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Arts-chipels.fr

Art aborigène, Le Temps du Rêve. Un parcours initiatique au Musée de Lodève, dans l’Hérault.

Vue générale de l’exposition. Phot.  © DR

Vue générale de l’exposition. Phot. © DR

Des artistes contemporains aborigènes revisitent les territoires et les récits de leurs peuples à travers peintures et sculptures. D’une œuvre à l’autre se dévoile une cartographie imaginaire de formes et de couleurs, porteuse d’histoire et de légendes, au carrefour de la topographie et de la mythologie. À voir jusqu’au 30 août 2026.

Une exposition en écho avec le Musée

Le musée national d’art moderne est consacré depuis 1987 à l’archéologie, à la paléontologie et aux sciences naturelles. Situé dans l’ancien hôtel particulier du cardinal Hercule de Fleury, il est devenu une étape incontournable pour les amoureux de la planète : une muséographie originale met la complexe histoire de la Terre et de l’Homme à la portée de tous. La remarquable section Traces du vivant s’articule autour des vestiges découverts dans la région de Lodève. Les environs offrent en effet une illustration condensée des quatre ères géologiques, de -540 millions à -2 millions d’années, et on observe, à partir de cette ville située au pied des Causses du Larzac, les allées et venues de la mer, la formation des continents, la surrection et l’érosion des montagnes, les activités volcaniques, les changements climatiques, l’apparition et la disparition des espèces…

Ronnie Tjampitjinpa, Bushfire Dreaming, 2003. Phot. © Uwe Seyl, Stuttgart

Ronnie Tjampitjinpa, Bushfire Dreaming, 2003. Phot. © Uwe Seyl, Stuttgart

Cette traversée du temps met l’histoire humaine en perspective, et rejoint en cela la démarche des artistes aborigènes contemporains, héritiers d’une culture de plus de 65 000 ans qui a survécu à travers les siècles par-delà une colonisation brutale. L’installation des Européens a réduit une population nomade de plus de 500 000 autochtones, composée de quelque 250 communautés, à moins de 30 000 survivants, chassés de leurs territoires et privés de leurs langues. Mais cette culture immémoriale s’est perpétuée dans la sphère cérémonielle, inscrite sur les parois de grottes, les cailloux, les écorces et surtout dans les chants, les danses et les gestuelles, porteurs de récits.

Gordon Inkatji, Wedgetail Eagle Man, 2008. Phot. © Blitz + pixel, Nussdorf

Gordon Inkatji, Wedgetail Eagle Man, 2008. Phot. © Blitz + pixel, Nussdorf

De la nuit des temps à l’art contemporain

L’iconographie aborigène repose sur un ensemble de motifs qui traduisent le Temps du Rêve, un récit mythologique originel décrivant l’époque où les ancêtres ont façonné le monde et établi les lois encore en vigueur aujourd’hui. Les symboles représentent, entre autres, les traces laissées par ces aïeux sur le paysage et permettent, à ceux qui en connaissent les codes, de lire les récits fondateurs et la géographie spirituelle du continent australien. Loin d’une représentation naturaliste et occidentale du monde, les artistes élaborent des cartes mêlant topographie et mythologie, espace et temps. L’Australie n’a jamais constitué un pays unique, si bien que les styles diffèrent selon les régions.

Les artistes appartiennent à des groupes linguistiques et à des identités claniques spécifiques tels que les Pintupi, Pitjantjatjara, Warlpiri, Gija ou Yolngu. Si certains s’éloignent des seuls récits du Temps du Rêve pour se tourner vers l’abstraction picturale, d’autres s’attachent aux formes symboliques traditionnelles.

En résulte une authentique explosion de formes et de couleurs, dans une sélection d’œuvres en provenance des quatre coins du continent.

Tjala Arts Tjala Arts, les Sept sœurs, 2010. Phot. © blitz + pixel, Nussdorf

Tjala Arts Tjala Arts, les Sept sœurs, 2010. Phot. © blitz + pixel, Nussdorf

Lire entre les lignes

Le visiteur ne se doute pas, de prime abord, que ces grandes toiles colorées correspondent à une vision du monde secrète et complexe. Par souci de nous en livrer les clefs, le Musée propose un parcours thématique en trois temps, axés autour des notions de territoire (Country), de mythologie et de rituel.

