2 Novembre 2026
À l’occasion de la présidence de l'UE par l'Irlande, le Centre Culturel Irlandais de Paris et le Théâtre de la Ville présentent pendant un mois un échantillon de la création contemporaine irlandaise. À l’affiche : danse, théâtre, musique, poésie, enfance et jeunesse. Du 30 octobre au 5 décembre 2026, en ouverture, la pièce Offspring (A Modern Frankenstein) de la danseuse Emily Terndrup
Une terre d’artistes divisée
De James Joyce et Samuel Beckett en passant par Yeats, Eugène O’Neill ou les plasticiens Mainie Jellett ou Eileen Gray, les artistes irlandais d’hier, souvent forcés à l’exil, ont ouvert la voie à ceux d’aujourd’hui, tout aussi singuliers et rebelles, dans une île encore travaillée par des divisions territoriales, religieuses et linguistiques. À côté de la République d’Irlande (Poblacht na Éireann en gaélique), qui a gagné son indépendance en 1922, suite à une longue guerre contre l’Angleterre, l’Ulster (Irlande du Nord) demeure au sein du Royaume-Uni, dans une autonomie relative, et a quitté l’Union européenne en 2020.
Si, de Dublin à Belfast, l’on parle encore l’irlandais, le gaélique n’est langue officielle – coexistant avec l’anglais – qu’en République d’Irlande.
Dans cette Irlande plurielle, les artistes explorent les tensions, questionnent les récits par lesquels leur pays s’est défini. En Irlande du Nord, les Troubles – de la fin des années 1960 au processus de paix des années 1990 – ont placé l’identité et la violence au cœur du quotidien. Seamus Heaney, prix Nobel de littérature en 1995, et Michael Longley explorent, dans leur poésie, la mémoire. Avec Bloody Sunday, le groupe de musique pop U2 exprime l’horreur de la violence…
En République d’Irlande, les artistes se sont aussi souvent engagés, dans une société restée conservatrice, et ce, récemment, contre les lois anti-avortement.
Même si le Brexit a complexifié les relations entre les deux Irlande, l’art contribue à entretenir des liens par-delà les frontières. Par exemple Luail, première compagnie de danse à l’échelle de l’île, incarne cette démarche. Développée avec Maiden Voyage Dance à Belfast et l’Irish World Academy de l’université de Limerick, elle offre un espace commun où les artistes peuvent collaborer, créer et rencontrer les publics de part et d’autre de la frontière. C’est dans ce cadre qu’Emily Terndrup a créé son premier solo, Offspring (A Modern Frankenstein).
Offspring (A Modern Frankenstein). La danseuse et sa créature
Pour ouvrir ce focus, des festivités sont proposées au Théâtre de la ville le dimanche 1er novembre. À cette occasion, Emily Terndrup propose une pièce en phase avec Halloween puisqu’elle revisite le roman de Mary Shelley, à sa manière toute féminine. Bien qu’Américaine, la jeune femme, qu’on a pu voir récemment au Théâtre de la Ville Les Abbesses dans le duo Juliet & Romeo de Ben Duke, crée souvent ses propres spectacles de danse-théâtre en Irlande. D’où sa présence dans ce Focus Irlande. Présence qui s’inscrit aussi dans le cadre du Focus Ben Duke au Théâtre de de la Ville
Un « work in progress »
L’artiste nous prévient : sa pièce est à l’état de chantier, comme le révèle un décor en vrac et une bande-son hésitante. Il lui reste donc à tester des effets lumineux, des trucages et des musiques pour adapter Frankenstein à la scène. Mais elle établit déjà une parenté entre son coup de foudre pour la danse à l’âge de huit ans, après avoir vu Flashdance (Le feu de la danse), film de l’Américain Adrian Lyne (1983) qui a fait danser toute une génération. Elle s’était alors identifiée à la vedette du film Jennifer Beales et elle imagine le jeune Victor Frankenstein, au même âge, décidant d’être un savant et de percer les mystères de la vie, le jour où, devant ses yeux, la foudre frappe un vieux chêne en pleine campagne.
