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Arts-chipels.fr

Repentirs. La beauté – et sa vérité – seront convulsives ou elles ne seront pas?

Phot. © Omnia Pro Motu

Phot. © Omnia Pro Motu

Dans le tableau du peintre, on reconnaît le geste et le motif. Sous le recouvrement, y aurait-il une vérité qui ne serait pas bonne à dire ? ou qu’on voudrait cacher ? Dans la dérive déjantée sur la peinture et l’art de Repentirs, qui superpose tableaux de maîtres, peintres en mal d’exister, faussaires, marchands fous et voleurs mêlés à des visions hallucinées, on est balloté, à rythme échevelé, entre lucidité et illusionnisme, à la poursuite d’un art qui se dérobe sans cesse.

Un peintre, maculé de peinture des pieds à la tête comme s’il ne parvenait pas à se dépêtrer de sa glaise, est juché sur un escabeau. Il regarde un tableau – son tableau – que nous ne verrons jamais. Son ambition : peindre la Joconde. Pas la repeindre, comme le font, dit-il, les artistes d’aujourd’hui, « repeindre sempiternellement la sempiternelle et emblématique Joconde », dans ce moment où « l’art est devenu un discours sur l’art », mais trouver le chemin qui mène à la vérité de l’art. Sur son chemin, figures du passé et composantes d’aujourd’hui du marché de l’art vont se télescoper dans un charivari jouissif autour de cette question de l’authenticité.

Phot. © Omnia Pro Motu

Phot. © Omnia Pro Motu

Une sélection d’œuvres emblématique

Ce n’est pas par hasard que Bertrand de Roffignac choisit les œuvres au milieu desquelles cheminent cahin-caha les angoisses du peintre. Se pencher sur la Décollation de saint Jean Baptiste ou sur les Tricheurs du Caravage n’est pas plus innocent que de contempler avec délectation le Radeau de la Méduse de Géricault. À chaque fois c’est le politiquement incorrect qui prévaut, une manière d’être à côté, de parler d’un sein qu’on ne saurait voir. Caravage en peintre voyou, Genet du pinceau, meurtrier de surcroît. Géricault dont l’auteur souligne avec malice, dans le tableau, outre le thème qui fit scandale en raison des actes de cannibalisme auxquels donna lieu le naufrage de la Méduse, la présence de Joseph, le modèle noir et amant du peintre dressé à l’avant du radeau.

Il ne manquera plus à ce fonds apocalyptique que de dévoiler ce qui se cache derrière l’Angélus de Millet, qui démystifie l’apparente quiétude, imprégnée de mysticisme, de ces paysans en prière alors que tombe le soir.

Ce que cherche le peintre, qui en mange sur scène sa peinture à vouloir aller au-delà des apparences, c’est traquer ce qui se cache derrière. Franchir le mur des conventions, aller gratter sous la surface.

C’est pourquoi on ne sera pas surpris que le poêle, accessoire incontournable de toutes les représentations d’ateliers ou presque, se mettre à parler, évoquant Tchekhov – Bertrand de Roffignac n’est pas homme de théâtre pour rien – et tous ces pauvres qui viennent se réchauffer à cet « emblème lamentable de toutes les bohèmes », symbole absolu de la souffrance obligée des artistes qui s’en approchent pour dérouiller leurs doigts engourdis par le froid et se saisir des pinceaux.

Phot. © Omnia Pro Motu

Phot. © Omnia Pro Motu

Du repentir comme expression du vrai

Plonger sous la surface, racler et maculer le trop propre du dessus, ce sera aussi creuser dans le non-dit, aller vers ce que le peintre a, finalement, masqué pour les raisons des plus diverses. On se penchera ainsi sur le message crypté de certains gestes – tel le caractère blasphématoire du mouvement du tricheur du Caravage qui reprend la gestuelle de bénédiction du Christ – et sur les modifications de l’œuvre – que la radiographie dévoile – qui en disent long sur l’intention initiale.

