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Arts-chipels.fr

Gustave Fayet. Un collectionneur doublé d’un artiste et d’un homme d’affaires.

Gustave Fayet, Louis Paul, Vases, 1896-1904. Grès émaillé. Coll. particulière. Photo © Fondation Louis Vuitton / Nicolas Matheus

Gustave Fayet, Louis Paul, Vases, 1896-1904. Grès émaillé. Coll. particulière. Photo © Fondation Louis Vuitton / Nicolas Matheus

La fondation Vuitton poursuit, après les expositions consacrées à Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov, son exploration des grandes collections et de leurs promoteurs qui ont encouragé les débuts de l’art moderne. Gustave Fayet avait sombré dans l’oubli. En marchant dans ses traces, l’exposition dresse le portrait d’un grand collectionneur français, qui mérite largement l’hommage qui lui est rendu.

Du 9 octobre 2026 au 8 mars 2027, la Fondation Vuitton évoque le parcours hors du commun de ce viticulteur biterrois que rien, a priori, hormis un goût assez classique pour la peinture, hérité de son père, ne prédisposait à s’intéresser aux innovations de l’art de son temps. Gustave Fayet (1865-1925) n’en sera pas moins l’un des collectionneurs les plus importants de son époque, au tournant des XIXe et XXe siècles, et l’exposition rend hommage à ce défricheur infatigable et haut en couleurs qui occupe dans le paysage français du modernisme une place de choix.

Elle réserve une autre part à une seconde facette de la « carrière » artistique du collectionneur. Celui-ci sera en effet, dans la deuxième partie de sa vie, un entrepreneur inventif dans le domaine des arts décoratifs. Il connaîtra le succès en tant que créateur et ses créations séduiront des personnalités telles que Paul Poiret, Jacques Doucet ou Jeanne Lanvin. Peintre, aquarelliste, céramiste, décorateur, créateur de tapis, de tissus et de papiers peints, illustrateur de livres, il incarne une génération pour laquelle l’art irrigue tous les aspects de la vie.

Paul Cézanne, Le grand pin, 1887-1889. Huile sur toile, 85,5 x 92,5 cm. Museu de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand Doação [Gift] João Chammas, Antonio Adib Chammas e Geremia Lunardelli, 1951, MASP.00089. Acquis par Fayet le 21 février 1901 auprès d'Ambroise Vollard. Vendu par Fayet le 27 mai 1910 à Charles Pacquement par l'intermédiaire d'Eugène Druet. Photo © Eduardo Ortega

Paul Cézanne, Le grand pin, 1887-1889. Huile sur toile, 85,5 x 92,5 cm. Museu de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand Doação [Gift] João Chammas, Antonio Adib Chammas e Geremia Lunardelli, 1951, MASP.00089. Acquis par Fayet le 21 février 1901 auprès d'Ambroise Vollard. Vendu par Fayet le 27 mai 1910 à Charles Pacquement par l'intermédiaire d'Eugène Druet. Photo © Eduardo Ortega

Un collectionneur de circonstance

C’est en rachetant, en 1899, la collection d’un autre viticulteur, Armand Cabrol, que Gustave Fayet inaugure vraiment sa collection. Auparavant, dans le sillon de son père et de son oncle, il avait acheté des toiles de l’ami marseillais de la famille, Adophe Monticelli, de peintres régionaux ou d’autres, dans la lignée de l’École de Barbizon. En acquérant la quarantaine d’œuvre de Cabrol, Fayet opère un virage très net du côté des symbolistes et des impressionnistes.

Mais il doit surtout à son ami Maurice Fabre, viticulteur lui aussi – la viticulture constitue décidément à l’époque une source non négligeable de profits ! – de l’introduire à Paris dans les milieux des marchands et des collectionneurs, mais aussi des intellectuels, des écrivains et des artistes. C’est par lui que Fayet découvre Odilon Redon et par Henri de Monfreid, proche du cercle familial, qu’il est amené à Gauguin, installé en Polynésie, dont Monfreid est l’intermédiaire.

Fayet collectionnera fougueusement un grand nombre d’œuvres durant les premières années du XXe siècle. Mais en 1907, alors qu’il s’éloigne de Maurice Fabre, l’acquisition de l’abbaye cistercienne de Fontfroide, près de Narbonne, en janvier 1908 marque la fin, pour lui, de cette période d’acquisitions. Il y développe ses propres créations et consacre désormais une large part de son « mécénat » à l’aménagement de l’abbaye, où s’expriment ses choix esthétiques, et aux commandes qu’il passe, à Odilon Redon pour sa décoration, à Richard Burgsthal pour ses vitraux. De l’art-monstration, Fayet est passé à l’installation de l’art dans la vie, confondant dans un même projet art et art de vivre, qu’il développera aussi à travers ses propres créations.

