22 Mai 2026
Affiche. Reproduit: Les Dix plus grands, n°4 (Jeunesse),1907, 315 × 234 cm, HaK105 (détail). By courtesy of the Hilma af Klint Foundation- photo The Moderna Museet Stockholm
Du 6 mai au 31 août 2026, le Grand Palais et le Centre Pompidou présentent les œuvres théosophiques et spirites d’Hilma af Klint, une artiste suédoise qui, au tournant entre les XIXe et XXe siècles, a été pionnière de l’abstraction. Une décennie avant Kandinsky, une exploration de la pensée qui s’affranchit de la représentation de la réalité.
L’exposition rassemble l’essentiel des huiles sur toile, aquarelles, pastels et dessins qui composent l’univers spirituel des Peintures du Temple. Réalisées, dans leur grande majorité, entre 1903 et 1915, ce sont plus de cent vingt œuvres qui sont rassemblées, ordonnées en séries qui forment un chemin initiatique et destinées à prendre place dans un Temple dont Hilma af Klint élabore les plans en 1931. De forme conique, avec une tour au centre et sur quatre étages, le Temple, imaginé pour l’île de Ven, à la frontière entre le Danemark et la Suède, ne sera jamais construit, mais les œuvres destinées à l’orner, cachées aux yeux du public, ont été conservées.
Parmi les nombreux carnets de dessins de l’artiste, les Livres bleus, qui contiennent des reproductions des Peintures du Temple, portent un symbole, « +x », indiquant qu’elles leur accès ne doit être autorisé que vingt ans après la mort de l’artiste, qui survient en 1944. Conservées à l’écart des expositions publiques, les Peintures du Temple ne seront révélées au public que très tardivement et il faudra la rétrospective du musée Guggenheim en 2018 pour que l’œuvre théosophique de l’artiste, qui anticipe dans sa forme non seulement l’art abstrait mais aussi les expérimentations surréalistes, trouve la place qui lui revient dans l’histoire de l’art.
Les Grandes Peintures figuratives, n°4, 1907, huile sur toile, 150 × 118 cm, HaK041. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation - photo The Moderna Museet, Stockholm
Une artiste à deux faces
L’exposition du Grand palais, consacrée aux Peintures du Temple, exclut de ce fait tout un pan de l’activité artistique d’Hilm af Klint. Car si la partie « abstraite » et philosophique de l’œuvre fut occultée volontairement aux yeux du grand public et réservée au cénacle des adeptes des mouvements spirites et théosophiques, l’artiste n’en poursuivit pas moins une carrière plus conventionnelle.
Issue d’un milieu aristocratique libéral, c’est avec l’aval de ses parents qu’elle suit une formation de dessin technique et industriel, préliminaire à son entrée, à dix-sept ans, à l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm. Elle fait partie de la première génération de femmes, peu nombreuses, qui étudient auprès de leurs collègues masculins et sa peinture académique (portraits, paysages, illustrations botaniques) constituera, tout au long de sa vie, une modeste source de revenus.
Elle suit aussi des cours privés, en même temps qu’elle s’initie, auprès de la peintre, photographe et médium Bertha Valerius, au spiritisme dont elle intensifiera la pratique l’année suivante, à la mort de sa jeune sœur, Hermina, décédée à l’âge de dix ans.
Elle poursuivra néanmoins son cursus figuratif en produisant des portraits naturalistes et des paysages postimpressionnistes, présents dans de nombreuses expositions.
À partir de 1896 – elle a vingt-quatre ans – elle mène en parallèle deux types d’œuvres. Son travail d’illustratrice à l’Institut de médecine vétérinaire de Stockholm et ses œuvres figuratives traditionnelles côtoieront l’œuvre abstrait. Mais c’est dans l’abstraction, née de ses expériences spirites, qu’Hilma af Klint trouve son pouvoir d’expression privilégié et l’originalité de son œuvre.
