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Arts-chipels.fr

7 Minutes (Comité d’usine). Un théâtre de résistance.

Phot. © Alexandre Tourte

Phot. © Alexandre Tourte

Faut-il renoncer à 7 minutes de pause pour échapper à un plan social ? Les onze femmes du comité d’entreprise ont une heure pour décider de l’avenir des salariées de l’usine. Le thriller social de Stefano Massimo prend corps et voix dans la mise en scène vigoureuse d’Olivier Mellor, soutenue par quatre musiciens. Une création présentée au centre culturel Jacques Tati, à Amiens.

Une écriture sur le fil du rasoir

Elles sont dix à faire les cent pas sur le plateau, occupant leur attente par des bribes de conversation. Que se passe-t-il dans les bureaux de l’usine ? Depuis plus de trois heures, Blanche, leur porte-parole, est sur la sellette, face aux « costards cravates » qui ont racheté Picard et Roche, une usine textile de deux cents salariés. La conversation va bon train à la cafeteria. Chacune émet des doutes quant aux négociations menées par leur déléguée. Ne va-t-elle pas les trahir ? Des dissensions se font jour dans le groupe. On se chamaille.

Ce prologue choral, où les personnages ne sont pas encore complètement dessinés, installe une ambiance tendue, sur fond de musique. Le suspense est à son comble lorsque Blanche paraît. Le texte fait en sorte qu’elle n’en vienne pas directement au fait, gênée qu’elle est de délivrer le verdict. Elle tient le public, comme ses dix camarades, en haleine.

Personne ne comprend son embarras quand on apprend que l’usine ne fermera pas, à condition que les employées acceptent de réduire le temps de leur pause déjeuner. C’est plutôt une bonne nouvelle.

Que sont sept petites minutes au regard d’un licenciement collectif ? C’est l’emploi de deux cents personnes qui est en jeu. Au départ, le consentement est massif.

Voici Blanche isolée, seule contre toutes à exposer ses doutes : « Qu’est-ce que nous sommes prêtes a accepter, demande-t-elle, pour garder notre poste ? » Les membres du comité disposent d’une heure de réflexion avant de voter. Chacune prend position selon son âge, son histoire, ses besoins, ses convictions. Les débats s’enveniment, sous la plume alerte de Stefano Massini. On verra, pendant l’heure qui suit, que rien n’est encore joué.

Phot. © Alexandre Tourte

Phot. © Alexandre Tourte

Une mise en scène de la démocratie

Blanche (Karine Dedeurwaerder) va essayer de convaincre ses camarades qu’il s’agit d’un marché de dupes. La comédienne recourt à la persuasion. Réprimant sa colère, elle explique : « On a été vendues, on change de propriétaire et de gestion ». Odette, ouvrière, comme elle, se range à ses côtés : c’est un nouveau type management dont elle a été victime dans une autre entreprise, qui a finalement fermé malgré les sacrifices consentis par les travailleurs. La direction veut réduire les coûts de main d’œuvre. En effet, ces sept minutes ne sont pas grand chose mais à l’échelle des deux cents salariés de l’usine, elles représentent des milliers d’heures par an, offertes aux patrons. Donc autant d’emplois en moins pour la région. Ne faut-il pas penser aux autres ? De plus voter, positivement, ce serait donner des idées aux autres patrons : « Si ça a marché chez nous, ça marchera chez eux », dit Rachel.

Les comptes de Picard et Roche sont positifs, les carnets de commande pleins, admet Sophie, la comptable. Il n’est donc pas question de fermer mais d’augmenter les profits pour distribuer des dividendes aux actionnaires de la multinationale qui a repris la filature.

La parole, ici, est une arme qui déjoue la perversité du système capitaliste et des stratégies managériales appliquées dans de nombreuses « restructurations ». Stefano Massimo s’est inspiré de la mobilisation collective des ouvrières de l'entreprise de lingerie Lejaby, à Yssingeaux (Haute-Loire) en 2012. Largement médiatisée, elle a défrayé la chronique et fait l’objet de deux films documentaires et d’une pièce de Carole Thibaut, À plates coutures.

Les doutes s’insinuent dans les esprits: Certaines se rallient aux avis de Blanche, les autres, par peur de perdre leur emploi, sont d’accord pour faire cadeau de leur temps à la direction.

Les points de vue et les attitudes divergent selon l’âge, le poste occupé et l’origine sociale. Les employées de bureaux, moins radicales, s’opposent aux ouvrières ; les plus anciennes sont plus sensibles aux arguments de Blanche que leurs cadettes. Arielle, la plus jeune, se rebelle franchement et en vient presque aux mains avec Mireille, une ouvrière, comme elle. Mathab, parmi les trois étrangères au sein du groupe, longtemps restée en retrait de la discussion, se manifeste : par rapport aux gens dans son pays, elle se trouve privilégiée, en France, et redoute d’être licenciée.

Les actrices incarnent avec justesse les divers types de personnages, leur donnent une épaisseur existentielle. Du groupe émergent des individualités, les caractères s’affirment, les opinions s’affinent au fil de la pièce.

La mise en scène fait entendre et voir les subtils retournements d’opinion portés par l’écriture et met en valeur une dialectique imparable.