Henri de Toulouse-Lautrec, Rousse (La Toilette), 1889. Huile sur carton, 67 x 54 cm.  Musée d'Orsay, Paris. Legs Pierre Goujon, 1914. Acquis par Gustave Fayet le 6 décembre 1901 auprès d'Ambroise Vollard. Vendu par Fayet probablement le 14 décembre 1908 à Paul Rosenberg

Henri de Toulouse-Lautrec, Rousse (La Toilette), 1889. Huile sur carton, 67 x 54 cm. Musée d'Orsay, Paris. Legs Pierre Goujon, 1914. Acquis par Gustave Fayet le 6 décembre 1901 auprès d'Ambroise Vollard. Vendu par Fayet probablement le 14 décembre 1908 à Paul Rosenberg

Gustave Fayet, un collectionneur novateur

Collectionneur d’exception, avec plus de 750 acquisitions d’œuvres majeures de l’art moderne (hors estampes), qui suivent, en 1899, les œuvres impressionnistes de Pissarro, Sisley, Degas, Renoir, Monet et Manet, qu’il achète d’abord mais échangera rapidement, Fayet s’attache, tout en restant fidèle à Degas et Renoir, à des œuvres plus audacieuses mais aussi moins coûteuses pour son budget – les prix des œuvres impressionnistes ont considérablement augmenté et l’une des caractéristiques de Gustave Fayet est aussi ce mélange permanent du passionné et de l’homme d’affaires.

Il s’attache à Cézanne, qu’il compare à Rembrandt ; à Van Gogh dont il acquiert une vingtaine d’œuvres ; à Gauguin dont il acquiert 200 tableaux, constituant dans son appartement un « musée Gauguin », et à Odilon Redon – 300 œuvres – avec lequel il cultivera une amitié au long cours et à qui il commandera la décoration des parois de la bibliothèque de l’abbaye de Fontfroide. Mais il n’en achètera pas moins, au début du XXe siècle, Picasso, Matisse, Bonnard, Vuillard, Marquet, Berthe Morisot ou Signac.

Pour rassembler les quelque 250 œuvres et plus de la collection qui figurent dans l’exposition de la Fondation, plusieurs années de recherches ont été nécessaires car, à la différence des collections Chtchoukine et Morozov, conservées pour l’essentiel dans les musées d’État russes, la collection Fayet a été largement dispersée. Fayet, en effet, échange et revend au fil du temps les œuvres qu’il achète pour se donner les moyens de poursuivre son activité de découvreur, avant de consacrer la majeure partie de son budget aux entreprises qu’il fonde dans le domaine des arts décoratifs et à l’aménagement de ses demeures. Nombre de galeristes, dont Paul Rosenberg, interviennent et la dispersion de sa collection sera presque totale en 1928.

Remonter le fil de la collection s’apparente donc à un jeu de piste dans lequel entrent aujourd’hui 54 institutions internationales et 55 collections privées ; en France, de Quimper à Montpellier et de Besançon au Havre, en passant par Paris ; en Europe, de Vienne à Édimbourg et de Riga ou Copenhague à Londres ou Bruxelles, et dans le reste du monde, aux États-Unis, au Japon, au Brésil, en Australie, et à Jérusalem.

L’exposition met en lumière un ensemble de 10 tableaux de Vincent Van Gogh, 78 œuvres de Paul Gauguin, 86 d’Odilon Redon, ainsi que des peintures et des pastels d’Edgar Degas, Paul Cézanne, Henri de Toulouse-Lautrec, Pierre-Auguste Renoir, Berthe Morisot, Paul Signac, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard et Henri Matisse. On y trouve donc sans peine de quoi satisfaire délectation et intérêt.

Berthe Morisot, La Lecture, 1888. Huile sur toile, 74,3 × 92,7 cm. Museum of Fine Arts, St. Petersburg, Museum Purchase in memory of Margaret Acheson Stuart. Acquis par Gustave Fayet en mai 1905 auprès d'Eugène Druet

Berthe Morisot, La Lecture, 1888. Huile sur toile, 74,3 × 92,7 cm. Museum of Fine Arts, St. Petersburg, Museum Purchase in memory of Margaret Acheson Stuart. Acquis par Gustave Fayet en mai 1905 auprès d'Eugène Druet

La curiosité au cœur

On découvrira, dans l’éclectisme qui marque les premiers achats du collectionneur, des pépites passionnantes. Des Cézanne, d’abord, dont l’admirable Grand pin (1887-1889, Museo de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand) dans lequel Aristide Maillol voyait « peut-être le plus beau tableau de Cézanne » ; des sujets qui s’écartent des représentations convenues en s’installant dans le quotidien, tels l’Épine (Femme se soignant le pied d’Edgar Degas (v. 1883-1885, Christie’s) ou Rousse (La Toilette) d’Henri de Toulouse-Lautrec (1889, musée d’Orsay) où le personnage féminin, à moitié déshabillé, tourne délibérément le dos au spectateur).

Les plaisirs simples de la vie seront présents à travers le Plaisir de campagne ou le Jardinier de Pierre Bonnard (1903, coll. particulière) comme l’étonnante Lecture de Berthe Morisot (1888, Saint-Pétersbourg, États-Unis) dont la touche en lancettes confère au tableau un caractère d’étrangeté. Les scènes d’intérieur ne manqueront et on  remarquera les celles d’Édouard Vuillard à propos de Ker Roussel, avec sa fille ou dessinant.

Cross et Signac témoigneront du pointillisme, Matisse et Bonnard exploreront le paysage ou la nature morte, Van Dongen sacrifiera à l’exotisme et Marquet s’adonnera à sa passion du monde urbain et des célébrations du 14 juillet. Quant à Picasso, il n’aura pas encore abordé le cubisme puisque Fayet abandonne ou presque sa collection au moment (1907) où arrivent sur le « marché » les Demoiselles d’Avignon.

La dernière acquisition de Gustave Fayet, Odalisques au miroir de Jacqueline Marval (1911, coll. particulière), est faite en 1925. L’œuvre inclassable de Jacqueline Marval, aux marges du fauvisme, qui annonce aussi, chez les surréalistes, celles de Paul Delvaux ou de Leonor Fini, d’une grande modernité, témoigne de l’évolution du goût du collectionneur.

Vincent van Gogh, Autoportrait à l'oreille bandée, janvier 1889.Huile sur toile, 49,5 x 44,2 cm. Coll. particulière. Acquis par Fayet le 21 mars 1902 auprès d'Émile Schuffenecker, resté en sa possession toute sa vie. Cette œuvre n'a pas été montrée en France depuis 1937.

Vincent van Gogh, Autoportrait à l'oreille bandée, janvier 1889.Huile sur toile, 49,5 x 44,2 cm. Coll. particulière. Acquis par Fayet le 21 mars 1902 auprès d'Émile Schuffenecker, resté en sa possession toute sa vie. Cette œuvre n'a pas été montrée en France depuis 1937.

De quelques chefs d’œuvre emblématiques

Dans la forêt de belles œuvres exposées sur les cimaises de la Fondation, chacun trouvera chaussure à son pied, les amateurs de Van Gogh, de Gauguin et d’Odilon Redon tout particulièrement.

Pour ce qui est de Van Gogh, l’un des tableaux que Gustave Fayet conservera toute sa vie est l’Autoportrait à l’oreille bandée et à la pipe (1889, coll. particulière). Il révèle l’abattement et la tristesse de Van Gogh à la suite de sa querelle avec Gauguin à Arles, qui consommera leur rupture, la nuit où Van Gogh, dans une crise de folie, se tranche l’oreille. La teinte verte de la veste semble dans ce tableau trouver un écho dans le visage blafard du peintre. Les deux versions qui existent de ce tableau – l’autre est conservée à la Courtauld Gallery de Londres –, si elles présentent à peu près le même cadrage, avec un visage de trois quarts qui laisse apparaître le bandage qui entoure la tête de Van Gogh, montrent cependant des différences notables. Le décor qui formait comme un écrin disant l’appartenance du peintre à la peinture, avec en arrière-plan un chevalet et une estampe japonaise, dans la version de la galerie Courtauld, a disparu au profit d’un mur nu, divisé en deux aplats de couleur – orangé et rouge – qui détachent l’expression du visage. La pipe contribue au caractère réflexif du personnage. Cet autoportrait répondra, comme en écho inversé, à l’Autoportrait à la palette de Gauguin (1898, coll. particulière) que Gustave Fayet conservera aussi toute sa vie et dont les teintes chaudes, qui colorent le visage de Gauguin explosent aussi sur sa palette.