Évolution, n° 1, 1908, huile sur toile, 102,5×134,5 cm, HaK069. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation - photo The Moderna Museet, Stockholm
Une histoire de femmes
Dès l’abord, le parcours d’Hilma af Klint est marqué d’une empreinte féminine. En 1896, année bascule dans son travail de création, l’artiste fonde avec quatre amies (Sigrid Hedman, Anna Cassel, Cornelia Cederberg et Mathilda Nilsson) le groupe De Fem (« les Cinq ») qui se réunit pour entrer en contact avec des « guides spirituels » : Amaliel, Ananda, Clemens, Esther, Georg et Gregor.
Elles consignent leurs expériences dans des carnets qui figurent en partie dans l’exposition et réalisent des dessins automatiques qui préfigurent les expériences futures du surréalisme. On peut y reconnaître l’apport du psychographe, une tablette de bois installée sur roulettes et percée d’un orifice dans lequel on fixe un crayon. Inspiré par les « guides », le mouvement libère des dessins automatiques, parfois ponctués de lettres et de mots.
L’artiste poursuivra cette collaboration, en particulier avec Anna Cassel, lors de son passage à la peinture. Des œuvres de l’une et de l’autre comme des réalisations à quatre mains seront présentes dans les Peintures du Temple. Parce que la définition de l’« Artiste », telle qu’elle se précise au XIXe siècle, ne peut s’appliquer à ces œuvres « inspirées », la main de l’artiste n’étant que le truchement par lequel se transmet la parole de l’esprit.
Chaos originel, n° 16, 1906-1907, huile sur toile, 53 × 37 cm, HaK016 By courtesy of the Hilma af Klint Foundation - photo The Moderna Museet, Stockholm
Spiritisme et théosophie : la grande affaire de l’époque
Les dernières décennies du XIXe siècle et les premières au début du XXe sont marquées, face au développement d’une société mécaniste et industrielle, par le recours-refuge à des tendances plus animistes puisant dans les forces de la nature, le fonds mythique et les traditions populaires et à un retour du spirituel.
Issu en partie du romantisme, le commerce avec les esprits et les forces cachées, inaccessibles au non-initié, font florès un peu partout en Europe. Ils trouveront, en France, avec Allan Kardec en particulier, en Allemagne, avec Rudolf Steiner, lui-même sur les traces de Goethe, comme en Suède une véritable résonance.
Manière de s’inscrire contre une société bourgeoise dont les valeurs apparaissent comme contestables ? Point d’ancrage dans lequel les femmes, privées de parole comme d’indépendance légale peuvent trouver à s’exprimer ? Les femmes es regroupent. Hilma af Klint fait partie, en 1910, de l’Association des femmes artistes suédoises tandis que sa sœur aînée, Ida, est active au sein du mouvement local pour les droits des femmes.
Refus d’un monde gouverné par la machine qui échappe à l’esprit humain ? les expériences affluent, les théories aussi, dans un monde où la recherche de la spiritualité ouvre la porte aux expérimentations les plus diverses, spirites et théosophiques en particulier.
Hilma af Klint reflètera, à travers son œuvre, les multiples courants qui traversent cette époque. Démarrée sous des auspices spirites, son activité artistique croisera l’intérêt de l’anthroposophie pour la vie physique et psychique des plantes, venue de la philosophie de Goethe, et la théosophie, qu’elle soit ésotérique, héritée de Jacob Böhme, ou chrétienne, associant Dieu, l’homme et la nature et envisageant l’accès de l’être humain au divin à travers l’illumination.
Les Dix plus grands, n°1 (Enfance),1907, 322×239 cm, HaK102.By courtesy of the Hilma af Klint Foundation- photo The Moderna Museet, Stockholm. Les Dix plus grands, n°10 (Vieillesse), 1907, 320 × 237 cm, HaK111.By courtesy of the Hilma af Klint Foundation – photo The Moderna Museet, Stockholm
Les Peintures du Temple, un ensemble évolutif conséquent
L’exposition reprend l’organisation en cycles des Peintures du Temple, qui s’étagent, traversées par différents thèmes, au fil de l’évolution de l’illumination.
