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Arts-chipels.fr

Notre humble avis. Quand le ras-du-vécu alimente le Masque et la Plume…

Phot. © Rebecka Oftedal

Phot. © Rebecka Oftedal

Quand critiquer devient un acte théâtral et que créer se transforme en espace pour la critique, le jeu des doubles jeux est au rendez-vous. D’autant qu’Igor Mendjisky ajoute à sa facétieuse et farcesque tambouille une sauce « public » pleine de saveur.

Ils sont cinq, installés derrière une table munie de micros, dos au public – l’arrivée de l’auteur-metteur en scène au début du spectacle les fera se retourner. Ils n’ont pas figure humaine avec leurs demi-masques aux traits outranciers. Ils sont des archétypes, cependant dotés d’une humanité lorsque leur créateur leur demandera de se présenter.

Ils sont là, parce qu’ils animent, en tant que critiques amateurs, une émission artistique et culturelle dans une radio libre, Radio Complice, à Saint-Quentin-la-Poterie, dont les noms à eux seuls révèlent l'insistance comique.

Phot. © Rebecka Oftedal

Phot. © Rebecka Oftedal

Des personnages hauts en couleurs

Ils parlent d’eux l’un après l’autre, ces intervenants groupés autour de la table, et déjà la description qu’ils font d’eux-mêmes et leur présence en scène les dissémine sur un vaste spectre intellectuel et social.

David, l’animateur-modérateur, voix douce et parole mesurée et circonspecte, est un ancien chercheur du CNRS, un scientifique retraité dont le vocabulaire choisi et l’élocution soignée en fait comme un chef de file, la morgue directoriale en moins.

Il est encadré par deux éléments féminins. D’un côté, une femme dans la soixantaine, Nadine, « malheureuse en amour », dit-elle, mais héritière d’une fortune qui lui a permis d’ouvrir une galerie d’art, à la voix aigrelette et à l’attitude un peu vindicative ; de l’autre une lycéenne, Joséphine, contrainte à un service civil suite à un acte de vandalisme dans son lycée. Punkette avec juste un petit filet de voix, elle ne prend la parole que lorsqu’on la sollicite mais, décalée par rapport aux « adultes » et lauréate de prix en littérature, cite, au passage, Nietzsche ou Bourdieu quand ce n’est pas Marx…

Elles sont encadrées, de part et d’autre, par deux hommes pas à piquer des hannetons. D’un côté, un zozotant trentenaire réparateur de vélos, Hugues, bricoleur d’un peu tout et grand incompris devant l’Éternel, fondu de cinéma ; de l’autre, un restaurateur à la faconde méridionale et au verbe haut, à la mesure de son ambition d’être quelqu’un, d’être considéré comme un artiste dans le domaine de la gastronomie qui est le sien.

Échelle des âges et différences sociales font de leur cohabitation hétéroclite un cocasse raccourci d’humanité dans laquelle, d’une certaine manière, les spectateurs pourraient se reconnaître.

Quant à l’auteur-metteur en scène qui lâche la bride à ses personnages, il joue ici le rôle de producteur, recadrant les intervenants lorsque leurs épanchements personnels deviennent trop envahissants, ou remettant, du fond de la salle, un peu d’ordre lorsque des débordements surviennent – ce qui arrive, bien entendu.

Phot. © Rebecka Oftedal

Phot. © Rebecka Oftedal

Des critiques à la tribune

Critiques au petit pied, ils sont réunis par une passion commune, l'art, même si tous ne mettent pas la même chose derrière ce simple mot. D'ailleurs la question leur sera posée, finalement, dessinant ce qui ressemble à une nébuleuse aux contours flous, fuyants, en perpétuelle métamorphose. Ils viennent ici débattre, à une tribune aujourd'hui enregistrée en présence de spectateurs – le public du spectacle –, de toutes les formes d'art.

Les sujets du jour, suivant une structure construite à l'avance, concerneront, pour la littérature, Madame Bovar et de Flaubert, pour les beaux-arts le Pop Art et, pour le cinéma, le Grand bleu de Luc Besson. Courrier des auditeurs – et celui-ci revêtira une importance particulière dans les relations entre deux des personnages – et « Moment musical » complétera le tour d'horizon.

