22 Mai 2026
Sous la plume labile de Lazare, reviennent en éclats et en écho avec notre aujourd’hui, des épisodes de la Révolution. Huit interprètes incarnent avec talent une galaxie de personnages. La mise en scène débridée de l’auteur est encore à la recherche de son rythme.
L’histoire en vrac
Marat, Robespierre, Olympe (de Gouges), Marie-Antoinette, Lafayette, autour desquels gravitent Danton et Théroigne (dite de Méricourt), Camille (Desmoulins) et bien d’autres... valets, commerçants, paysans, nobles, reines, rois, enfants, gueux et moutons... Leurs destins (comme autant de rôles dans cette histoire) sont distribués au berceau par la Fée Gouzail, dont des mères, nourrissons au bras, attendent le verdict. Une chanson clôt ce préambule : Faut-il bien qu'on naisse /dans une France/ où nous sentons de vilains monstres pleins d'ignorance ?/ faut-il bien qu’on naisse ?/ faut-il bien qu’on naisse ?/ pour finir dans le tableau la tête tranchée ». Le ton est donné.
Avec L’Avenir des reflets, Lazare, artiste polymorphe, poète, metteur en scène, slameur à ses heures... ouvre un nouveau cycle théâtral : La Comédie du mauvais sang. Ici, le passé n’est pas reconstitué mais vient hanter le présent. L’auteur veut faire du théâtre « un lieu de convocation » : « Ce qui m’importe, c’est de rendre à ces figures leur puissance de présence, leur vitalité, leur trouble, leur capacité à nous atteindre aujourd’hui. »
Une ribambelle de personnages, historiques ou fictionnels, va se succéder, trois heures quinze durant, dans un défilé de tableaux, rythmés par des chansons. De 1789 à 1793, de la marche des femmes sur Versailles au serment du Jeu de Paume, de la fuite de Louis XVl et Marie Antoinette à Varennes à la guillotine, les séquences se déploient en ordre chronologique, mais l’auteur s’autorise des anachronismes, en référence à notre actualité ou à la mythologie grecque. La grande Histoire, selon Lazare, est traversée d’histoires personnelles, de saynètes anecdotiques, souvent amusantes, parfois émouvantes. De ce tourbillon d’événements émergent deux personnages emblématiques : Jean-Paul Marat et Olympe de Gouges, figures visionnaires, porteuses d’avenir, lanceuses d’alerte.
Olympe et Marat, les hérauts du futur
Joué par un Denis Lavant cavalcadant d’une humeur enjouée à des idées noires, d’une époque à l’autre, Marat est une sorte de savant fou, politicien visionnaire, épris de justice et prophète de malheur. Fort en gueule et paranoïaque (souvent à juste titre), il voit dans son journal, L’Ami du peuple, un organe puissant de la contestation et de la parole révolutionnaires. Il est le fil rouge de la pièce, une référence à laquelle on revient toujours en contrepoint des événements. Une sorte de passeur entre les revendications populaires d’hier et celles d’aujourd’hui.
Son pendant féminin, Olympe de Gouges, est porté avec flamme par la comédienne, chanteuse et acrobate, Ava Baya, remarquable en pasionaria féministe. Dans son costume rouge, elle est celle qui veut prendre la parole à tout prix, pour le droit des femmes au divorce et au vote, contre l’esclavage. Elle est celle, aussi, qu’on veut faire taire. On la voit se bagarrer avec les censeurs de la Comédie-Française à propos de sa pièce, Zamore et Mirza ou l’Esclavage des Noirs, un drame en trois actes qui, malgré les modifications demandées, ne sera joué que trois soirs, interdit par les gros négociants trafiquants d’esclaves. Mais ses écrits, dont la Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne ont traversé les siècles. Elle apparaît ici comme « une figure de liaison, en ce qu’elle relie les causes, les douleurs, les combats, sans jamais les hiérarchiser », précise Lazare. Autrement dit, elle incarnerait la convergence des luttes. Le registre dans lequel elle s’exprime tranche avec le style parodique de l’ensemble de la pièce, comme si l’auteur lui conférait un statut à part.
Ce n’est pas le cas de Marat, dont le rôle, aux différents registres d’écriture, semble taillé sur mesure pour Denis Lavant, figure tragique, clown triste aux accents beckettiens.
Une dramaturgie hybride
Le dispositif scénique propose un espace hiérarchisé reproduisant la société. Les dominants occupent le haut de la scène, sur des passerelles dressées de part et d’autre : appartement de Louis XVl et Marie Antoinette, puis tribune à l’assaut de laquelle montent les révolutionnaires... On voit Olympe de Gouges essayer de se hisser jusqu’en haut, en vain.