Le groupe De Fem y prend au départ une place fondamentale avec le mouvement qui mène des expériences « automatiques » aux pastels colorés, réalisés sous l’influence des « guides », où les couleurs vives remplacent le graphite noir. Les dessins, réalisés sur des feuilles individuelles, menant leur vie propre, font éclater, dans une symphonie colorée, une prolifération de pétales aux formes arrondies, de spirales polychromes et de prismes chromatiques.
Les éléments du vocabulaire plastique des Peintures sont déjà présents. Ils seront développés et enrichis par la suite, dans des formats qui pourront atteindre, en 1907, plus de trois mètres en largeur par plus de deux en hauteur.
Un espace de l’exposition, comme un cabinet de curiosité, est réservé aux influences médiumniques et au folklore. Des ouvrages, entre Philosophie mosaïque (Robert Fludd), Théosophie révélée (Jacob Böhme) et Chimie occulte (Annie Besant et Charles Webster) accompagneront les écrits de Rudolf Steiner. Ils indiqueront les passerelles qu’emprunte l’artiste.
L’imagerie populaire, en particulier autour du thème des âges de la vie, alimentera la réflexion de l’artiste sur l’évolution. Elle viendra aussi rappeler l’intérêt de la famille af Klint pour les traditions rurales, dans un contexte de construction identitaire de la nation. Hilma, sollicitée pour copier des œuvres anciennes, en intègrera les réminiscences, en particulier dans le cycle des « Dix plus grands ».
C’est ensuite par séries qu’apparaîtront les grands cycles : « Chaos originel » (26 huiles sur toile des années 1906-1907) ; les « Grandes peintures figuratives » (série III, 1907) ; « Éros » (1907, 8 toiles dont le pouvoir évocateur réside davantage dans les formes fluides et souples et les motifs floraux que dans une figuration explicite) ; puis, dans une errance choisie par le visiteur, des séries échelonnées entre 1907 et 1915. Après les « Dix plus grands » (série IV, 1907), les « Sept étoiles » (série V, 1908), Évolution (série VI, 1908), les « Petites aquarelles » (1908), US (série VIII, 1913), « Cygne » (série IX,4 toiles d’une série de 18), « Colombe » (série IX, 1915, 14 toiles), « Retable » (1915, 3 tableaux qui referment l’exposition).
Cygne, n° 1, 1914-1915, huile sur toile, 150 × 150 cm, HaK149. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation - photo The Moderna Museet, Stockholm
Un univers emblématique
Le visiteur de l’exposition pénètre ainsi dans un univers qui ne se fixe pas de limite et se livre à une exploration tous azimuts. Non seulement il associe représentations figuratives et non figuratives, alternant et mêlant formes florales et courbes à des tracés plus géométriques, mais il éclate en teintes vives, acidulées, dans lesquelles les dégradés de couleur empruntent aussi bien à l’optique et à la physique des couleurs développées par les traités de Chevreul, Goethe et Rood, qu’aux courants théosophiques, attentifs aux résonances psychologiques des couleurs comme équivalences des émotions : le rouge pour le désir, le jaune pour la concentration intellectuelle, le bleu pour la contemplation spirituelle…
Les thèmes choisis révèlent l’intrication entre pensée et peinture. Si certains tableaux retracent le chemin évolutif qui relie plantes, animaux et humains, d’autres s’attachent à la double nature, réversible, d’un même objet. Ainsi un Cygne se verra-t-il reproduit en symétrie dans un tableau coupé horizontalement en une zone noire et une blanche, avec un cygne noir sur fond blanc répondant à un cygne blanc sur fond noir.
L’aspiration humaine vers une félicité harmonieuse où se rencontrent, sur un même plan, masculin et féminin est mise en parallèle avec des références bibliques et une évocation du couple originel – Adam et Ève – débarrassés de l’idée de péché ainsi qu’une valorisation de la femme fera seront aussi présents.
Enfin, des références à l’imaginaire chrétien, telle la suite de « Saint Georges », intégrée dans la série « Colombe », révèle une exploration ésotérique qui puise dans toutes les cultures et vient s’associer aux références scientifiques, philosophiques, religieuses et prophétiques.
