Passage Piver, 75011 Paris T. 01 48 06 72 34 16