En bas gravite le peuple et se déroulent les événements marquants, rapportés dans les manuels scolaires ou des ouvrages moins connus. Une trappe s'ouvre. Elle devient tombe d'où Olympe de Gouges est déterrée par un historien et biographe contemporain, ou cachot où périront les nobles. Des accessoires représentatifs apparaissent : guillotine miniature que l'on aiguise, façade de carrosse où prennent place les fugitifs de Varennes, montgolfière qui emporte le fils d'Olympe de Gouges. Des masques d'animaux couvriront les visages, pour figurer le cheval d'un cocher ou des ours sortis des fantasmagories animalières d'Olympe. L'Ami du peuple, tiré en grand, devient banderole pour slogan ou cachette de Marat.
La scène grouille de monde , une trentaine de personnages dans de courtes scènes, les uns historiques, d'autres anonymes : deux petites filles, l'une riche l'autre miséreuse, se disputent un rat ; un couple de paysans déplore la disette...
Le passé antique est également convoqué : dans un hôpital psychiatrique, Persée, en quête de la Gorgone, dialogue avec Théroigne de Méricourt. Celle qu'on a surnommée l'Amazone de la République et qui, déguisée en guerrière, incitait les femmes à s'armer, est en effet morte folle dans un asile. Elle échappa ainsi à la l'échafaud, contrairement à d'autres femmes révolutionnaires : Mme Roland et Olympe de Gouges... Qui ne connaît pas son Histoire de France aura du mal à comprendre le sens de cet épisode, et pourquoi il convoque la mythologie. D'autres séquences sont heureusement plus explicites. Mais l'ensemble s'étire, se perd souvent dans des scènes superflues, répétitives, hors de propos. La pièce gagnerait à plus de concision.
Malgré tout, de très beaux moments de théâtre nous captivent, grâce notamment au talent des acteurs et actrices. Entre les chansons qui, à la manière des songs brechtiens, accompagnent les séquences, ils sont prompts à endosser costumes de fortune, perruques, barbes et moustaches pour incarner à eux huit les multiples rôles.
De cette sanglante épopée, Lazare tire des leçons à travers les nombreuses figures qu’il évoque. Le dialogue de deux moutons dans la dernière scène nous offre un bel échantillon de l’écriture charnue et mutine de l’auteur-metteur en scène ainsi qu’une conclusion à méditer.
« Mouton 2 - Rien, il me reste plus rien sur le museau, j’ai froid !/ Mouton 1 - L’homme vend tout/ Mouton 2 - et nous, les animaux nous avons soif d’alcool/ Mouton 1 - Pourquoi soif d’alcool ?/ Mouton 2 - Parce que le monde est dément [...], je me sens comme Dionysos, et pourtant je suis un petit mouton / [...]/ Mouton 1 - Mais tu ne veux pas partir en voyage ?/ Mouton 2 - J’veux pas aller en voyage, ça fait peur de prendre l’avion. Je veux juste conquérir la vallée et que ce soit moi le chef de la vallée [...]/ Comme disait Abraham : dans l’histoire, pour arranger une maison, qui c’est qu’on égorge ? Le mouton ! Ça évite de tuer son fils »
L’Avenir des reflets Texte et mise en scène Lazare
S Avec Anne Baudoux, Ava Baya, Jérôme Billy, Myrtille Hetzel, Denis Lavant, Marion Malenfant, Pierre Thionois, Gabriel Tur S Lumières Philippe Berthomé S Costumes Marion Xardel S Collaboration artistique Anne Baudoux S Accompagnement scénographique et accessoires Marguerite Bordat S Collaboration musicale Eddy Kent S Son et collaboration musicale Nicolas Testa S Assistanat à la mise en scène Marion Harlez Citti S Direction technique Bruno Bléger S Administration de production et diffusion Arnauld Lisbonne- Le bruit neuf Production Vita Nova S Coproduction La Colline – théâtre national, Bonlieu – Scène nationale d’Annecy, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national, La Passerelle – Scène nationale a Saint Brieuc, Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle S Durée estimée 2h50
Création à La Colline du 19 mai au 20 juin 2026
Grand théâtre - 17 rue Malte-Brun 75020Paris, T. : 01 44 52 52 52
Les 11,12 et 13 février 2027, Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique
Les 17 et 18 février 2027, La Passerelle – Scène nationale à Saint-Brieuc
Les 1er et 2 avril 2027, Bonlieu – Scène nationale d’Annecy
Les 14, 15 et 16 avril 2027, Théâtre National de Bretagne – Centre dramatique national
Les 27 et 28 avril 2027, L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle