24 Mai 2026
Pierre Maillet transpose la pièce de Sara Stridsberg dans un club new-yorkais des années Andy Warhol. Edith mère et fille évoluent avec panache sur la musique d’un groupe de crooners hors d’âge. Dépaysement assuré au pays des Queens déchues.
D’un huis clos à un show underground.
Les pièces de l’autrice suédoise, comme ses romans, s’inspirent de personnages féminins réels ou de figures emblématiques de la littérature, souvent à la marge. Pour elle, « La littérature embrasse le monde entier et peut être un asile pour les indésirables et tous les marginaux du monde. »
C’est le cas d’Edith Beale mère, dite Big Edie, et de sa fille Edith, dite Little Edie, dans L’Art de la chute. Figures mythiques et décadentes de la mondanité new-yorkaise, elles devinrent célèbres, sur le tard, grâce au documentaire culte Grey Gardens des frères Maysles (1975), cinéastes inscrits dans la mouvance de la Factory d’Andy Warhol. Ayant autrefois fait partie de la haute société, respectivement tante et cousine de Jacky Kennedy, les deux femmes vivent recluses dans leur manoir délabré de dix-huit pièces à East Hampton, station balnéaire chic de la côte Est. Ruinées, elles ont le sentiment d’être passées à côté de leur vie mais rejettent avec élégance, tout en se chamaillant, les normes et les aides de leurs visiteurs.
Pierre Maillet s’empare de cette pièce, dans la continuité de son précédent spectacle One Night With Holly Woodlawn. Sous forme d’un cabaret, mélange de stand-up et de transformisme, agrémenté de chansons, il incarnait lui-même une star de l’underground, Holly Woodlawn, qui se produisait au Reno Sweyney, boîte de nuit mythique située au 126 W 13th Street à New York.
C’est dans ce même club que le metteur en scène situe l’action de la pièce, car c’est là aussi que « Little Edie » fera son spectacle en 1978, à plus de soixante ans, encouragée par le succès de Grey Gardens. Accompagnée par un pianiste, elle mêlait les récits improvisés et les chansons omniprésentes dans le film des frères Maysles. C’est donc l’arrière-salle de l’établissement le « Paradise Room », qui devient ici la maison d’East Hampton dont mère et fille n’occupent qu’une seule pièce, avec des dizaines de chats et quelques ratons laveurs. Dans cette chambre, encombrée du sol au plafond, elles mangent, lisent, dansent, évoquent des souvenirs, font rarement le ménage, et se demandent comment elles font pour se supporter.
En avant la musique !
Les Cow-boys électriques, Stetson bordés de guirlandes lumineuses et jeans à paillettes, accueillent le public avec des tubes folk et autres airs du Middle West : ambiance bon enfant aux relents d’Amérique profonde. Pierre Maillet mène le jeu, en drag queen décatie et, blagues lourdingues et allusions à l’actualité trumpiste à l’appui, annonce la performance de Little Edie. Celle-ci apparaît en majesté sous les traits de Frédérique Loliée dans une tenue provocante. Elle ne cessera de changer de costume, de séquence en séquence. Dans la foulée, Edith mère fait irruption, incarnée par Pierre Maillet grimé en octogénaire débraillée.
Mère et fille revisitent le passé et, au fil de leurs échanges plus ou moins acerbes, Little Edie invite sur scène les musiciens et techniciens du cabaret (et donc du spectacle) à jouer la dizaine de rôles distribuée à l’origine par Sara Stridsberg à un seul acteur : les frères Bouvier, un journaliste, un ministre de l’Intérieur, d’anciens amants deviennent alors des figures improbables d’un show fantôme, comme le curé qui interprète la chanson gentiment anticléricale d’Eddy Mitchell Pas de boogie-woogie (1976) ou une Jackie Kennedy en travelo punk.
Frédérique Loliée et Pierre Maillet forment un duo de choc pour incarner avec une complicité ironique une aristocratie sur le retour, sur fond des relations dysfonctionnelles qui peuvent exister entre mère et fille.
Or le metteur en scène ne s’embarrasse pas de psychologie. À travers ces personnages décadents, il veut montrer une Amérique en chute libre, tout en rendant hommage à l’underground des années 1970, en mode décalé.
Pour lui, the show must go on et il surfe sur la vague nostalgique de cette période iconique. Les deux égéries grisonnantes n’ont, en effet, pas fini d’influencer les créateurs du XXle siècle. Les extravagances vestimentaires de Little Edie, à la suite du film, inspireront les couturiers Calvin Klein, Todd Oldham, Isaac Mizrahi et Richard Galliano. Au cinéma, un remake de Grey Gardens a été réalisé par Michael Sucsy en 2009 pour la chaîne HBO, avec Jessica Lange et Drew Barrymore. On a pu voir une comédie musicale à Broadway en 2006. Big et Little Edie sont également devenues des icônes queer : en 2010, Jeffrey Johnson, acteur transgenre, refera à l’identique le spectacle d’Edie. Il ne manquait plus que le théâtre pour rendre hommage à ces figures étranges et attachantes, pas toujours sympathiques, miroirs d’une société malade. Ici Pierre Maillet et Frédérique Loliée s’y emploient à leur manière, en musique, en rythme, et avec une bonne dose d’humour.
Edith Beale au Reno Sweyney
S D’après la pièce L’Art de la chute de Sara Stridsberg S Traduction Marianne Ségol-Samoy S Adaptation et mise en scène Pierre Maillet et Les Gens Déraisonnables S Avec Frédérique Loliée (Edith Beale fille) Pierre Maillet (Edith Beale mère) & les Cow-boys électriques, Luca Fiorello (Gold, Eugène, Jackie Kennedy), Thomas Jubert (le frère Bouvier, le frère Phelan, John), Thomas Nicolle (le mari et père, le Père Steve), Guillaume Bosson S Scénographie et lumières Nicolas Marie S Régie générale Thomas Nicolle S Création son Guillaume Bosson S Musique Guillaume Bosson et Luca Fiorello S Costumes Zouzou Leyens S Collaboration costumes Isabelle Airaud et Mathys Parmentier (stagiaire) S Perruques et maquillages Cécile Kretschmar S Accompagnement dramaturgique et développement de projet Aurélia Marin S Administration Odile Massart S Production Parmi les Lucioles (Les Gens Déraisonnables) Rennes - Cie conventionnée par le ministère de la Culture - DRAC Bretagne S Coproduction Le Canal – Théâtre du Pays de Redon, Comédie de Caen – CDN de Normandie, Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace, Le Quai – CDN d’Angers S Dans cette adaptation cabaret de Pierre Maillet, L’Art de la chute est présenté dans une version raccourcie et ponctué de passages musicaux et improvisés S Le texte intégral de la pièce de Sara Stridsberg (traduction de Marianne Ségol) est disponible à L’ARCHE – éditeur et agence théâtrale S Durée 1h50
Du 19 au 31 mai 2026
Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris
T.01 44 95 98 00