On retrouvera, dans les œuvres de Van Gogh, ses cyprès ondoyants sur un ciel diurne (le Cyprès et l’arbre en fleurs, 1889, coll. particulière) qui semble se rapprocher de celui de la Nuit étoilée et ses arbres tourmentés – les Grands platanes (Paveurs à Saint-Rémy), 1889. Plus surprenant dans sa palette, par la dominance quasi-totale des bleus et des verts profonds est le Jardin public à Arles (Le Jardin du Poète), prêté par un collectionneur privé, qui n’avait pas été montré en France depuis 1909. Daté d’octobre 1888, le tableau offre un bain de bleu dans lequel même les personnages sont absorbés.

Paul Gauguin, Le Christ jaune, 1889. Huile sur toile, 92,07 x 73,34 cm. Collection Buffalo AKG Art Museum, General Purchase Funds, 1946. Acheté en mai 1904, resté en sa possession toute sa vie. Photo © Tom Loonan and Brenda Bieger, Buffalo AKG Art Museum

Paul Gauguin, Le Christ jaune, 1889. Huile sur toile, 92,07 x 73,34 cm. Collection Buffalo AKG Art Museum, General Purchase Funds, 1946. Acheté en mai 1904, resté en sa possession toute sa vie. Photo © Tom Loonan and Brenda Bieger, Buffalo AKG Art Museum

Gauguin en majesté

La collectionnite frénétique de Gustave Fayet en ce qui concerne Gauguin ne reflète pas simplement une attirance esthétique. Elle entre en résonance avec l’appétence du collectionneur pour la peinture symboliste et énigmatique d’Odilon Redon et pour la « religiosité » des nabis. Le mysticisme qui imprègne nombre de toiles de Gauguin rejoint cette préoccupation et le choix des œuvres en témoigne. À côté du recto-verso de Ia Orana Maria (Je vous salue Marie) qui représente un enfant (Jésus), affectueusement juché sur les épaules de sa mère (Marie), trois tableaux, réalisés durant le séjour du peintre en Bretagne, renvoient à la thématique christique. Dans le Calvaire breton (1889, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles), qui figure, au pied de la croix, trois femmes recueillant le corps du Christ mort, où les couleurs s’étagent du violet au vert et au rose-orangé, une paysanne, à l’avant-plan, adopte la courbure du Christ couché comme pour en redoubler le caractère douloureux. Le Christ jaune (1889, Buffalo AKG Art Museum) et Portrait de l’artiste au Christ jaune (1890, musée d’Orsay) révèlent, quant à eux, l’évolution de l’état d’esprit du peintre et de sa peinture. Le second, plus affirmé quant à l’explosion des couleurs avec ses jaunes acides et ses rouges tirant sur le vermillon, est aussi celui où Gauguin se représente, de manière emblématique, encadré d’un côté par le Christ et de l’autre par une poterie représentant une divinité polynésienne. On retrouvera cette même thématique dans certaines des scènes tahitiennes (Adam et Ève, 1902, l’Invocation, 1903) en même temps que l’appel à l’onirisme qui imprègne d’autres œuvres, aux titres évocateurs, Faaturuma (Mélancolique), 1891, ou Te Rerioa (« le Rêve » mais aussi le cauchemar,1897).

Fayet n’achètera pas seulement des peintures ou des dessins de l’artiste. Céramiste, il fera l’acquisition d’Oviri, une statuette en grès partiellement émaillée (1894, musée d’Orsay), mais aussi un bois gravé de l’artiste, Soyez mystérieuses (1890, musée d’Orsay), réalisé par l’artiste à la veille de son voyage en Océanie, où le thème d’Ondine sortant des flots se mêle au caractère immémorial des figures polynésiennes qui l’encadrent.

Odilon Redon, Le Jour, 1910-1911. Détrempe sur toile, 200 x 650 cm. Abbaye de Fontfroide, Narbonne. Œuvre classée au titre des monuments historiques comme un ensemble historique mobilier.

Odilon Redon, Le Jour, 1910-1911. Détrempe sur toile, 200 x 650 cm. Abbaye de Fontfroide, Narbonne. Œuvre classée au titre des monuments historiques comme un ensemble historique mobilier.

