18 Septembre 2026
Comment rendre compte des errances de l’âme d’un écrivain qui revient sans cesse sur l’absurdité du monde pour tenter de la combattre ? Une guerre perdue d’avance ou une victoire possible ? Clément Poirée s’aventure, avec des fortunes contrastées, dans les méandres aussi grotesques que tragiques d’une exploration qui mêle onirisme et réalisme.
Franz Kafka est un « modèle » de l’impossibilité de finir, d’aller jusqu’au bout, l’auteur de fragments qui s’éclatent en romans inachevés, en Journal qui distille des bribes de vie, en une Lettre au père dans laquelle il règle ses comptes mais qui ne sera jamais envoyée. Il est l’écrivain qui enjoint son ami de détruire son œuvre après sa mort et dont la désobéissance nous permet de découvrir une œuvre unique, qui marque l’histoire de la littérature.
Mal à l’aise dans son emploi de gratte-papier dans une compagnie d’assurances, maladroit et souvent condamné à l’échec vis-à-vis des femmes, il est aussi écrasé par un père qui le domine, au physique – un homme fort alors que Kafka a une santé fragile, qu’il est tuberculeux, hypocondriaque et sans doute dépressif – comme au mental – Kafka souffrira toute sa vie des diktats paternels, en matière de morale et de religion en particulier, et de l’ombre que son père projette sur lui. Une pesanteur intense, trop prégnante, dont la littérature forme le contrepoids.
Il n’en demeure pas moins l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, pratiquant la littérature comme « une activité atroce » parce qu’elle comporte « une ouverture totale du corps et de l’esprit. »
Pénétrer dans le monde de Kafka, et en particulier dans celui de ce « K. », cet anti-héros du Procès – écrit en 1914-1915 – qui reparaîtra en 1922 dans le Château, lieu inaccessible du monde d’en haut dont l’accès lui est interdit, en dépit qu’il en ait, c’est entrer dans une pensée où l’onirisme s’habille de réel et où la réalité peut sembler de l’inconsistance du rêve, ou du cauchemar. C’est le choix que la transposition théâtrale de Clément Poirée adopte en croisant le récit du Procès avec les souvenirs de rêves et les visions oniriques qui peuplent le Journal de Franz Kafka.
Le Procès, thriller existentiel qui pose la question de la culpabilité
Josef K., cadre bancaire exemplaire, est un matin réveillé en sursaut. Deux gardiens viennent l’arrêter dans sa chambre pour le conduire au tribunal. Que lui reproche-t-on ? Qui l’accuse ? Il ne le sait pas plus que ceux qui viennent se saisir de lui.
Du questionnement de ce dont on l’accuse à la dénégation virulente de toute faute en passant par le sentiment de culpabilité qui habite l’homme, la violence du pouvoir, les absurdités des rouages administratifs, les délires de la justice, la vénalité des avocats et le poids d’un oncle-père qui apporte sa pierre à l’édifice de l’inacceptable, Josef K. passe par tous les états. De la stupéfaction à l’abattement et à la résignation, puis à la rage et au désir de combattre, même si la guerre est perdue d’avance, K. pris dans un engrenage qui le dépasse, apparaît comme une victime désignée qui ne se résout pas à son sort. Sa mort même sera le symbole de sa victoire.
Dans les interstices laissés par cette lutte dont la fin est écrite d’avance s’insinueront des thèmes annexes, qui constituent autant d’échappées qui renforcent le marasme. L’image d’une justice malade avec un avocat de la défense qui réduit ses clients en esclavage ; les aventures « amoureuses » de K., vénales ou ancillaires, parfois pathologiques, condamnées à l’échec ; la révolte contre le père-oncle dans laquelle on pourrait aussi reconnaître une forme de contestation, plus large, de tous les pouvoirs ; la rencontre avec le prêtre, qui lui expose la parabole de la Loi, l’histoire d’un homme qui attend à ses portes qu’on le laisse entrer, attend des années et, sur le point de mourir, apprend que la porte n’était faite que pour lui et qu’elle restera donc close puisqu’il sera mort sans l’avoir ouverte. Une impuissance que contrebalance la volonté d’agir, qui mène K. d’un bout à l’autre de son parcours.
Entre onirisme et réalisme, un monde qui vacille
C’est dans le décor de sa chambre, engoncé dans ses couvertures sur son petit lit, qu’on découvre K. pour la première fois. Mais déjà s’invitent les cauchemars avec une créature indistincte et muette, une ombre rampante qui s’insinue dans un coin, entre deux murs. Elle reparaîtra à maintes reprises au cours du spectacle sous la forme d’un acrobate mutique qui revient, intempestivement, sans autre participation dramatique que sa présence insolite, le long d’une corde autour de laquelle il s’enroule et se déplie ou sur une échelle pendue dans les airs.
