25 Octobre 2026
Considérer comme des délits les violences sexistes est une avancée sociale relativement récente mais pas toujours simple à gérer au regard de la loi et du droit. Le spectacle, à partir de cas concrets soumis à la justice, en expose la complexité en posant des questions telles que : Qu’est-ce qui est en jeu ? Les solutions existantes sont-elles adaptées ?
C’est dans une salle du tribunal de Rouen que se déroule le spectacle. Les spectateurs réunis dans la salle d’audience, public du procès, sont les témoins interdits de parole des plaidoiries qui vont se dérouler en sa présence. Plus tard, lorsque le spectacle aura pris fin, un débat s’instaurera entre la salle, les comédiennes et les comédiens qui interviennent dans le spectacle et des membres du barreau présents au débat.
Le propos est présenté par la troupe avant que le spectacle proprement dit ne commence en mettant en place des personnages. Il s’agit de traiter des violences sexuelles et sexistes en partant de cas tirés de la réalité, qui constituent une porte d’entrée vers la fiction. C’est ainsi que cheminera le spectacle, de cas concrets restitués par le spectacle en statistiques qui viendront épauler le dessein de la pièce, joués par des interprètes des deux sexes qui intervertiront, au fil du temps, leurs rôles. Accusé·es et victimes, magistrat·es et avocat·es, chargé es d’instruire, de défendre ou de juger dans un contexte à la fois régi par la loi et sous le signe du droit, et cependant dépendant d’une autorité gouvernementale placée sous la tutelle du Garde des Sceaux, ou encore accusés et/ou victimes, iels endosseront tous les rôles tout en se situant comme actrices et acteurs de la pièce. Pour nous guider dans un labyrinthe que le spectacle, cas après cas, fait émerger.
Le contexte et le thème : les agressions sexuelles et le viol
Plusieurs déclarations émailleront le fil du propos, à commencer par une citation très polémique de l’avocate, juriste et féministe radicale américaine, Catharine MacKinnon : « Les agressions sexuelles et le viol sont moteurs dans chaque système d’oppression élaboré par l’homme, au nombre desquels comptent l’esclavage, le colonialisme, la guerre, le génocide et l’ensemble des crimes contre l’humanité. Ces agressions jouent un rôle central dans la domination masculine – qui inclut la domination d’autres hommes et d’enfants, faut-il préciser. La question sexuelle est en premier lieu une question politique. »
Le ton est donné, le contexte fourni. Et les chiffres alignés par le spectacle sont accablants. Toutes les deux minutes trente une femme subit un viol ou une tentative de viol et ceux-ci concernent des femmes de tous âges, entre 18 et 74 ans. Si l’on ajoute les mineures, dont on considère que 13 % seulement s’expriment, c’est une agression toutes les soixante-dix secondes qu’il faut prendre en compte.
À 91 %, les victimes connaissent leurs agresseurs, ce qui en dit long sur le sentiment d’impunité de ceux-ci. Dans le prétoire, les statistiques donnent le vertige. S’il est question de maltraitance à l’égard des femmes, c’est que ces maltraitances sont, dans leur écrasante majorité, perpétrées par des hommes, envers des femmes et des enfants. La domination masculine est omniprésente.
À partir de là, les pièces se mettent en place à travers une série de cas qui révèlent la complexité qu’affrontent les magistrates et les magistrats, chargés de ces affaires, pour rendre un jugement.
Des cas emblématiques pour mesurer la complexité du « rendre justice »
Au travers des histoires qui sont exposées, on mesure d’abord toute la difficulté que recouvre le simple fait de porter plainte pour viol ou agression. Moins de 10 % des personnes agressées portent plainte et, parmi celles qui sont déposées, 9 plaintes sur 10 sont classées sans suite. On comprend donc l’hésitation des femmes à s'exprimer en s’exposant, par cette dénonciation, au regard de la société. La honte, cette culpabilité qu’elles portent pour une faute commise par l’autre, entre aussi en ligne de compte dans le mur du silence qui prévaut fréquemment.
La pièce passera en revue, à travers différents exemples, les cas de maltraitance et de viol. La forme la plus évidente est celle des violences physiques, souvent attestées par les soins médicaux que celles-ci nécessitent. Lorsque de simples « gifles », du point de vue de l’accusé engendrent traces de coups et fractures, l’affaire est simple même si l’accusé allègue, bien souvent, que sa victime, enfant ou adulte, l’a « cherché ».
Mais très vite, les difficultés d’analyse surgissent. Viols conjugaux ou non refus d’un rapport sexuel pour des raisons qui peuvent tenir à la peur, à la surprise ou simplement à une paralysie face à la possibilité de dire « non » font partie de ces violences subies, souvent décrites comme « provocations » par les agresseurs. Si la loi du 6 novembre 2025 les qualifie désormais, et bien tardivement, de viol en l’absence de consentement exprimé, il n’en demeure pas moins que la preuve n’en est pas toujours aisée.