Mais sous le caractère anodin des thèmes se dissimulent nombre d'écueils qui vont faire dérailler à maintes reprises la mécanique en apparence bien huilée du débat entre gens de bonne compagnie. Parce que sous l'opinion émise, souvent de manière généraliste et englobante, se cache un « je » qui ne dit pas son nom, et que les expériences personnelles accumulées par chacun pèsent dans le jugement qu'il porte sur l'œuvre d'autrui.

Entre le scientifique amoureux transi qui étale sous un truchement anonyme ses élans de cœur, le réparateur de vélo aux sobriquets de « brosse à chiottes » et autres gracieusetés, qui se refugierait volontiers au coin du feu qu'Emma Bovary abhorre, ce qui lui fait détester le personnage, et la punkette qui regarde ces has been du haut de son univers truffé de codes à l'envers des autres, les apostrophes fusent, le ton monte et l'on s'amuse des transpositions qu'on peut faire à d'autres situations, d'autres événements, d'autres spectacles ou expositions qui ont engendré des prises de position antagonistes de la critique, qui a tantôt sorti l'encensoir ou tantôt le fouet, tantôt porté au pinacle ou tantôt voué aux gémonies.

Sous le restaurateur ulcéré d'une mauvaise critique parue sur son « art », on voit apparaître les prises de bec parfois homériques et les éreintes du Masque et la Plume , mais pas seulement, qui engendrent, du côté du créateur – et ici de l'auteur – une souffrance qui transparaît sous la farce.

Phot. © Rebecka Oftedal

Phot. © Rebecka Oftedal

Au-delà de la critique, l’art

Ce qui émerge de ces joutes oratoires, menées sans temps mort, avec un sens du comique très assumé et efficace, ce sont aussi ces sujets qui divisent et font de l’art un objet vivant. Nadine rappellera avec à-propos que Monet, adulé aujourd’hui, fut, en son temps, accusé de produire des œuvres non finies. Une belle voie d’accès pour introduire, par exemple, des élèves à la réappropriation, via sa relecture, d’une culture « classique » vécue comme hors-jeu.

Qu’on se penche sur les ballons tordouillés et agencés en forme de cygne de Jeff Koons ou sur les projections d’urine sur une plaque métallique qui marquent les Oxydation Paintings d’Andy Warhol et de ses amis, projetés en fond de scène, ou qu’on débatte sur le comportement d’Emma Bovary et les interprétations qu’on peut en faire – à propos de son mépris de sa vie petite-bourgeoise, de son désamour pour sa fille, de son consumérisme ou de son suicide – se dessine une définition de l’art qui se niche dans les conflits d’interprétation auxquels il donne lieu.

Qu’il soit expression de l’âme, irruption du sacré, trouble de la conscience, expression d’une fragilité, émerveillement ou choc, la création est aussi art parce qu’elle fait débat, parce qu’elle ouvre des brèches, engendre des questionnements.

Débordant le simple sujet de la « critique », dans sa forme pleine de malice d’un théâtre qui joue sur ses codes, Notre humble avis interroge notre manière d’aborder l’art et de regarder les œuvres d’art pour dépasser les visions orientées et accepter que la « vérité » peut être plurielle et contradictoire. Moyen de savoir où nous nous situons et de comprendre que nous avons sur le monde un point de vue. Un humble avis…

Phot. © Rebecka Oftedal

Phot. © Rebecka Oftedal

Notre humble avis
S Texte et mise en scène Igor Mendjisky S Avec, en alternance, Sylvain Debry, Quentin Raymond, Gauthier Wahl, Thomas Roy, Adèle Royné, Ophélia Kolb, Igor Mendjisky et Angélique Flaugère S Masques Etienne Champion S Lumière Mitzi Lowy S Conception du décor Jean-Luc Malavasi S Production Cie Moya Krysa S Avec le soutien de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet S La compagnie Moya Krysa est conventionnée par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles S Création le 5 mai 2026 au Théâtre L’Azimut de Châtenay Malabry S Durée 1h10 S À partir de 14 ans

Du 19 mai au 6 juin 2026, du mardi au samedi à 20h30
Athénée Théâtre Louis-Jouvet - 4, square de l’Opéra, 75009 Paris
Rés. 01 53 05 19 19 www.athenee theatre.com

Du 4 au 23 juillet 2026 Théâtre du Train Bleu, Festival d’Avignon (84)
Le 20 novembre 2026 Théâtre Roger Barat, Herblay (95)

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