Retable, n°1, 1915, huile et feuille d’or sur toile, 237,5 × 179,5 cm, HaK187. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation - photo The Moderna Museet, Stockholm
Une occultation par l’histoire de l’art qui vient de loin
L’œuvre d’Hilma af Klint n’a pas seulement été occultée par la volonté de l’artiste de différer sa révélation au public. Elle tient aussi à l’hégémonie masculine revendiquée par les tenants de l’art abstrait. L’œuvre abstrait d’af Klint se situe une décennie avant Kandinsky, qui se considère comme le fondateur de l’abstraction en réalisant en 1913 la première aquarelle abstraite. Elle s’installe aussi avant que Mondrian, intéressé, dès 1904, par la théosophie et l’œuvre de l’Ukrainienne Helena Blavatsky – il s’inscrit à la société théosophique en 1909 – ne bascule dans la recherche d’une peinture plus spirituelle et cosmique. Et plus de dix ans encore séparent l’œuvre d’af Klint du suprématisme de Malevitch et de Carré noir sur fond blanc (1915).
On redécouvre peu à peu aujourd’hui les contributions fondamentales des femmes à l’art moderne et la place au premier plan de l’œuvre de l’artiste suédoise, mêlée, en son temps, aux avant-gardes du reste de l’Europe. La Première Guerre mondiale déplace en effet le paysage moderne vers des territoires non touchés par la guerre et, en 1916, Gabriele Münter et Vassili Kandinsky sont invités par l’Association des femmes artistes suédoises. Les 193 tableaux qui composent les Peintures du Temple ont été achevés, l’année précédente, avec les séries Retable et Colombe.
On se souviendra qu’il faut attendre 1986, à l’occasion de l’exposition The Spiritual in Art – Abstract Painting 1890-1983, à Los Angeles, pour que les Peintures du Temple d’Hilma af Klint soient présentées au public pour la première fois. L’exposition du Grand Palais est la première en France consacrée à l’artiste. Avec toutes les questions qu’une telle œuvre suscite, elle reste le témoignage indiscutable du rôle, loin d’être anecdotique, des femmes dans le développement de l’art moderne.
Éros, n° 1, 1907, huile sur toile, 58 × 78 cm, HaK027. By courtesy of the Hilma af Klint. Foundation - photo The Moderna Museet, Stockholm
Les Peintures du Temple : œuvre illuminée ou création d’artiste ?
Des Peintures du Temple, Hilma af Klint dira qu’elles ne portent pas la trace d’une autrice – l’artiste – mais ne sont que la manifestation spirite qui s’exprime à travers la main du peintre. Ce sont les esprits qui guident la main qui diffuse la parole du « Maître », et l’on peut se demander si cette expression d’un ailleurs de soi n’est pas en fait née de l’impossibilité, à l’époque, du « je, féminin » d’une femme, homosexuelle de surcroît.
Aussi sera-t-il malaisé de tracer une frontière entre l’activité « automatique » de l’artiste et la recherche artistique qui s’y trouve mêlée et la pousse résolument hors des sentiers battus. Ce qui émerge de cet ensemble monumental, impressionnant, et témoigne d’une réflexion menée picturalement, conserve le caractère troublant d’un cheminement entre des mondes où liberté créatrice, inventivité et pensée philosophique forment un tout indissociable. Une pensée en art en même temps qu’un art de la pensée.
Hilma af Klint - Les peintures du Temple (1906-1915)
S Exposition coproduite par le GrandPalaisRmn et le Centre Pompidou S Commissaire Pascal Rousseau Professeur à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne S Scénographie Pascal Rodriguez Architecte-scénographe Centre Pompidou
Du 6 mai 2026 au 30 août 2026, mar.-dim. 10h à 19h30, nocturne ven. jusqu’à 22h.
Grand Palais - Entrée square Jean Perrin, 17 Av. du Général Eisenhower 75008 Paris
www.grandpalais.fr