21 Mai 2026
Photographe inconnu. Lee Miller avec son appareil lors d’une séance photo Schiaparelli pour Vogue (Lee Miller with camera on Schiaparelli fashion assignment for Vogue). Musée d’Art Moderne, Paris 1945 © Lee Miller Archives England 2026 All Rights Reserved
Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris retrace le parcours d’une artiste tour à tour actrice, mannequin, photographe de mode, globe trotter, correspondante de guerre... Des élégantes maisons de couture aux champs de bataille, de New York à Paris et à Londres, des années 1920 aux années 1950, l’intrépide Américaine pose un regard lucide et engagé sur son temps. Une passionnante rétrospective, à voir jusqu’au 2 août 2026.
Des deux côtés de la caméra
Dix-huit ans après la dernière rétrospective française au Jeu de Paume, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris propose un parcours en six parties, mêlant approche chronologique et thématique. On y découvre une personnalité attachante derrière ses photos : celles où elle figure et celles qu’elle a réalisées. « [Je suis] pour ainsi dire née dans une chambre noire et c’est là que j’ai grandi », plaisantera Lee Miller (1907-1977) qui se révèle ici une grande artiste, trop longtemps reléguée au rôle d’égérie et restée dans l’ombre de l’Histoire.
Dès l’entrée de l’exposition, la jeune femme crève l’écran, sous les traits d’une beauté évanescente dans Le Sang d’un poète de Jean Cocteau, tourné en 1930. Pour Fanny Schulmann, commissaire de l’exposition : « Ce film s’annonce prémonitoire. Lee Miller y apparaît sous de multiples avatars, tour à tour statue animée, joueuse de cartes, femme fatale provoquant la mort : comme un écho à toutes ses incarnations. »
Arrivée à Paris à vingt-trois ans, déjà à la une des journaux de mode de son pays, la blonde Américaine fréquente le milieu des surréalistes ; on la voit, immortalisée par la caméra de Man Ray, un temps son mentor et amant. Elle apprend vite en le côtoyant et va bientôt « préférer prendre une photo qu’en être une », selon ses mots. Ensemble, ils explorent le potentiel érotique du médium argentique, notamment avec ce que Lee Miller appelle la « solarisation », un procédé de surexposition de la pellicule au tirage, créant des effets de halo.
De retour à New York, après avoir quitté Man Ray en 1932, elle gardera à jamais de ce compagnonnage ainsi que de sa fréquentation de l’avant-garde (Picasso, Picabia Éluard et les autres) un sens artistique aigu et une manière singulière de saisir le réel, de le mettre en scène. « Certaines de mes photographies, dira-t-elle, je les ai imaginées, comme pour une peinture, et j’ai réuni le matériau nécessaire à leur réalisation. »
On constate, dans le corpus de l’exposition, un souci de la composition, un soin dans les arrière-plans, une juxtaposition ironique du sordide et du beau, un goût du contraste, des cadrages non conventionnels. L’artiste réalisait elle-même nombre de ses tirages, opération pour elle aussi importante que la prise de vue. Des tirages d’époque constituent une bonne partie de la rétrospective, témoignant du perfectionnisme de la jeune femme.
Lee Miller, Portrait de l’espace (Portrait of Space). Al Bulwayeb, près de Siwa, Egypte 1937 © Lee Miller Archives England 2026 All Rights Reserved
Une vie transatlantique
L’exposition s’ouvre sur la section « Face à l’objectif », une série de portraits de Lee Miller réalisés par les plus grands photographes américains des années 1920 et 1930. Mannequin, elle est l’un des modèles les plus recherchés par les magazines, figurant l’archétype de la femme moderne, émancipée et active. On détecte, sur les couvertures de Vogue de l’époque, un regard résolu, une allure conquérante, sans apprêt, malgré la sophistication de certains clichés.
Même aura dans les portraits réalisés par Man Ray, corps sublimé par des effets d’optique et de montage. Techniques qu’elle reprendra à son compte dans les autoportraits qu’elle réalise ces années-là, comme son célèbre buste nu sans tête, figure féminine mystérieuse en clair-obscur. Ses œuvres sont alors exposées dans les galeries parisiennes aux côtés des grands photographes de l'époque (Germaine Krull, Brassaï...).
De retour à New York, elle ouvre son propre studio et collabore avec le magazine Vogue, auquel elle propose, en héritière du surréalisme, des images osées, loin du glamour habituel, mais qui sont pour plaire aux Américaines, friandes de modernité. Elle impose une image de la femme émancipée qu’elle incarnera tout au long de sa vie.
Dans la section « Nouvelles Visions », nous la suivons dans ses voyages : refusant l’exotisme, elle plonge directement dans une réalité transfigurée par son regard aigu. Installée un temps au Caire, avec son éphémère mari, l’homme d’affaires égyptien Aziz Eloui Bey, elle parcourt la région. Du haut de la Grande Pyramide, elle propose une vue inédite du Caire, baignée dans l’ombre triangulaire du monument. Dans ses paysages de désert ou ses portraits de pêcheurs tunisiens, elle porte son attention vers les contrastes de matières et de formes, les angles inhabituels de prises de vues. Son œil détecte les silhouettes fantastiques, les allusions érotiques. Les toiles déchirées, les statues drapées et les rochers anthropomorphes captés sur sa pellicule aiguisent l’imagination.
Lors d’une équipée dans les Balkans en1937, avec le peintre et poète surréaliste anglais Roland Penrose, qui deviendra son époux, elle se plaît à immortaliser les paysans roumains et surtout les Roms, musiciens et montreurs d’ours. Des saltimbanques qu’elle ne retrouvera pas quand elle reviendra en 1946, car ces populations nomades auront été largement exterminées dans les camps de la mort nazis. Ces photos illustrent le poème de Roland Penrose, publié en 1938, The Road is Wider than Long (La route est plus large que longue).
En 1939, au déclenchement de la guerre, elle choisit de rester à Londres et travaille pour le Vogue britannique en tant que photographe de mode (à voir dans la salle « Voici Vogue malgré tout »), puis comme reportrice de guerre.
Lee Miller, Mannequin (Elizabeth Cowell) portant une tenue de Digby Morton (Model Elizabeth Cowell wearing Digby Morton Suit). Middle Temple, Londres, 1941 © Lee Miller Archives England 2026 All Rights Reserved
La combattante oubliée
La section « Sombre gloire » fait référence à l’ouvrage Grim Glory : Pictures of Britain Under Fire (Gloire lugubre, images de la Grande-Bretagne sous le feu), publié en1941, premier projet éditorial d’envergure de Lee Miller. Il regroupe une centaine d’images sur la vie quotidienne des Britanniques pendant le Blitz. On retrouve, dans les vingt-deux clichés de l’Américaine, son esprit patriote teinté d’humour noir, avec cadrages insolites, plans de guingois, contrejours inattendus. Elle se plaît à montrer des femmes engagées dans la lutte, comme la pilote polonaise Anna Leska aux commandes d’un Spitfire, la plieuse de parachutes à la Royal Naval Air Station de Yeoviton au Royaume-Uni ou sa consœur américaine Thérèse Bonney en pleine action, armée d’un Rolleiflex.
