21 Septembre 2026
Affiche. Détail de : Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877 Huile sur toile, 81,1 x 100,1 cm. Kunsthalle Bremen – Der Kunstverein in Bremen, Foto Lars Lohrisch, Public Domain Mark 1.0
Réparation de dommages anciens, les femmes sont aujourd’hui ramenées sur le devant de la scène. Après l’exposition Berthe Morisot à Orsay, et juste avant celle consacrée à Mary Cassatt qui ouvrira en octobre 2026 dans le même musée, le Petit Palais consacre une exposition à une autre femme peintre de la période impressionniste, Eva Gonzalès.
Du 15 septembre 2026 au 24 janvier 2027, le Petit Palais présente l’œuvre d’Eva Gonzalès, contemporaine des impressionnistes, disparue prématurément à l’âge de trente-six ans, décédée d’une embolie peu après l’accouchement de son fils Jean-Raymond Guérard. L’exposition, avec près de cent œuvres – peintures, pastels, gravures – organisées essentiellement chronologiquement retrace le parcours d’une artiste tombée dans l’oubli mais pourtant présentée comme sulfureuse en son temps.
Alfred Stevens, Eva Gonzalès au piano, 1878. Huile sur panneau, 54,9 × 45,4 cm. State Art Museum of Florida, Florida State University. Bequest of John Ringling, 1936, Collection of the John and Mable Ringling Museum of Art
Une histoire hors du commun
Issue d’une famille bourgeoise cultivée – son père, d’origine espagnole, est romancier et feuilletonniste au journal Le Siècle, sa mère est musicienne et fille d’un industriel lyonnais –, Eva grandit dans un milieu privilégié. Sa mère tient salon et la jeune fille fréquente intellectuels et poètes : Théodore de Banville fera même un portrait poétique de la jeune fille.
Encouragée dans son goût des arts, elle suit, comme nombre de jeunes filles de bonne famille, des cours de dessin et peinture dans l’atelier pour dames de Charles Chaplin – les femmes, à cette époque, n’ont pas le droit de fréquenter les Beaux-Arts, pas plus qu’elles ne peuvent accéder à des activités comme le dessin du nu. Elle fait donc son apprentissage chez ce peintre qui s’illustre dans le portrait mondain et célèbre la grâce féminine à travers des peintures léchées et voluptueuses, très inspirées du XVIIIe siècle et de François Boucher, où dominent les gris argentés, les roses doux et les bleus veloutés. Il accueille dans son atelier des artistes féminines telles que Louise Abbéma, Madeleine Lemaire ou Mary Cassatt.
Eva Gonzalès se lasse assez vite de l’enseignement du maître et aspire à avoir son propre atelier, ce que Chaplin juge inapproprié pour une jeune femme célibataire. Quelques mois plus tard, elle rencontre, chez le peintre Alfred Stevens, Édouard Manet dont la peinture fait alors scandale malgré les efforts du peintre à se faire admettre au Salon. L’exposition montre le portrait qu’il fait alors d’elle. Symbolique de la reconnaissance qu'il fait de son travail, il la représente en train de peindre. Eva Gonzalès devient la seule élève qu’il ait jamais eue – ils resteront amis bien après qu’il n’est plus son maître. Tout en continuant à se recommander de Chaplin bien que l’influence de Manet soit manifeste dans sa peinture, Gonzalès, comme Manet, cherche à se faire une place au Salon, ce à quoi elle parviendra en 1870 et où elle exposera de manière régulière jusqu'en 1883
Une loge aux Italiens (v. 1874) où elle représente sa sœur Jeanne au côté du peintre et graveur Henri Guérard marque la rencontre d’Eva et de son futur époux. Guérard est le graveur attitré de Manet. Il pratique la gravure en poursuivant le travail de reproductions de tableaux inventé au moment où l’imprimerie permet de diffuser les œuvres des artistes par la gravure, mais il s’attache en même temps à des sujets plus insolites, comme des galoches fatiguées, ou dans la série d’éventails qu’il consacre à son chien, où voisinent portraits du chien, détails de sifflets, de colliers, de clochettes dans un mélange d’où l’humour pointe son museau.
