18 Septembre 2026
Maria Machado et Ariane Dubillard adaptent une conférence de Hannah Arendt, accusant Bertolt Brecht de stalinisme. Pour sa défense, elles font entendre ses songs et écrits. Sous forme d’un cabaret, avec Benjamin Terris au piano, elles interrogent la place du poète dans le jeu politique.
Un duo bien accordé
Les deux comédiennes entameront leur débat après une brève présentation de leurs parcours artistiques respectifs, qui se sont croisés autour de Roland Dubillard (père d’Ariane) et d’un goût commun pour la culture germanique, importée par Maria Machado de son Allemagne natale et qu’elle a communiquée à Ariane Dubillard. Celle-ci, comédienne et chanteuse, a étudié le chant au Conservatoire supérieur de Musique de Düsseldorf. Les Songs de Brecht, sur les musiques de Weill ou d’Eisler, font partie de son répertoire de prédilection.
Maria Machado, elle, a quitté sa patrie en 196I. La jeune actrice qu’elle était y voyait des nazis partout. Encore aujourd’hui, quand elle entend à la radio des concerts dirigés par Furtwängler, elle imagine que les toux des spectateurs sont celles d’anciens nazis ! Depuis, elle a fait carrière, principalement en France, mais garde toujours à cœur la littérature de son pays.
Comme Hannah Arendt, qu’elle interprète ici, elle tient Bertolt Brecht pour un grand poète, malgré ses erreurs. Pour sa part, Ariane Dubillard parle en faveur de Brecht et interprète ses poèmes et ses chansons, en allemand ou en français. Elle tente de le disculper face aux assauts de sa partenaire. Goethe n’a-t-il pas écrit : « Dichter sündigen nicht schwer leicht ist die Strafe » (« Les péchés des poètes ne pèsent pas lourd, légère est leur punition ») ?
Mais, selon Arendt, la faute de B. B. fut lourde, et la punition aussi. Tout serait donc une question d’appréciation, ce qu’Arendt / Brecht STOP and THINK tente de montrer dans un décor un peu vieillot, évoquant un studio de radio.
À charge et à décharge
B. B. n’était pas un saint, nous rappellent les deux comédiennes, loin de là si l’on évoque sa relation aux femmes, en particulier à ses coautrices dont les noms sont passés à la trappe. Mais le sujet est d’un autre ordre. Dans une conférence à la radio bavaroise, en 1969 – Réflexions sur Bertolt Brecht et sa relation à la politique –, Hanna Arendt, qui avait déjà consacré un essai au dramaturge allemand, revient sur le conflit entre le génie poétique de Brecht et son attitude en faveur du communisme stalinien, en contradiction avec ses premiers engagements, « pris par compassion », contre l'injustice sociale, la misère et l'hypocrisie de la bourgeoisie, après la Première Guerre mondiale. Le jeune Brecht, dont la pièce Baal flirte avec l’anarchisme, représente le monde comme une jungle, un nouveau un champ de bataille…
Ariane Dubillard fait ressortir la force de ses premiers textes et, accompagnée au piano par Benjamin Terris, chante le fameux Alabama Song (Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny, Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, 1930) ou des airs moins connus comme La Chanson de Nana (Têtes rondes et Têtes pointues,1936) ou Qu’a reçu la femme du soldat ? (Le Brave Soldat Schweijk, 1943).
En réponse, Machado / Arendt souligne la violence des écrits d’alors : « Ses pièces racontent presque toujours la même chose : ceux qui veulent changer le monde ne peuvent pas se permettre d’être bons dans un monde qui rend la bonté impossible. » Pour elle, ce serait hors du contexte allemand, pendant ses années d’exil en Suède puis en Californie, que Brecht a donné le meilleur de son talent (Mère courage, La Bonne âme de Se Tchouan, Grand-peur et misère du Troisième Reich, Maitre Puntila et son valet Matti, La Résistible ascension d’Arturo UI…).
Maria Machado poursuit le raisonnement d’Arendt. Le point de rupture se situe au retour de l’écrivain à Berlin-Est et à sa nomination à la direction du Berliner Ensemble : il perd sa sensibilité de poète en s'aliénant au Parti communiste allemand et, du fait de cette idéologie, perd contact avec le réel. La philosophe ne s’en prend d’ailleurs pas au communisme mais à sa dérive totalitaire, incarnée par Staline et le régime de la RDA. Le moment charnière est la révolte ouvrière du 17 juin 1953 à Berlin-Est, réprimée par l’armée soviétique. Face à cet événement, où le peuple allemand s’était soulevé contre les mauvaises conditions de travail et de vie, et plus globalement contre le régime, Brecht envoie une lettre de soutien à Walter Ulbricht (le dirigeant de la RDA) et adresse un message de solidarité au représentant de l’URSS en RDA, affirmant son « amitié indestructible avec l'Union soviétique ».
À sa décharge, Ariane Dubillard apporte des nuances, en citant son poème satirique, La Solution, publié en Allemagne de l’Ouest après sa mort, où il suggère ironiquement : « Ne serait-il pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple et en élise un autre ? »
La vengeance des dieux de la poésie
Selon Arendt, la perte d'intégrité politique de Brecht a brisé son ressort poétique car l’artiste se doit de dire la vérité. Pour elle l’auteur n’écrit plus rien de bon. Son verdict tombe, citant Oscar Wilde : « Les véritables péchés d’un poète sont vengés par les dieux de la poésie ». Nous n’entendrons pas l’Ode à Staline composée par Bertolt Brecht en 1951 pour le soixante-dixième anniversaire de Joseph Staline. Pour la philosophe, elle « semble avoir été fabriquée par le pire des plagiaires de Brecht ».
Arendt / Brecht STOP and THINK fait ses premiers pas sur la scène minuscule du Théâtre de L’Île Saint-Louis, où les conditions ne sont pas vraiment réunies pour en apprécier toute la teneur. Reposant sur une dramaturgie et une interprétation rigoureuse, le spectacle rend cependant hommage, avec un certain humour, au grand écrivain que fut et demeure Bertolt Brecht ; il souligne les contradictions et compromissions dans lesquelles peuvent se trouver des artistes dans les régimes autoritaires. Alors, lucide ou pas, celui qui a écrit « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde » ? La réponse est à trouver dans son œuvre, incontestablement clairvoyante.
Arendt / Brecht STOP and THINK
• D’après Hannah Arendt, Réflexions sur Bertolt Brecht et sa relation à la politique • Poèmes et chansons de Bertolt Brecht • Musiques Kurt Weill, Hanns Eisler, Franz Bruinier interprétées au piano par Benjamin Terris • Traduction, adaptation et interprétation Maria Machado et Ariane Dubillard • Collaboration dramaturgique Anne-Françoise Benhamou • Design sonore Guillaume Tiger • Lumières Jean Ridereau • Décor et costumes Didier Naert • Régie vidéo Danièle Ridereau • Coordinatrice de production Eugénie Divry • Coproduction Ad Fontem & La Compagnie Tangente • Avec l’aimable autorisation de Hannah Arendt Estate et des éditions de L’Arche
Théâtre de l’Île Saint-Louis - 39 quai d’Anjou 75004 Paris T. 01 46 33 48 60
Du 15 septembre au 18 octobre 2026, mardi à 21h et dimanche à 17h30