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Károly Ferenczy. Une modernité hongroise éclatée en recherches.

Károly Ferenczy, Le peintre et son modèle dans la forêt, 1904. Huile sur toile, 120 × 135 cm. © Collection Barbara Czapolai

Károly Ferenczy, Le peintre et son modèle dans la forêt, 1904. Huile sur toile, 120 × 135 cm. © Collection Barbara Czapolai

Porter sur ses épaules l’élan très divers de la modernité dans son pays, la Hongrie, et en Europe centrale, au tournant des XIXe et XXe siècles, est une entreprise ambitieuse. Károly Ferenczy en est le porte-drapeau. Avec un éclectisme formel qui interroge…

La rétrospective que le Petit Palais consacre, du 14 avril au 6 septembre 2026, à ce peintre, méconnu en France mais extrêmement célèbre dans son pays où il compte comme l’une des figures majeures de la modernité, offre l’occasion de découvrir le paysage ignoré de la peinture de ce pays et des influences qui l’ont traversée.

Pour la première fois, en France, près de cent quarante œuvres de Károly Ferenczy sont rassemblées dans une exposition par le musée du Petit Palais, associé pour l’occasion au musée des Beaux-Arts de Budapest. Elles permettent, à travers paysages, portraits, scènes familiales, sujets bibliques, nus et caricatures, de suivre le parcours d’un peintre qui fut à la croisée du naturalisme, du symbolisme, de l’impressionnisme et des nabis sans appartenir à aucun de ces mouvements ni suivre aucune des tendances en vogue en ce temps.

Membre fondateur d’une colonie d’artistes installée en plein cœur de la nature, il exprime par ses choix et son œuvre les aspirations à un idéal artistique collectif qui s’épanouissent alors, portées par une spiritualité inspirée du spectacle de la nature. Il n’en reflète pas moins le cosmopolitisme ambiant qui imprègne l’art à la jonction entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle.

Károly Ferenczy, Chant d’oiseau, 1893. Huile sur toile, 106 × 78 cm. Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026

Károly Ferenczy, Chant d’oiseau, 1893. Huile sur toile, 106 × 78 cm. Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026

Un peintre emblématique

Né à Vienne en 1862 dans l’empire austro-hongrois et issu d’une famille bourgeoise aisée, Károly Ferenczy se tourne assez vite vers l’art et s’inscrit en 1885 à l’Academia di Belle Arti de Naples, avant de rejoindre Munich, puis l’Académie Julian à Paris où il est influencé par le peintre Bastien Julien-Lepage et le naturalisme tardif français avant de revenir s’installer à Szentendre, près de Budapest. Il s’éloigne alors du naturalisme pour évoluer vers un style décoratif très coloré. En 1896, il s’installe à Nagybánya, aujourd’hui Baia Mare en Roumanie, où il fonde une colonie d’artistes dont il devient l’une des figures de proue.

En 1900, il participe à l’Exposition universelle de Paris. En 1906, il est nommé professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Budapest, ville où ses œuvres sont exposées. En 1907, il est l’un des fondateurs de l’association hongroise des impressionnistes et naturalistes, MIÉNK. Il est considéré comme le « père de l'impressionnisme et du postimpressionnisme hongrois » et le « fondateur de la peinture hongroise moderne ».

Károly Ferenczy, Le Sermon sur la montagne I, 1896. Huile sur toile, 135 x 201 cm. Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026

Károly Ferenczy, Le Sermon sur la montagne I, 1896. Huile sur toile, 135 x 201 cm. Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026

Une exposition chronothématique

L’exposition suit un parcours globalement chronologique, traversé par quelques axes thématiques. Après une entrée en matière formée de trois autoportraits, qui offrent chacun une approche picturale et un style contrastés allant d’un ténébrisme somme toute assez classique, avec des contours assez dessinés dans un intérieur où jouent ombre et lumière, à une scène sylvestre qui n’est pas sans rappeler l’art des Sécessions, où se distribuent des masses de couleur, le volume vaporeux de la robe rouge éclatant du modèle du peintre s’inscrivant comme une trouée lumineuse, en contraste avec les teintes brun-jaune du reste du tableau. On retiendra aussi le fait que le peintre, qui corrige la position du modèle, se présente de dos et dans le coin gauche, comme un invité subreptice mais néanmoins omniprésent de la peinture.

Puis commencera le parcours biographique, avec les années de formation où le jeune peintre découvre les vestiges antiques et les peintres anciens en Italie, le symbolisme à Munich et le naturalisme français.

Ses Jeunes garçons jetant des cailloux (1890) offrent la limpidité sans histoire d’un jour d’oisiveté imprégné d’un certain ennui au bord d’une rivière. Les teintes presque éteintes et comme effacées du tableau rappellent la peinture nordique de Vilhelm Hammershøi. Les attitudes différentes des trois enfants, immobiles, soulignent leurs postures et les trois phases du jet – l’un des enfants ramasse la pierre, le deuxième se prépare à l’envoyer, le troisième regarde –, dans un décor presque vide, seulement défini par deux lignes qui traversent le tableau : la ligne d’horizon, très légèrement inclinée, où se devine un paysage, et la ligne, presque fondue, allant dans un biais contraire, qui sépare la rive de l’eau.

On retrouvera l’influence munichoise dans les contrastes colorés dans le jeu des verticalités qui caractérisent Chant d’oiseau (1893). L’oiseau – qu’on ne voit pas – fonctionne comme l’indication d’une élévation symbolisée par la tête levée du personnage féminin qui fait corps avec la forêt.

La nature traverse l’œuvre comme un leitmotiv tout au long du parcours, mêlée aux scènes de la vie et aux portraits familiaux. C’est essentiellement à une peinture de l’intime que nous convie l’exposition tant abondent les portraits et mises en situation des enfants, des parents, des amis. Elle nous transportera au cœur des montagnes, dans la petite colonie artistique de Nagybánya, où la partie de campagne qui rassemble les artistes, les femmes et les enfants, devient le Sermon sur la montagne (1896), faisant du décor naturel un jardin d’éden où les artistes travaillent en plein air et se réunissent en profitant de la douceur de vivre.

Aux teintes douces et fondues succède le contraste des couleurs que la lumière découpe. Taches lumineuses des costumes et du mobilier de la Soirée d’été (1904-1905), quand la lumière rasante offre aux personnages son bain d’or, jeu des ombres que le soleil découpe dans le bois, la peinture se fait symphonie de bigarrures qui sautent à l’œil.

Et au moment d’aborder les dernières œuvres, place à un parcours thématique qui visite le nu et les tableaux religieux, moins intéressants que le reste, et un focus sur la place prépondérante du portrait dans l’œuvre de Ferenczi, auquel fait pendant le paysage, souvent habité par une présence humaine.

Károly Ferenczy, Chevaux dans l’eau, 1896. Huile sur toile, 116 × 97 m. Collection particulière / Courtesy Ernst Gallery, Budapest. Photo Tibor Mester.

Károly Ferenczy, Chevaux dans l’eau, 1896. Huile sur toile, 116 × 97 m. Collection particulière / Courtesy Ernst Gallery, Budapest. Photo Tibor Mester.

Un parcours pictural très personnel mais difficile à cerner

On ressort de l’exposition avec une impression mêlée. Ferenczi sait indéniablement peindre, et bien peindre. Son Portrait de Noémi Ferenczi, fille de l’artiste, avec les cheveux lâchés (1903) qui plonge dans l'histoire de la peinture avec ses références à la Renaissance et à la peinture hollandaise dégage une grande force. Ses Chevaux dans l’eau (1896), avec leur contraste coloré presque surnaturel, ses scènes de baignade parmi lesquelles la peinture en touches de Baignade du soir (1906)  absorbe les baigneurs, semble les avaler, ou encore l’étonnante série du Mur rouge (1910), auxquelles s’ajoutent les œuvres déjà citées, dénotent un savoir-peindre qui dépasse la seule maîtrise technique.

On ne peut cependant s’empêcher de chercher, dans l’œuvre, une continuité qui rendrait l'artiste immédiatement identifiable, reconnaissable. Comme dans un carrousel où l’on regarderait passer des chevaux, on admire leur robe, la variété de leurs nuances sans pouvoir établir entre eux un lien fort. On a le sentiment d’une recherche incessante de l’artiste, poursuivie vers un but jamais atteint. Sans doute est-ce le sort de ceux qui, à trop avoir regardé ailleurs, s'égaillent sur de multiples chemins sans vraiment trouver leur propre route.

Si l’on comprend aisément, à voir les différentes directions prises par le peintre tout au long de sa carrière, l’impact que ses œuvres ont pu avoir sur l’évolution de la peinture hongroise vers la modernité en explorant des terres non académiques, on ne demeure pas moins pris par une impression de peinture touche-à-tout qui fait du peintre plus un défricheur très talentueux qu’un artiste dont l’œuvre, par sa puissance, force le respect.

Károly Ferenczy, Le Mur rouge IV, 1910. Huile sur toile, 31 × 31 cm. Collection particulière / Photo Tibor Mester.

Károly Ferenczy, Le Mur rouge IV, 1910. Huile sur toile, 31 × 31 cm. Collection particulière / Photo Tibor Mester.

Károly Ferenczy - Modernité hongroise
S Commissariat général Annick Lemoine, présidente de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie S Commissariat scientifique Ferenc Gosztonyi, historien de l’art, chef de projet et muséologiste à l’Institut de recherche en histoire de l’art d’Europe centrale (KEMKI), Réka Krasznai, conservatrice en chef, directrice du département des peintures, Musée des Beaux-Arts de Budapest - Galerie nationale hongroise, Edit Plesznivy, conservatrice en chef, chargée des peintures hongroises des XIXe et XXe siècles, Musée des Beaux-Arts de Budapest - Galerie nationale hongroise, Baptiste Roelly, conservateur du patrimoine en charge des dessins, estampes, manuscrits et livres anciens au Petit Palais.

14 avril - 6 septembre 2026, mar.-dim. 10h-18h, ven. & sam. jusqu’à 20h
Musée du Petit-Palais – Av. Winston Churchill, 75008 Paris www.petitpalais.fr

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