Ces deux-là se sont trouvés et la vie de famille, avec ses séjours à Dieppe et en Normandie, commencés dès 1870, alors que la guerre fait rage, offrira l’opportunité pour Eva Gonzalès de peindre des scènes de plein air où sa peinture, plus « atmosphérique », ne s’articule plus autour du dessin mais s’élabore en petites touches plus « impressionnistes », même si l’artiste ne participe pas au mouvement ni à ses expositions.
À partir de là, faisant de sa sœur Jeanne presque exclusivement son modèle, elle explorera l’intimité féminine à travers des moments de la vie, au réveil, le matin, dans l’alcôve, en robe de mariée ou encore en la rattachant à la mode espagnole, l’éventail à la main.
Le parcours de l’exposition s’achèvera par la présentation dans une même salle des portraits d’Eva Gonzalès et d’œuvres d’autres femmes artistes, tel un pastel de Berthe Morisot, Dans le parc (v. 1874), où l’artiste fait poser sa jeune sœur Edma au milieu d’herbes hautes.
Un parcours pictural qui dit l’évolution de ses conceptions artistiques
Ce qui frappe dans ses premiers tableaux, si l’on excepte quelques affèteries comme le Moineau (v. 1865-1870) dont on ne retiendra que la présence du petit oiseau niché entre les mains de la jeune fille, c’est la finesse des demi-teintes qu’on trouve, par exemple, dans la Psyché (v. 1869-1870) dont les dégradés de tons gris et bruns rappellent la peinture d’Europe du Nord, un maniement qu’on retrouvera ensuite dans ses portraits de Jeanne dans son intimité ou blancs vaporeux, roses très pâles et dégradés de bleus donnent au tableau une luminosité particulière.
Quant à l’influence de Manet, elle sera présente, comme une citation dans Une loge aux Italiens où le bouquet de violettes rappelle Olympia, mais aussi dans ces personnages qui émergent de fonds sombres, presque noirs, comme poussés en avant par une lumière sans ombre, ou dans la facture de tableaux comme Miss et bébé (vers 1877-1878) où les détails insolites – la gouvernante, représentée de dos, l’ombrelle renversée – démarquent le tableau de sa représentation attendue.
Certains tableaux, telle la Promenade à âne (v. 1880-1882), où sont présents Jeanne et Henri Guérard, est un exemple éclairant de la direction prise par l’artiste. La composition est brossée en larges touches, le fond est à peine esquissé – c’était déjà le cas pour Enfants dans les dunes de sable (v. 1877-1878). L’usage des couleurs franches apparaît aussi : dans le Chapeau bleu (v. 1875-1876) ou dans la Femme en bleu (v. 1871-1872) dans lequel le bleu de la robe, couleur des Parisiennes élégantes, vient heurter le rouge soutenu du cache-pot de la plante.
Ainsi, même si un sentiment d’inachevé émerge de cette œuvre interrompue par la mort, on voit se dessiner une personnalité de femme qui s’affirme. Le fait qu’elle ne soit pas, dans l’exposition, présentée isolément mais aussi reliée à un tout, révèle l’émergence des femmes à cette époque, même si celle-ci est encore timide. Comme les premières femmes photographes, elle se frotte assez peu aux sujets « masculins » – tout juste un Enfant de troupe (1870), sa trompette à la main, qui doit beaucoup à Manet –, mais explore l’intime et l’environnement familial. Fauchée trop tôt pour que s’épanouisse pleinement son originalité, elle est néanmoins une figure révélatrice de la place qu'occuperont les femmes artistes dans les décennies suivantes.
Eva Gonzalès, Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, v. 1877-1878. Huile sur toile, 46 x 56 cm. National Gallery of Ireland. Acquired in 1972 (Shaw Fund). Collection of the National Gallery of Ireland, Dublin. Photo National Gallery of Ireland
Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre.
• Commissariat général Annick Lemoine, présidente de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie, ancienne directrice du Petit Palais • Commissariat scientifique Stéphanie Cantarutti, conservatrice en chef du Patrimoine, chargée des peintures modernes (1800-1890) du Petit Palais et Fleur Roos Rosa de Carvalho, conservatrice en chef, responsable des arts graphiques, Van Gogh Museum, Amsterdam
15 septembre 2026 - 24 janvier 2027, mar.-dim. 10h-18h, nocturnes ven. & sam. 20h
Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Petit Palais, Av. Winston-Churchill, 75008 Paris www.petitpalais.paris.fr