Enfin, la salle « Sur le front » nous la présente en guerrière. Dès 1942, elle a obtenu son accréditation comme correspondante de guerre pour le magazine Vogue et elle est la seule femme à suivre l’avance de l’armée américaine, des plages de Normandie aux camps de la mort et au « nid d’aigle » d’Adolf Hitler en Bavière. C’est là qu’elle pose, prenant un bain dans la baignoire du dictateur, pour l’objectif de son confrère David Schermann. En complément de l’exposition, dans un témoignage filmé, le reporter américain nous livre quelques anecdotes sur celle qui, pour lui, « incarna au plus près la nouvelle femme du milieu du XXe siècle ». Il raconte leur découverte conjointe des camps de Dachau et Buchenwald, à laquelle l’exposition réserve une salle destinée « au public averti », intitulée : « C’est pourtant vrai ! ». Ce qu’elle découvre dans ces camps marqueront à jamais la jeune femme. Son Rolleiflex n’ayant pas de téléobjectif, elle s’approche au plus près de ses sujets et montre l’horreur avec une extrême sobriété, sans céder au sensationnalisme. Ce sont des documents inestimables face à ceux qui, plus tard, nieront l’existence de ces lieux d’extermination.
Lee Miller, Femmes équipées de masques anti-feu (Fire Masks). Downshire Hill, Londres, 1941 © Lee Miller Archives England 2026 All Rights Reserved
Les séquelles
L’armistice signé, Lee Miller poursuit sa route sans l’armée américaine, prolongeant son reportage jusqu’en Roumanie : ses prises de vue sont présentées dans la section « Séquelles ». Ce ne sont que ruines et signes d’effondrement. On y voit une chanteuse à contrejour dans les décombres de l’Opéra de Vienne. Certains clichés ne manquent pas d’humour comme celui intitulé « Ligne directe avec Dieu » : un crucifix de pierre à moitié détruit, en Alsace, coiffé d’un enchevêtrement de fils électriques ou télégraphiques...
Alors dopée aux amphétamines, la reportrice n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le médecin qu’elle consulte, de retour à Londres, n’y voit que fatigue, sans diagnostiquer un syndrome post-traumatique et de dissociation sévère, pourtant courant chez ceux qui reviennent du front.
Elle tente d’oublier en s’impliquant, avec Roland Penrose, qu’elle épouse en 1947, dans la création de l’Institute of Contemporary Arts à Londres, qui devient rapidement l’un des centres d’art contemporain les plus importants du pays. La famille se partage alors entre Londres et Farleys House, dans le Sussex, où le couple continue à recevoir ses amis artistes, lors de fêtes mémorables où l’on sert des plats extravagants, inventés par la maîtresse de maison, devenue cordon bleu. Ses recettes de cuisine, publiées, remportent un certain succès.
Lee Miller n’évoquera plus ses années de guerre et fera silence sur ce qu’elle a traversé. Au point que son travail est peu a peu tombé dans l’oubli.
Il faudra que son fils, Antony Penrose, se transforme en archiviste pour mettre à jour les images que l’on peut voir aujourd’hui, extraites du fond des quelque 600 000 tirages et négatifs qu’il a rassemblés dans la maison du Sussex. Il espère en faire un musée. Dans une interview, diffusée à la fin de cette rétrospective, il livre des facettes méconnues de sa mère.
De salle en salle, au Musée d’Art Moderne, les images soigneusement choisies nous emmènent des années folles à l’enfer de la guerre, révélant chacune l’engagement et l’exceptionnelle créativité d’une femme en phase avec son temps.
Lee Miller
Exposition organisée par le Musée d’Art Moderne de Paris en collaboration avec la Tate Britain et l’Art Institute of Chicago S Commissaires Hilary Floe, conservatrice en chef à la Tate Britain et Fanny Schulmann, conservatrice en chef au Musée d’Art Moderne de Paris S Assistées de Saskia Flower à la Tate Gallery et Adelaïde Lacotte et Paul-Émile Pacheco au Musée d’Art S L’exposition à la Tate Britain a été présentée du 2 octobre 2025 au 15 février 2026 et du 29 août au 7 décembre 2026 l’Art Institute of Chicago (USA)
Du 10 avril au 2 août 2026
Musée d’Art Moderne de Paris, 11 avenue du Président Wilson 75116 Paris.
Tél. 01 53 67 40 00 www.mam.paris.fr