Odilon Redon, peintre et décorateur

L’histoire de l’art a retenu de ce peintre symboliste et onirique l’image d’un explorateur mystérieux aux frontières du fantastique.

Ses Noirs, lithographies ou fusains des deux premières décennies de sa carrière, révèlent un artiste en décalage dont les œuvres reflètent un paysage intérieur qui emprunte au réel mais s’en écarte dans le même temps. Une araignée à visage humain « qui pleure », un œuf regardant celui qui le regarde, un œil comme un ballon dirigé vers l’infini (un dessin dédié à Edgar Poe) ou un homme-cactus sont autant de figures de ce dérangement du réel auquel il procède.

Plus tard, quand les drames auront marqué sa vie – morts de son ami botaniste Armand Clavaud et de son premier enfant, perte du domaine familial – le mysticisme lui apparaîtra comme un salut. Il cultive alors un idéal chrétien antimatérialiste teinté de socialisme utopique et mâtiné de sagesse bouddhiste détaché des possessions matérielles.

Sa touche fait disparaître les frontières entre les choses et les êtres, ses personnages qui semblent se diluer dans leur environnement et cette dissémination qui rend les frontières impalpables s’accompagne de l’irruption de la couleur, non pas en larges aplats, comme chez Gauguin, mais en fondus-enchaînés, en agitations vibrantes mais infinitésimales qui mouvementent ses figures. Mythologie et religion y forment un ensemble inséparable ; un sens du mystère qui plonge dans le mysticisme en s’approchant de l’ésotérisme et de l’occultisme hante les représentations.

C’est à cet artiste-là que Fayet passera commande de la décoration de l’ancien dortoir des moines de l’abbaye de Fontfroide, qu’il veut transformer en bibliothèque, en lui laissant le choix du thème.

Ainsi, la Nuit et le Jour se feront face. Dans le premier, qui rappelle les travaux de jeunesse du peintre sur les noirs, un ange déchu et des femmes voilées évoquent la mort et l’affliction. Mais celles-ci sont tempérées par la semi-présence délicate des propriétaires de l’abbaye et de leur famille parmi les personnages. On y retrouvera aussi une référence à la musique avec la présence des compositeurs Déodat de Séverac et Robert Schumann et du pianiste Ricardo Viñes, qui associe la création au domaine nocturne du rêve en même temps qu’elle révèle la place qu’occupent les autres arts dans la vie de la maisonnée. Face à la Nuit, le Jour étalera ses teintes solaires et ses fleurs multicolores sous le regard d’un char d’Apollon lancé dans une course folle. Un troisième panneau, au-dessus de la porte, exhortera au Silence et au recueillement.

Gustave Fayet, Motif floral, 1912. Aquarelle sur papier buvard, 43,5 × 28,4 cm. Coll. particulière

Gustave Fayet, Motif floral, 1912. Aquarelle sur papier buvard, 43,5 × 28,4 cm. Coll. particulière

Fayet, artiste, décorateur et entrepreneur

Dès son jeune âge, Fayet peint mais c’est réellement à Fontfroide qu’il trouve la disponibilité nécessaire pour revenir à ses propres créations. 374 œuvres de Gustave Fayet, pour la plupart jamais montrées au public et restaurées pour l’occasion, sont présentées dans l’exposition. Elles témoignent de la manière dont l’homme, toute sa vie, fut habité par l’art. Des céramiques et poteries d’inspiration japonaise pour lesquelles il fonde, dès 1896, une entreprise avec Louis Paul, jusqu’aux tapis – la manufacture qu’il crée en 1920, l’Atelier de la Dauphine, reprend la tradition des cartons préliminaires en usage depuis la Renaissance –, réalisés à partir de ses propres créations accumulées au fil du temps, il ne cesse de mêler innovation et commerce.

Il investira une part de son énergie et de ses fonds, avec succès, dans les arts décoratifs. Après s’être intéressé à la céramique, il crée, pour réaliser les vitraux qu’il commande à Richard Burgstahl pour l’abbaye de Fontfroide, en 1912, une entreprise, la verrerie des Sablons, chargée de les réaliser, ce qui donne la mesure – ou la démesure – de cet inlassable entrepreneur.

