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Arts-chipels.fr

La Fin des temps Un voyage dans les labyrinthes de Murakami

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

Le chorégraphe Philippe Decouflé met en scène le roman d’Haruki Murakami, à la croisée du théâtre, de la musique et de la danse. Une aventure au pays des merveilles et des cauchemars, made in Japon, au Théâtre du Châtelet.

Un monde crépusculaire

Porter à la scène ce roman d’Haruki Murakami est un pari ambitieux, tant l’écriture de l’auteur japonais se déploie en couches labyrinthiques en quelque sept cents pages et quarante chapitres. Traduit dans l’édition française par La Fin des temps, le titre japonais littéral, La Fin du monde et le Pays des merveilles sans merci, renvoie à Lewis Carroll tout en adoptant une construction plus complexe, la narration se scindant en deux intrigues situées dans deux espaces-temps parallèles : La Fin du monde, développée dans les chapitres pairs, Le Pays des merveilles sans merci occupant les impairs.

Dans Le Pays des merveilles, un narrateur nous entraîne dans un Tokyo futuriste hyper-urbain, froid et gris : un vieux savant entouré de crânes s’est emparé du cerveau d’un jeune homme. Sa petite-fille, ronde et rose comme un bonbon, le guide dans un monde souterrain où des cybercriminels (les Ténébrides et les Pirateurs) se disputent le contrôle des techniques de l’information.

Dans La Fin du monde, le héros, amputé de son ombre à son arrivée, pénètre dans une ville médiévale entourée de murailles, où le temps s’est figé et où paissent des licornes. Il tombe amoureux de la jolie bibliothécaire – personnage qu’on retrouve d’un récit à l’autre. Se sauvera-il avec son ombre qui dépérit sans lui ou restera-t-il avec son amoureuse dans cette éternité glacée, à lire les rêves enfouis dans les crânes des licornes mortes ? Haruki Murakami dans un double mouvement, nous parle, sous couvert de fantasmagorie, de l’emprise des nouvelles technologies qui mènent à un monde sans cœur et sans mémoire.

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

Une trame d’images

Là où le lecteur, par la seule succession des chapitres, se trouve égaré dans un double univers, sans le moindre indice sur leur lien, Philippe Decouflé, lui, s’est laissé porter par les images que les deux récits alternatifs ont suscitées en lui : « J’ai besoin de structurer l’histoire de manière géométrique, pour mieux la comprendre. » À l’aide de nombreux croquis, il a pu construire une trame onirique qui trouve progressivement une articulation entre les deux mondes. Le spectateur glisse de l’un à l’autre, comme dans un rêve, suivant alternativement les deux héros, chacun placé sous la conduite d’un personnage féminin : l’un guidé par la petite-fille en rose du savant qui n’est pas sans rappeler le lapin blanc d’Alice, l’autre instruit de l’état d’un monde sans fin par la jolie bibliothécaire.

Le scénographe K Ishihara a traduit en volume cette iconographie d’ombres chinoises, ces espaces improbables peuplés de licornes immaculées et impavides, de créatures souterraines, de personnages fantastiques aux gestuelles exagérées, abritant des bibliothèques de crânes, une chambre monacale et autres merveilles… Une muraille de tissu figurant les remparts de la Cité-Fin-du-Monde permet d’escamoter les acteurs pour passer d’un univers à l’autre.

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

Une narration dans le mouvement

Mêlant comédiens et danseurs, Philippe Decouflé fait naître ses personnages dans le mouvement, lequel prend souvent et avec bonheur le relais de la narration. Sans commentaire, d’un coup de cimeterre géant, le héros est amputé de son ombre et par là même de ses souvenirs ; deux malfrats, tout droit sortis d’un vieux polar américain, saccagent sa chambre à la recherche de programmes informatiques ; une conversation se tient avec un vieux soudard de la guerre de 1914-1918, avant qu’il ne parle des trous que des fossoyeurs d’un autre âge creusent pour rien…

La pièce – comme le roman de Murakami – regorge de références à la littérature ou au cinéma, une aubaine pour le metteur en scène qui s’en empare pour créer des environnements esthétiques et musicaux. Ils affluent comme autant de souvenirs que le héros a perdus avant d’échouer dans ces univers dystopiques. Lui reviennent par exemple des musiques telle que As Time Goes By, la célèbre chanson de Casablanca, film qu’il a vu avec son grand amour d’autrefois. Les compositions d’Umitaro Abe apportent au spectacle un supplément de nostalgie à ce spectacle crépusculaire. Certaines interprétées en direct au piano.

Le texte, adapté du roman par Ako Takahashi, prend parfois le pas, d’autant que les surtitres, par trop abondants, détournent l’attention au détriment de l’action. Et dans, l’ensemble, l’abondance d’informations qu’apporte ce livret ne nourrit pas toujours l’imaginaire.

Il n’en demeure pas moins que nous pénétrons dans cette succession d’images avec émerveillement : le gracieux ballet des licornes – lesquelles s’avèrent pourtant être des dévoreuses d’ombres humaines – contraste avec les circonvolutions vibrionnantes des noirs Ténébrides ou les tourbillonnements maléfiques du peuple subaquatique de l’étang interdit… On retrouve la virtuosité du chorégraphe dans la séquence du restaurant où une armada de serveurs jonglent avec plats et assiettes. D’autres parties dansées font figures d’intermèdes, à la manière des comédies américaines, sur des partitions évocatrices du genre.

Pour sa première mise en scène, Philippe Découflé a visé haut et réussit à nous entraîner dans ce livre illustré où un héros solitaire, confronté à la perte de son humanité, trouve dans l’amour, les rêves et le retour à la nature un possible salut.

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

La Fin des temps.
• D'après le roman de Haruki Murakami, La Fin des temps, traduction Corinne Atlan, Paris, Le Seuil, 1992 • Mise en scène et chorégraphie Philippe Decouflé • Adaptation Ako Takahashi • Musique Umitaro Abe • Scénographie K Ishihara • Lumières Yukiko Yoshimoto • Sound Design Masahiro Inoue • Vidéo Taiki Ueda • Costumes Ayako Maeda • Coiffures et maquillages Naoki Kamada • Comédiens : Watashi Tatsuya Fujiwara, la Bibliothécaire Kanojo Misato Morita, L’Ombre Shuntaro Miyao, La Femme en rose Miu Tomita,  Boku Kiita Komagine, Ryunosuke Shimamura Le Petit Malfrat Haru Fujita Le Grand Malfrat, Garde Shinya Matsuda, Savant Colonel Narushi Ikeda • Danseurs : Moeko Uematsu, Yuuka Okamoto, Mizuki Tomioka, Junpei Hamada, Erika Hara, Miki Furusawa, Nana Horikawa, Reo Yamada, Yuya Yoshizaki, Rikubouz • Musiciens (en alternance) Umitaro Abe, Mayu Gonto • Production HoriPro Inc, soutenue par « Japan Creator Support Fund » (Agence des affaires culturelles, gouvernement du Japon) • Création le 9 janvier 2026 à Tokyo • En japonais surtitré en français et anglais • Durée 2h30 (entracte inclus)

Du 16 au 21 octobre 2026
Théâtre du Châtelet Paris 75001 www.chatelet.com

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