14 Septembre 2026
Début des années 1960. Andy Warhol explose dans le Pop Art. Joan Crawford, en perdition en tant qu’actrice, rêve de faire immortaliser son image par une sérigraphie du peintre. Entre une carrière qui se défait et une société en pleine déconfiture, Alfredo Arias dresse un portrait où ridicule et dérisoire se disputent un territoire aux ombres tragiques.
Une femme immobile se tient sur la scène. Statufiée dans un ensemble noir qui épouse les formes de son corps, haut pailleté sous lequel un soutien-gorge conique dresse une paire de seins façon obus à la Jean-Paul Gaultier. Ultra-maquillée, perruque rousse impeccablement vissée sur la tête, les lèvres peintes d’un rouge éclatant, elle est Joan Crawford. Une diva, figée dans l’éternité de l’image de sa splendeur, qui voudrait que lui survive son image. Elle restera longtemps immobile, tandis que sur les écrans disposés latéralement, le déroulé de sa vie va surgir.
Joan Crawford, une figure d’exception
La femme outrageusement maquillée qui rappelle ses années de gloire sort de l’ordinaire. Son succès, elle le doit en partie à son allure hors norme. Son air farouche, le visage carré et le menton volontaire, la moue arrogante, lui ont donné un look qualifié de « warrior » – guerrier – par ses biographes.
Dès la fin des années 1920, elle s’illustre dans les rôles de garçonnes. Star emblématique de l’âge d’or d’Hollywood, elle joue les jeunes filles libres, délurées et audacieuses dans les années folles, les jeunes femmes travailleuses ou arrivistes qui accèdent à l’amour et à la fortune dans les années 1930, devenant une figure phare d’Hollywood et l’une des femmes les mieux payées des États-Unis. Mais son aura décline. Elle se marie en 1955 avec le président de Pepsi Cola, le grand concurrent de Coca Cola. Elle s’impliquera dans la société de son époux, ce qui la mettra à l’abri du besoin, tout en poursuivant sa carrière d’actrice.
Cette carrière, Alfredo Arias l’évoque avec la distance ironique qui en souligne le caractère dérisoire, en même temps que transparaît une forme d’admiration pour cette femme forte, fière de l’image qu’elle a créée d’elle-même. Sur les écrans latéraux apparaissent des portraits d’elle, des images des films qu’elle a tournés. Parmi eux, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, un film de Robert Aldrich, daté de 1962, qui dépeint le rapport toxique de deux sœurs. Crawford y incarne Blanche, la plus jeune, devenue célèbre, affrontée à son aînée Jane (Bette Davis), qui eut son heure de gloire sous le sobriquet de Baby Jane.
Conversation imaginaire entre une star déclinante et un artiste émergent
Joan Crawford sait que ses beaux jours sont bientôt derrière elle. Pour échapper à l’oubli, elle s’imagine chercher à convaincre Andy Warhol de faire son portrait comme il l’a fait pour Marilyn et comme il le fait pour Liz Taylor, qu’il a choisie comme égérie. Elle va tenter de persuader le jeune homme aux cheveux platine de faire son portrait en valorisant tous ses atouts, ce qui lui offre l’occasion de dresser un tableau flatteur d’elle-même – celui que l’on voit sur les écrans, en noir et blanc, qu’elle voudrait en couleurs – tout en dénigrant ses concurrentes.
On n’entendra pas ce que lui répond Warhol, plutôt surpris d’une proposition qu’il n’a pas sollicitée et qui ne l’intéresse visiblement pas. On le devinera aux réactions de la comédienne. Provocation oblige, il imagine un scénario de film où, bien sûr, l’actrice ne sera pas à son avantage, bien au contraire. Pour un prix de pellicule dérisoire, dans des conditions de tournage limites, elle incarnera Jane face à un Tarzan ridicule, chétif et à la tête de chien triste. Le Pape du Rien, de la vacuité de la société de consommation des années 1960, ne peut que lui proposer sa vision de la décadence.
Plus tard, quand elle sera au crépuscule de sa carrière, devenue au cinéma psychiatre qui pratique le judo pour se défendre de la violence de ses patients, meurtrière qui a décapité son mari et sa maîtresse à coups de hache ou scientifique qui étudie le comportement d’un troglodyte, elle rêvera que Warhol l’appelle pour la portraiturer. Mais elle n’a plus rien d’une icône et l’immortaliser est une absurdité.
Entre théâtre, chant, cinéma et arts plastiques
Le spectacle, dans son propos, fait la jonction entre plusieurs arts. Aux évocations filmiques de la carrière de la comédienne s’ajoutent les plans qui la montrent tentant de convaincre Warhol de faire son portrait. Ce monologue filmé, tourné au musée PROA à Buenos Aires, a été enrichi visuellement par le créateur argentin Juan Gatti. Travaillant dans l’esprit des sérigraphies de Warhol, il crée un espace visuel qui fait le lien entre le cinéma et les arts plastiques et propose une esthétique où les éléments se répondent et échangent en jouant sur les accumulations de niveaux.
Pendant que se construit cet espace de l’imaginaire, la comédienne et chanteuse Alejandra Radano, qui interprète l’actrice, descend de son piédestal. Sans se départir de son maintien altier, elle vient se mêler, icône vivante, aux images qui sont données d’elle sur les écrans. Sa voix, au registre étendu, complète ce portrait en miettes assemblées, se répondant d’un écran à l’autre et de la scène à l’écran, d’une femme d’exception saisie dans le moment de fragilité où tout bascule. On voit en même temps se dessiner l’amorce d’une autre histoire : un énigmatique personnage vêtu d’une longue blouse blanche hante les lieux qu’habite la comédienne. On comprendra à la fin son rôle dans l’histoire sans qu’il en ait été fait mention.
Dans sa structure éclatée, dans son approche elliptique, Hello Andy ? plonge dans un onirisme assumé. Il vient nous parler de splendeur et de décadence, de vieillissement, d’effacement et d’oubli. Mais aussi de mondes en déroute. D’un temps qui passe et vient en chasser un autre qui, à son tour, se diluera…
Hello Andy ?
• Performance Mix-media conçue par Alfredo Arias • Texte et mise en scène Alfredo Arias • Animation Juan Gatti • Vidéo Ignacio Masllorens • Avec Alejandra Radano • Musique Diego Vainer, Diego Vila • Costumes Fabian Luca • Maquillage Sebastian Correa • Lumières Elsa Ejchenrand • Assistant à la mise en scène Olivier Brillet • Assistante à la production Luciana Milione • Sous-titrage Claudia Rosenblatt • Création en 2018 au Musée PROA / Buenos Aires Direction Adriana Rosenberg • Production déléguée Prima Donna • Vu au Palais de Tokyo en septembre 2026 • Durée 50 minutes