Les repentirs, comme on les nomme en peinture, sont éloquents. Hormis les œuvres recouvertes pour des raisons d’économie afin de permettre à une autre œuvre d’éclore, les radiographies aux rayons X nous permettent aujourd’hui d’approcher le processus de création du tableau et d’aller chercher ce à quoi le peintre a renoncé ou ce qu’il a occulté.

Salvador Dalí avait, dans Réminiscence archéologique (v. 1934-1935) qui reprend le thème de l’Angélus de Millet, pressenti la charge d’affliction contenue dans le tableau en représentant les deux paysans surplombant une ruine dans un désert. La radiographie de l’œuvre de Millet révèlera, sous le décor trop lisse de cette scène paysanne, la présence d’une boîte noire qui pourrait être un cercueil d’enfant, que le peintre recouvre et remplace par un panier de pommes de terre. Quant à ses motivations pour transformer une œuvre forte en une scène édulcorée, elles sont ouvertes à toutes les conjectures, dont celle de faire de l’œuvre un produit « vendable ». Dès lors, la Joconde et ses repentirs seront mis sur la sellette avec la même vindicte.

Phot. © Omnia Pro Motu

Phot. © Omnia Pro Motu

Un jeu de massacre aux références multiples

Dans ce contexte, où trouver l’art ? Le faussaire ne vaut-il pas autant que l’artiste qu’il copie ? Et si l’on s’étripe joyeusement sur les « originaux » ou sur leur copie, n’est-ce pas un vain débat que de chercher, entre l’œuvre et sa copie, lequel est le plus faux des deux ?

Un critique surexcité, une pasionaria « artiste » accompagneront l’irruption sur scène d’un cercueil géant à roulettes rempli de pommes de terre qui s’étaleront sur la scène, d’où sortira un danseur muet à tête de mort, nu comme au premier jour mais le sexe peint en bleu. Vanité des vanités pour dire la vacuité, l’inanité d’un certain art que le peintre, errant dans ces visions, continuera de chercher.

Poussée à l’extrême, au bout de l’énergie, dans un refus du convenu, du « normal », dans un dérèglement revendiqué qui fait remonter à la mémoire Artaud et le « théâtre de la peste », mais aussi les happenings, les visions iconoclastes d’un Joseph Beuys et les torrents hémoglobinaires destroy du grand-guignol, la mise en scène déroule une détestation sardonique et sans demi-mesure des modèles sociaux convenus, à laquelle on ne peut qu’être sensible.

De spectacle en spectacle, Bertrand de Roffignac et ses complices du Théâtre de la Suspension – ici Maximilien Seweryn, impressionnant de présence, Louis Albertosi, vibrionnant dans toutes ses facettes, du marchand d’art au faussaire en passant par le voleur, Céline Cheenne en pasionaria lyrique, Victorien Bonnet en « m’as-tu vu en cadavre » et Rodolphe Menguy en pianiste souffre-douleur consentant – cherchent à chaque fois à faire reculer les limites de ce qui est « permis » au théâtre. Faisant fi d’une « économie » traditionnelle du spectacle, ils inventent, à partir de moyens du bord limités, une forme paroxystique et déjantée. Une réponse à une société normative qui ne cesse de « digérer » ce dont elle s’empare.

Phot. © Omnia Pro Motu

Phot. © Omnia Pro Motu

Repentirs
• Texte et mise en scène Bertrand de Roffignac • Assistanat à la mise en scène Carla Legay • Création lumière Thomas Cany • Création sonore Antoine Blanc • Création vidéo Gérald Groult • Création costumes Jean Malo assisté de Théodora Fert • Construction accessoires Alexandre Brémond, Matthieu Bourillon • Peinture du faussaire Ken Yang • Renfort régie Amélia Dantony • Directrice de production Caroline Guaine • Assistante de production Solène Simon • Avec Maximilien Seweryn, Louis Albertosi, Céline Cheenne, Rodolphe Menguy, Victorien Bonnet, Rodolphe Menguy • Production Théâtre de la Suspension / L’Anomalie

Les 23, 28, 29 & 30 octobre 2026 à 21h
L’Anomalie – 14, rue de la Grande Chaumière, 75006 Paris
https://anomalie.paris

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