Emily Terndrup, par le truchement des objets et des éléments de décor qu’elle a sous la main, va danser-raconter les aventures du savant tout en commentant sa mise en scène en devenir. Les vêtements de la famille Frankenstein figurent les personnages tandis que, d’un tas de terre, elle sortira un cadavre. Il deviendra la Créature du docteur, aussi effrayante qu’attachante.
Une métaphore de la pro-création
Démiurge, en tant qu’artisane de la pièce – elle est aussi aux manettes de la console électronique –, la danseuse se glisse dans la figure du « Prométhée moderne » imaginée par Mary Shelley, à la fois attachée au monstre de sa fabrication et rebutée par lui, jusqu’à l’abandonner à un triste sort et courir ainsi à sa propre perte.
On pense inévitablement aux liens ambigus entre le procréateur et sa progéniture (Offspring en anglais) et, plus particulièrement ici, au rapport de la femme qu’elle est, à la maternité. Créer ou procréer ? Telle est la question ! Avec l’appui du Docteur Frankenstein, elle analyse l’état de la mère artiste, quotidiennement confrontée à des choix… monstrueux.
On pourrait aussi voir dans Offspring la relation de l’artiste à l’œuvre en devenir qu’elle développe sous nos yeux, et à ses éventuels ratés.
Nonobstant, Emily Terndrup évite toute réflexion philosophique et se contente de jouer avec cette histoire romanesque et d’installer, par ses remarques humoristiques sur la mise en scène et la condition de femme danseuse, une connivence avec le public.
La musique du film Flashdance au début de la pièce amène les spectateurs en terrain connu et annonce le ton léger de l’ensemble ; les parties dansées prennent le relais de la narration, aux moments clefs du récit, soulignées avec malice par des musiques convenues. Tout concourt à une comédie sans prétention et rafraîchissante, qui a été triplement primée à Dublin.
Offspring (A Modern Frankenstein)
• Mise en scène, chorégraphie et texte Emily Terndrup d’après Mary Wollstonecraft Shelley • Avec Emily Terndrup • Son et composition musicale Michael John McCarthy • Lumières Matt Burke • Collaboration à la chorégraphie Luke Murphy, Kath Duggan, Ryan O’Neill • Financé par Cork County Council • Coproduction Cork Theatre Collective – Dance Cork Firkin Crane –MAKE – The Everyman Theatre – FRINGE LAB avec l’aide du Dublin Fringe Festival • Avec le soutien de Attic Projects and Luail • Durée 1h10 • En anglais surtitré en français
Focus Irlande au Théâtre de la Ville
30 octobre-1er novembre 2026 - Offspring (A Modern Frankenstein) Emily Terndrup
3-7 novembre 2026 - Krapp’s Last Tape (La Dernière Bande) de Samuel Beckett - Théâtre
5-8 novembre 2026 - The Maker de Dan Colley - Enfance & jeunesse
18 novembre 2026 - Some Thinking and Feeling de Jennifer Walshe - Musique - Création
20-23 novembre 2026 - How to Catch a Star de Branar - Enfance & jeunesse
24-27 novembre 2026 - Hope and Hunt the Ascension into Lazarus d’Oona Doherty - Danse
27-28 novembre 2026 - The Curling Line de Michael Gallen - Théâtre, musique - Création
2-5 décembre 2026 - 1975 Naoi Déag Seachto Cuig de Michael Keegan-Dolan - Danse
5 décembre 2026 - Bal de clôture.
Focus Irlande au Centre culturel irlandais (5 rue des Irlandais, Paris 5e)
7 novembre 2026 à 19h30 Larry se pend du dramaturge irlandais Bryan Delaney. Lecture théâtrale par Denis Lavant Lavant dans le rôle de Larry, aux côtés de Cécile Chatignoux et Yann-Joël Collin.
8 novembre 2026 à 17h Beckett ou la littérature irlandaise. Conversation entre Denis Lavant et Bryan Delanay, animée par la poétesse et traductrice Alison Mooney.