21 Septembre 2026
La France a peur ! En mettant en scène les fléaux réels ou fantasmés qui menacent l’avenir, Bertrand de Roffignac et sa troupe affrontent, tel Don Quichotte face aux moulins à vent, les géants fauteurs d’un supposé chaos. Sur le modèle brechtien et sous forme de cabaret, les artistes passent en revue, tambour battant, les dangers réels ou fake, diffusés sur les réseaux sociaux et interrogent l’écart entre fiction et réel, au théâtre. Une réjouissante mascarade en prise sur l’actualité.
La troupe du Théâtre de la Suspension, menée par Bertrand de Roffignac, a investi l’Anomalie (située dans les anciens locaux de l’atelier d’art de la Grande Chaumière) pour y mener des créations dans un cadre « extitutionnel », en autonomie financière. Dans ce lieu singulier, chargé d’histoire, peuplé d’esquisses de peintures et de dessins, leur démarche s’inscrit résolument dans l’urgence créatrice en même temps que dans une marge porteuse d’avenir.
La troupe compte une vingtaine de « recrues » : interprètes, metteurs en scène, artistes numériques, dramaturges, danseurs, scénographes, musiciens, techniciens… « La ligne directrice de cette troupe consiste en la création de poèmes vivants qui s’écriraient tout à la fois par le verbe et un engagement visuel et technique permanent. »
Entre cabaret et grand guignol
Les artistes présentent, en ouverture de saison, Grand-Peur et Misère de la Ve République, un spectacle-manifeste, une épopée dramatique en dix stations, aux titres incongrus –Paranoïaze, L’idole des jeunes, Dilemme d’époque, Le château de la pureté, Le sable et le sens… –, où Don Quichotte ouvre les hostilités, suivi de son fidèle Sancho, perché sur son âne.
Masques à gaz, armure et équipement militaire en main, ils partent, pleins d’une vaillance vengeresse, pour dire oui « Au monde des rêves et des chimères ! Au monde radieux de la jeunesse et des lendemains qui chantent ! », éradiquer les peurs, dans un monde noyé dans « le halo orange de la pollution […] un crépuscule sans victoire politique ». En guerre « contre les géants du techno-capitalisme »… On les retrouvera à la fin de la pièce, à compter les cadavres semés par une guerre civile…
Entre-temps on aura vu un médecin sanguinolent arracher à un patient paranoïaque son amygdale-glande de la peur ; deux fils accuser leur père journaliste de télé de viol et d’homophobie ; un « Pizzagirl » servir des pizzas aux noms évocateurs – l’Écolière, la Reine déculottée, la Cliente dans vertu – qu’on soupçonne d’abriter dans sa cave un réseau pédophile ; un robot, créature de l’IA, s’employer à ce que le factice devienne « le maître étalon du vivant » ; les ravages d’un influenceur vedette chantant la détresse des ados ; un ministre de la Culture d’extrême-droite s’en prendre au directeur du Théâtre de l’Odéon…
On ajoute, pour faire bonne mesure au nombre des horreurs du temps, le Cabaret des peurs fantoches : un défilé de monstres improbables, fabriqués par les médias et les réseaux pour alimenter les peurs en tout genre : de l’extrême-droite, de l’extrême-gauche, des riches, des pauvres, des migrants, des pédophiles, des virus, des algorithmes, de l’effondrement climatique, de la guerre et de la fin de la démocratie.
Mise en abîme du théâtre par le cinéma
Tout cela est présenté d’emblée comme des bouts d’essai, proposés à un producteur par un réalisateur de films d’horreur à la recherche de financements. Son but : inventer une fiction suffisamment terrifiante pour rivaliser avec l’épouvante qu’inspire le monde contemporain. Les références à l’actualité abondent. Dans son rêve d’un « film sur les peurs que les institutions fabriquent pour contrôler la population, financé par une institution publique […] un film sur le caractère hypnotique et politiquement pervers des images, coproduit par une chaîne de télévision détenue par un milliardaire breton », s’inviteront, entre autres, des nazis sanguinaires dont on devine qu’ils ne sont pas seulement des figures du passé.
Reposant sur la surenchère et la caricature, sur l’excès d’effets théâtraux et d’images choc et sur le jeu expressionniste des comédiens, la pièce s’impose comme une cavalcade goguenarde, joyeuse et iconoclaste, où chaque séquence est écrite et dirigée au cordeau. La vitesse en prime. Et la surface réfléchissante disposée en fond de scène fait entrer le public au cœur du chaos.
La mise en scène ménage quelque répit à cette énergie débordante avec des chansons dans le style du film Kabarett et des moments de discussions entre les artistes, sur la forme que doit prendre le théâtre aujourd’hui, et dans quelle économie il peut continuer d’exister, en résonnance avec le credo de la Troupe.
Entre comédie sociale, théâtre didactique brechtien et récit d'anticipation, Grand-Peur et Misère de la Ve République ausculte une société qui prétend avoir chassé la violence de ses mœurs, mais vit en permanence avec elle, qu’on l’agite seulement devant ses yeux ou qu’elle fasse partie de son quotidien. Et si, comme ici Don Quichotte, nous « déclarions la fin des peurs imaginaires » pour nous attaquer aux dangers réels ?
Cette pièce emblématique répond avec humour et impudence à ceux qui voient, à l’instar de l’essayiste anti-woke, Pierre Valentin, chouchou de la droite, un Malaise dans la Génération Z (les jeunes gens nés entre les années 1990 et 2010). Elle porte haut la bannière de nouveaux moyens de relever les défis de demain, artistiquement en tout cas ! Elle est une éclatante démonstration de la vitalité et de la forme avec laquelle cette génération-là dynamite le vieux monde pour en imaginer un nouveau. Bravo à eux !
Grand-Peur et Misère de la Ve République
• Texte et mise en scène Bertrand de Roffignac • Assistanat à la mise en scène Carla Legay • Création lumière et vidéo Gérald Groult • Création Costumes Théodora Fert • Avec Maximilien Seweryn, Louis Albertosi, Céline Chéenne, Perrine Mechekour, Rodolphe Menguy, Charlotte Planchou • Durée 1h45
Du 16 au 25 septembre à 21h - les 16, 17, 18, 19, 23, 24, 25 septembre
Reprise les 11, 12 et 13 novembre
L'Anomalie - 14, rue de la Grande Chaumière - 75006 Paris, métro Vavin
https://anomalie.paris/