Cette notation énigmatique est renforcée par la manière dont le décor se transforme à vue. Les murs se recomposent dans une autre configuration pour figurer les couloirs sans fin du tribunal, le grenier où se tient le greffe, le logis de l’avocat, alité, qui trône dans son grand lit où il joue les tyrans vis-à-vis de sa domesticité comme de ses clients. Ils figureront tout aussi bien le débarras où les deux gardiens, sans qu’on en connaisse la raison, sont battus par le Bastonneur. Un espace mental aussi bien que réel dans lequel K. se déplace et erre.
L’impression d’irréalité est aussi accentuée par la présence de vitres semi-opaques derrière lesquelles se dessinent des silhouettes indistinctes, veilleurs ou surveillants qui épient l’attitude de K. face à des situations dont le non-sens est manifeste. De la même manière, les portes n’ouvrent souvent que sur le vide, comme un passage entre matérialité et immatérialité. Elles pourront aussi être utilisées comme écran projetant des images d’ailleurs, porte « d’ivoire et de corne » comme les voit Nerval pour accéder à d’autres mondes, au rêve – fût-il cauchemardesque – en particulier.
La multiplication des K.
Accentuant le sentiment de dépossession de soi qui s’empare de K., balloté par les uns et les autres, pris dans un engrenage dont il ne maîtrise pas la course, Clément Poirée éclate K. en différents clones qui se renvoient la balle, poursuivent le discours entamé par l’un d’eux ou imposent leur silhouette muette dans les lieux hantés par K.
Le chapeau melon vissé sur la tête, ils renvoient à l’image célèbre qu’on connaît de Kafka, photographié avec son chien. Leur multiplication sur la scène, installés sur les cadres des fenêtres ou répartis dans l’espace, rappelle aussi les personnages muets, à l’attitude hiératique, qui donnent aux tableaux de Magritte toute leur ampleur de vide.
Symboles des tourments identitaires de K., ils sont en même temps l’expression de ses multiples facettes et de l’impossibilité de faire une lecture univoque de leur présence. Personnages imaginaires accédant au statut de réalité, ils fournissent en même temps une réalité à l’imaginaire.
Un trop-plein dommageable
C’est donc un parcours intéressant et complexe dans lequel Pascal Cesari, qui joue le rôle de K., excelle, tout comme Matthieu Marie, qui incarne un oncle-père qui fait sentir tout le poids de coercition qu’il fait peser sur K. Les images sont belles, les comédiens se donnent à fond dans une veine comique au milieu de laquelle K. passe comme un ovni et les clins d’œil à notre époque, tels ces gardiens tout cuir, font sourire.
Mais fallait-il profiter du spectacle pour introduire des considérations sur le théâtre qui détournent l’attention vers un autre thème que celui du Procès ? Fallait-il pousser la caricature tant et plus, ajouter des jeux d’images guignolesques et outrées en faisant, par exemple, poser sur un trône, en costumes qui blinguent-blinguent alternativement en robe de Cour et en tenue d’intérieur, l’avocat aussi vénal qu’inefficace ? Une mesure et une concision plus grandes auraient été bienvenues. Ce qui était un libre parcours onirique devient jeu de massacre où l’outrance finit par estomper la force contestataire du texte et où K. se perd. Le spectacle vire à la farce potache dans la démesure et dépouille à la fin ce Procès d’une partie de son impact. On se prend alors à regarder sa montre… et c’est dommage.
Josef K.
• D’après Le Procès de Franz Kafka • Adaptation et mise en scène Clément Poirée • Avec Pascal Cesari, Jeanne Lepers, Matthieu Marie, Riccardo Pedri, Lauren Pineau-Orcier, Nanténé Traoré Aymeric Trionfo, Julien Villa • Collaboration à la mise en scène Sylvain Dufour • Scénographie, accessoires Erwan Creff assisté de Caroline Aouin • Lumières Guillaume Tesson assisté d’Édith Biscaro • Costumes Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy • Musique, son Stéphanie Gibert assistée de Farid Laroussi • Maquillage, perruques Pauline Bry-Martin • Habillage Émilie Lechevalier, Solène Truong • Vidéo Thomas Rathier • Régie générale Yan Dekel • Construction du décor Émilie Braun • Production Théâtre de la Tempête • Soutiens l’État – direction générale de la création artistique, région Ile-de-France, Ville de Paris • Durée 2h20
Du 11 septembre au 18 octobre 2026, du mardi au samedi 20h, dimanche 16h
Théâtre de la Tempête. Cartoucherie – Route du Champ-de-Manœuvre 75012 Paris
www.la-tempete.fr