Si l’activité de peintre de Gustave Fayet, à quelques tableaux près, quoique parfois intéressante, n’est pas exceptionnellement remarquable, un ensemble se distingue néanmoins par son originalité et par l’utilisation qu’en fera son créateur : celle des « buvards ». On sent, à contempler ces aquarelles sur papier buvard, qu’Odilon Redon et ses figures en suspension dans l’espace, dont les contours imprécis engendrent le trouble, sont passés par là. « Une belle tache peut être le point de départ d’un beau dessin », relève Fayet. Il cultivera les hasards que produit la rencontre entre l’aquarelle et la matière poreuse du papier buvard, faisant naître microcosmes floraux et efflorescences diverses, ou mondes aquatiques aux sinuosités ondoyantes. Un monde très stylisé, souvent floral, qui confine pour certaines œuvres presque à l’abstraction.

La réalisation de tapis qui en reprennent les motifs est le dernier volet des entreprises du virevoltant Gustave Fayet et l’exposition fait une place aux cartons de tapis tirés des expérimentations artistiques de Fayet sur buvard et, au-delà, aux réalisations finales des tapis qui en sont issues.

Une salle, enfin, s’attachera aux planches que Fayet dessine pour illustrer Mirèio (Mireille), l’œuvre versifiée du père du félibrige, Frédéric Mistral, réaffirmant un attachement au Midi qu’il n’a jamais cessé d’avoir et qu’il mêle de spiritualité, et révèlera aussi ses dessins botaniques d’arbres aux troncs tordus, imprégnés de fantastique.

Gustave Fayet, Mise en carte G25, 1920-1925. Aquarelle sur papier, 119 x 76,5 cm. Coll. particulière

Gustave Fayet, Mise en carte G25, 1920-1925. Aquarelle sur papier, 119 x 76,5 cm. Coll. particulière

Un exemple remarquable de vie dans l’art

On reste impressionné par l’activité inlassable de Gustave Fayet qui, en l’espace d’un quart de siècle seulement, absorbe toutes les tendances de l’art « moderne », qui le mènent des impressionnistes au style Art déco en passant par le postimpressionnisme et l’Art nouveau. À travers sa diversité et son balancement entre collection et création, l’exposition offre un moment rare de la traversée de cette période si particulière qui précède la Première Guerre mondiale, où se noue le « modernisme », et de celle qui la suit immédiatement, qui déclinera l’Art nouveau dans une version géométrique héritée du règne de la machine.

On voit se dessiner les conceptions d’art total, installé dans la vie, intégrant art et arts décoratifs dans un même ensemble, qui alimenteront en particulier l’Art nouveau, avec des programmes où architecture, beaux-arts, arts décoratifs et art de vivre se fondent en un seul ensemble. Et même si le cubisme, le fauvisme ou l’abstraction sont absents de ce parcours – Fayet n’ira pas sur ce terrain –, on a le sentiment d’une histoire en marche, dont l’art fait partie intégrante. Le plaisir de se plonger dans l’œuvre des artistes d’exception sélectionnés par Gustave Fayet et le parcours hors norme de ce collectionneur-créateur forment une symphonie dans laquelle résonnent les échos du temps.

Gustave Fayet, Les Cyprès bleus, 1902. Huile sur toile, 98 × 73 cm. Coll. particulière

Gustave Fayet, Les Cyprès bleus, 1902. Huile sur toile, 98 × 73 cm. Coll. particulière

Gustave Fayet, collectionneur et créateur
• Commissariat Sylvie Patry, Commissaire générale invitée, conservatrice générale au musée d’Orsay, avec la collaboration de Yulia Kokurkina, assistante d’exposition, et Michèle Kieffer, chargée de recherche et de coordination scientifique • Commissaire associée Angeline Scherf, Fondation Louis Vuitton, avec la collaboration de Cordélia de Brosses, chargée de mission et Charlotte Lange, assistante d’exposition • Scénographie Robert Carsen, Directeur artistique de l’exposition, assisté de Luis Carvalho • L’exposition a été réalisée en collaboration avec l’Association Musée d’Art Gustave Fayet Fontfroide • Avec le soutien exceptionnel du musée d’Orsay • Avec la participation exceptionnelle de la Bibliothèque nationale de France

Du 9 octobre 2026 au 8 mars 2027
Fondation Louis Vuitton - 8, Avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116 Paris
www.fondationlouisvuitton.fr

Deux catalogues
Gustave Fayet collectionneur. Sous la direction de Sylvie Patry. Coédition Fondation Louis Vuitton et Gallimard, 300 x 280 mm / 464 pages + 2 dépliants (3  volets et 4 volets)
Gustave Fayet créateur. Coédition Fondation Louis Vuitton et Gallimard, 300 × 280 mm / 176 pages (160 + 16)

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