Dans les systèmes de connaissance aborigènes, Country (pays, territoire, Terre Mère) se réfère à une vision holistique dans laquelle toutes les dimensions de l’existence sont interconnectées. Sky country, land country et water country sont des sphères indissociables, ordonnées par des êtres ancestraux (les Tingari), selon des lignes de chant (songlines) lisibles dans le ciel, les accidents de terrain et les mouvements des cours d’eau. Des tropiques humides de l’Arnhem Land aux vastes déserts du Centre, Country est perçu comme peuplé de présences vivantes. Les nomades qui se déplaçaient autrefois sur de vastes distances les représentaient, lors des cérémonies, sous forme de chants, de danses et de peintures éphémères au sol, utilisant ocres, graines, plumes et cheveux... Ces compositions – cercles, demi-cercles, lignes et points – identifient points d’eau, dunes, abris, sites sacrés et traces d’êtres mythiques gardiens des territoires.

Il y a le Serpent Arc-en-ciel – appelé Yurlunggurr ou Njalyod –, les Mimi (esprits lumineux filiformes) qui habitent les fissures des escarpements, ou encore les Yawk Yawk, proches de nos sirènes, qui veillent sur les eaux douces. Dans l’exposition, des cartouches nous content l’histoire de figures légendaires, en particulier celles, féministes avant la lettre, des Sept Sœurs, qui échappent par mille ruses à un homme glouton puis trouvent refuge dans le ciel, dans la constellation des Pléiades. Les artistes contemporains perpétuent ces traditions dans des styles régionaux distinctifs : l’esthétique rayon X et les hachures croisées de l’Arnhem Land occidental, les compositions denses du Centre Arnhem Land...

Les commentaires de l’audioguide, téléchargeables sur tout téléphone, sont d’une aide précieuse pour pénétrer dans ce monde insolite, transmis par des peintres et sculpteurs exposés aujourd’hui dans les galeries d’art et les musées.

Ginger Wikilyiri, Kalayaku, 2009. Phot. © blitz + pixel, Nussdorf

Ginger Wikilyiri, Kalayaku, 2009. Phot. © blitz + pixel, Nussdorf

Art aborigène, un paradoxe ?

La notion d’art n’existait pas chez les populations australes avant que n’arrivent les colonisateurs. Dans les créations rituelles, ils ont vu des formes esthétiques, ou simplement des curiosités exotiques... C’est ainsi que des œuvres se sont retrouvées chez des collectionneurs, dès le XlXe siècle.

Mais c’est en réaction aux bouleversements imposés aux sociétés autochtones, et dans le cadre d’une résistance identitaire, qu’est né « l’art aborigène ». À partir des années 1970, il est devenu un moyen de transmettre des savoirs culturels menacés et d’amener à une reconnaissance de peuples marginalisés. Dans plusieurs régions du continent ont fleuri des centres autogérés permettant d’assurer une subsistance matérielle aux communautés.

Le caractère sacré des œuvres échappe la plupart du temps à ceux qui les achètent tandis que les communautés s’en rappellent le sens profond. Chaque artiste s’estime le gardien ou la gardienne d’un ou plusieurs esprits, ainsi que de la Terre Mère qui les abrite et qu’il convient de préserver.

Ainsi Ronnie Tjampitjinpa (1943–2023), natif de Muyinnga, région occidentale, a grandi en parcourant les terres ancestrales du peuple Pintupi avec sa famille. Son rêve de feu, longue toile rouge traversée d’un sillon noir, rappelle l’importance du brûlis, qui préserve la nature des incendies.

Ginger Wikilyiri, dans une toile plutôt figurative, raconte l’histoire de Dinewan, l’émeu, et de Goomglegubbon, le dindon. Ce dernier fait croire à l’émeu qu’il est plus honorable de marcher que de voler et l’animal se coupe les ailes. Il se venge en persuadant le volatile que mieux vaut pondre peu, afin de limiter sa progéniture.

Un espace de l’exposition est réservé à l’écoute de ces récits, qui nous projettent dans le Temps du Rêve.

Phot. © MD

Phot. © MD

Art aborigène, le temps du rêve
S Commissariat général Aurosi Moreno, directrice du Musée de Lodève, assistée de Cécile Chapelot, chargée des expositions et des collections Beaux-Arts S Commissariat scientifique Janna Eisenbeis, directrice de la collection Klein, au Kunstwerk Sammlung Klein à Eberdingen (Allemagne), Ulrich Menter, ethnologue, spécialiste de l’art d’Océanie S Les textes d’introduction aux trois sections de l’exposition (Country, Creation, Ceremony) sont issus d’une collaboration entre Margo Neale, Adrian Newstead, Dr. Ulrich Menter, et the Institute for Cultural Exchange.

Du 18 avril au 30 août 2026
Musée de Lodève Square Georges Auric 34700 Lodève
Tél : 04 67 88 86 10 www.museedelodeve.fr

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