Phot. © Alexandre Tourte

Phot. © Alexandre Tourte

Une compagnie engagée

Ce n’est pas la première fois que la compagnie du Berger, sous la houlette d’Olivier Mellor, aborde l’univers de l’usine. La rencontre avec Robert Linhart fut décisive pour l’équipe et déboucha sur l’adaptation scénique de son livre, L’Établi. Pour sa première saison de résidence, en 2018, au Centre culturel Jacques Tati à Amiens, la compagnie s’empara de ce récit, publié en 1969 et devenu une référence de la sociologie française. S’ensuivirent quatre années de tournée et plus de cent représentations. Dans le huis-clos de 7 Minutes, pas de coups de gueule, de slogans excités, mais une confrontation des idées, des convictions, des peurs. Une interrogation collective sur le monde du travail avec ses contradictions. La démocratie en action.

Une scénographie musicale

Le plateau nu, garni de quelques chaises et d’une machine à café, sera l’arène des affrontements. En fond de scène s’élève un mur fait de cartons empilés, matière brute et seul élément de décor. Derrière cette mince cloison, se joue l’avenir des ouvrières, un espace bruissant de vie, rendu concret par la présence hors-champ de quatre musiciens. Tous multi-instrumentistes, ils meublent l’attente des protagonistes pendant l’absence de Blanche et rythment leurs échanges verbaux. Un solo de saxophone accompagne une chanson. Un son percussif souligne une prise de parole. La partition originale de Sévérin Toskano Jeanniard, compagnon de route de la compagnie depuis ses débuts, dialogue en permanence avec les faits et gestes des comédiennes. Le compositeur, à la basse et aux percussions, s’accorde avec ses trois partenaires, les uns au saxophone, d’autres à la guitare... Un bel ensemble, invisible mais omniprésent. En arrière plan, on entend les bruits de couloirs, des machines, et de la ville...

Phot. © Alexandre Tourte

Phot. © Alexandre Tourte

Un auteur à lire et à suivre

Rares sont les écrivains qui proposent pour la scène des sujets de société aussi percutants, ancrés dans le vif des personnages. L’Italien Stefano Massini est de ceux-là. À bonne école, comme assistant de Luca Ronconi au Piccolo Teatro de Milan, il s’engage dans l’écriture et obtient un premier succès avec L'Orso Assordanto del Bianco, une pièce sur Van Gogh. 7 Minuti, Consiglio di fabbrica, paru en 2014 et créé à Milan par Luca Ronconi, lui vaut d’être traduit et joué et dans de nombreux pays, jusqu’en Iran, au Venezuela ou en Afghanistan. En France, on a vu la pièce à la Comédie-Française, mise en scène par Maëlle Poésy en 2021. Michel Didym l’avait montée en opéra, sous la direction musicale de Francesco Lanzillotta, à l’Opéra national de Lorraine (2019).

Même succès pour la pièce Lehman Trilogy (Chapitres de la chute / Saga des Lehman Brothers, à l’origine un roman de 848 pages dont l’écrivain a tiré une version théâtrale à la demande d’Arnaud Meunier, pour une création à la Comédie de Saint-Étienne (2017). C’est la saga des trois frères Lehman : immigrés aux États-Unis, ils y ont fait fortune jusqu’à l'effondrement de leur banque en 2008. On a découvert aussi dans sa traduction française, Femme non rééducable, portrait de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée pour avoir dénoncé la guerre en Tchétchénie. Un plaidoyer pour la liberté de la presse.

Dans son dernier roman, Donald, Stefano Massimo épingle la mégalomanie du président américain. Un texte en vers libre qui risque fort de trouver le chemin de la scène. Stefano Massini, dramaturge autant que romancier accompli, dirige depuis 2015, le Piccolo Teatro de Milan ; il a également traduit en italien des pièces de William Shakespeare et adapté pour le théâtre romans et récits.

7 Minutes (comité d’usine)
S Texte Stefano Massini traduit de l’italien par Pietro Pizzuti (l’Arche) S Mise en scène Olivier Mellor S Avec Marie Laure Boggio, Delphine Chatelin, Marie-Béatrice Dardenne, Valérie Decobert, Karine Dedeurwaerder, Aurèlie Longuein, Valentine Loquet, Sophie Matel, Elsie Mencaraglia, Emmanuelle Monteil, Fanny Soler S Musique originale Séverin Toskano Jeanniard S Musiciens François Decayeux (guitare, trombone, percussions), Séverin Toskano Jeanniard (basse, sax alto, progs), Olivier Mellor (guitare, sax alto, kaoss, percussions), Louis Noble (guitare, sax ténor) S Lumière Olivier Mellor S Son Séverin Toskano Jeanniard S Scénographie Olivier Mellor, François Decayeux, Séverin Toskano Jeanniard, Louis Noble S Photos, vidéo-documentaire Alexandre Tourte S Avec le soutien de la Comédie de Picardie – scène conventionnée, Amiens, de la Maison de la Culture – scène nationale, Amiens et du Feminist Futures Festival S Production Cie du Berger S Coréalisation Théâtre de l’Épée de Bois, Paris S La Compagnie du Berger est compagnie associée au Centre culturel Jacques Tati, à  Amiens, et au Théâtre de l’Épée de Bois, à Paris S Durée 1h35

Création du 27 au 31 janvier 2026 Centre Culturel Jacques Tati, Amiens
Du 11 au 28 juin 2026 Théâtre de l’Épée de Bois, Paris
À lire
7 Minutes, traduction Pietro Pizutti (L’Arche éditeur)
Femme non rééducable, traduction Pietro Pizzuti (L’Arche éditeur)
Chapitres de la chute. Saga des Lehman Brothers, traduction Pietro Pizzuti (L’Arche éditeur)
Terre noire, traduction Pietro Pizzuti (L'Arche éditeur)

Donald, roman traduit par Nathalie Bauer (Éditions du Globe)

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