On trouvera, dans un registre analogue, le harcèlement au travail, attouchements ou davantage, insultes parfois, exercés sous la menace d’une atteinte à la poursuite de la carrière, d’un licenciement ou d’un refus de promotion. Des faits difficiles à prouver s’il n’existe pas un faisceau concordant de témoignages. Et que dire du harcèlement moral ?
Le propos féministe est clairement exprimé, et la pièce mettra en pièces les prérequis demandés à une femme au travail : être séduisante mais non « provocante », dissimuler la fatigue occasionnée par la charge mentale de sa double journée, ne pas s’imposer ni être motrice, toujours avoir l’air de suivre et non de précéder, etc. En insistant sur les différences entre les deux sexes, dont un salaire féminin de 14 % inférieur à celui d’un homme pour un même emploi et à qualification égale, le spectacle rappelle la persistance du déséquilibre. À travers les accusations du ministère public et les dénégations révélatrices auxquelles elles donnent lieu de la part des harceleurs, violeurs ou violents se révèlent les soubassements du patriarcat qui continue de peser sur les mentalités.
Qui devrait-on juger en fin de compte ?
Au-delà du contexte, quelques cas de figure expriment la complexité des situations à laquelle la justice fait face et engage, pour les juges, leur conscience – et leurs convictions.
Est évoqué le cas, en apparence anodin, d’une femme qui, pour favoriser la carrière de son mari, accepte de faire une croix sur sa propre réussite pour le suivre. Bien vite, dans cet exil, elle consacre son temps à l’attendre. Il lui reproche sa perte d’allant, d’humour, prend une maîtresse à laquelle la femme s’attaque. La question de la culpabilité se pose dans l’engrenage ainsi créé. Entre débat de société et affaire passionnelle, où est la vérité ?
Ailleurs, on verra une femme passer en jugement pour avoir tué son mari. Il la battait de manière répétée et ses enfants, enfin, respirent : « Papa est mort. Au moins, on ne sera plus frappés », déclarent-ils à la barre. Cette femme, criminelle aux yeux de la loi, devrait-elle en réalité se trouver sur le banc des accusés ? Les exemples s’empilent. Quels critères utiliser quand il s’agit de juger des adultes criminels, eux-mêmes anciens enfants battus ? Où situer la responsabilité, à qui l’attribuer ?
Exercer la justice, une mission impossible ?
À travers ces cas de figures, on perçoit toute la difficulté d’avoir à statuer dans un cadre qui n’est pas seulement celui de la loi mais fait aussi entrer en jeu des considérations humaines, morales et sociétales.
En présentant les différents intervenants à la cour – l’avocat général, qui joue le rôle du procureur général dans un procès d'assises, représentant du ministère public, proche des victimes, le juge, l’avocat de la défense qui se trouve du côté de l’accusé, le greffier chargé de prendre en charge les documents qui vont servir à étayer les dossiers – et en évoquant le nombre important de pièces à rassembler pour chaque instruction, le spectacle met en avant la difficulté de prendre en considération des cas, chaque fois individuels, et le nombre notoirement insuffisant de magistrats pour les instruire – chacun d’entre eux gère aujourd’hui en moyenne 943 dossiers par an et 35 greffiers seulement doivent faire face au rassemblement des pièces. Si l’on ajoute les retards d’instruction ou les « loupés » occasionnés par la non coordination entre les différents services en charge des données entrant dans le procès, on prend toute la mesure de la difficulté d’exercer la justice en matière de violences sexuelles et sexistes.
Cette situation, plus que préoccupante, met en jeu, derrière elle, des histoires individuelles et des traumatismes, et avec eux des situations urgentes à gérer. Jouée in situ, la pièce interroge la manière d’exercer la justice. Elle est le miroir critique d’une justice qui court après elle-même et qui, faute de moyens, s’épuise.
Elle fait en même temps des spectateurs les reflets des cas qui leur sont exposés. Son objectif militant est clair : à la fin du spectacle, des numéros de téléphone d’organismes à contacter en cas de violences viennent clore la représentation.
À la barre. Peine perdue ? Texte Ronan Chéneau (éd. Les Solitaires intempestifs)
• Mise en scène & jeu Marion Casabianca, Anne Cosmao, Rémi Dessenoix, Valérie Diome, Adrien Vada • Régie générale Gentien de Bosmelet • Conseil musical Agathe Bloutin • Production CDN de Normandie-Rouen • Durée 1h05 • Tout public à partir de 14 ans
TOURNÉE
22 & 23 octobre 2026 CDN de Normandie-Rouen - Tribunal judiciaire de Rouen, Rouen Métropole (76)
12 novembre 2026 Théâtre Jean Vilar - Tribunal judiciaire de Saint-Quentin, Saint-Quentin (02)
25 novembre 2026 Hôtel-de-Ville de Grand-Quevilly, Rés. Médiathèque de Grand-Quevilly au 02 35 68 93 97, Le Grand-Quevilly (76)
12 mars 2027 Barentin - Salle du Conseil Communautaire Caux Austreberthe, Barentin (76)