15 Octobre 2026
À la manière dont l’humaniste qualifiait son amitié avec La Boétie – « parce que c’était lui, parce que c’était moi » – Alexander Roose-et Koen De Sutter se penchent sur leur relation commune longuement poursuivie avec l’écrivain philosophe. L’occasion d’appréhender, dans une forme vivante et distrayante, ce que Montaigne a encore à nous dire, aujourd’hui, dans le champ de la liberté de penser.
Étrange auteur que celui qui, arrivé à la quarantaine, se décide tout à coup à ne produire qu’une « œuvre », des Essais qu’il passera les vingt dernières années de sa vie à augmenter, en ajoutant des chapitres de sa vie et en réinsérant dans ceux déjà écrits des considérations nouvelles sans modifier leur forme originelle. Tel est Montaigne, juriste, humaniste, philosophe, voyageur, qui fera de sa vie et des pensées qui la traversent – même les plus triviales – un moyen de connaissance et de questionnement, en miroir, pour les autres.
Le comédien d’allure joviale qui fait son entrée, l’air hésitant, avec son maillot blanc à rayures bleues qui le transforment en moussaillon d’un voyage au long cours, le situe d’emblée dans le quotidien le plus banal. Un homme ordinaire, seulement armé de ce qu’il est, de ce que son corps traduit lorsqu’il s’exprime, face au public.
Il ne vient pas en narrateur nous présenter Montaigne et évoquer le personnage. D’emblée, il est Montaigne – version quelque peu remaniée et insolite du philosophe en fraise à laquelle nous a habituée son iconographie –, expliquant le projet qu’il a de se montrer nu – avec ses défauts – aux yeux de tous. Pas seulement à sa famille ou à ses proches mais à un auditoire plus vaste puisque, déjà, la première édition des Essais est tirée à environ un millier d’exemplaires. Il fait de la peinture de soi un moyen d’instruire les autres, reprenant, d’une certaine manière, le principe de la confession qu’avait développé saint Augustin à la fin du IVe siècle.
Un homme de la Renaissance tardive en « pause » par rapport à son temps.
Lorsque Montaigne décide, en 1572, d’établir ce relevé qu’il dit honnête et sans artifice de ses pensées et de ses réflexions sur sa propre vie comme sur le monde qui l’environne, il jouit alors de conditions exceptionnelles. Son père est mort quatre ans plus tôt, lui laissant une fortune suffisamment importante pour le dispenser d’exercer comme magistrat à Bordeaux. C’est donc en oisif, qui se tient à l’écart, dit-il, des turbulences du monde, qu’il revendique cette liberté entière d’écrire ce qui lui plaît. « Je veux qu’on m’y voie dans ma façon d’être simple, naturelle et ordinaire, sans recherche ni artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront sur le vif, ainsi que ma manière d’être naturelle, autant que le respect humain me l’a permis. »
Cette « pause » dans sa carrière de magistrat est d’autant plus bienvenue que le massacre des protestants a été ordonné à Paris dans la nuit du 24 août 1572, et que le phénomène a fait boule de neige dans nombre de villes de province, dont Bordeaux, où Montaigne exerçait. Il reviendra sur la barbarie et l’extrême cruauté de ces tueries pour manifester, quoique catholique, son désaveu. S’il ne reste pas en marge de son temps, il adopte une position de recul qui lui permet de mieux juger.
Quant à sa liberté entière, voire… Car durant toute la période de rédaction des Essais, il n’en mènera pas moins, en particulier, plusieurs missions « diplomatiques » en cette période très troublée, par exemple entre le roi de France et Henri de Navarre, futur Henri IV, baptisé dans la religion catholique à sa naissance mais élevé dans la religion réformée. Et, qu’entre autres choses, si les deux premiers volumes des Essais sont reçus avec une certaine indulgence par le Saint-Siège lorsqu’il se rend à Rome en 1581, assortis cependant de demandes de coupes pour ce qu’il jugerait « de mauvais goût » – le spectacle en offrira quelques exemples potentiels –, ils n’en seront pas moins mis à l’index en 1676 à la demande de Bossuet. De pression « amicale », on passera à répression.
Mêmes « écarts » face au pouvoir. Si le spectacle offre un moment de théâtre réjouissant lorsque Koen De Sutter énonce avec un plaisir gourmand cette phrase insolente de Montaigne – « sur le trône le plus élevé du monde, nous ne sommes encore assis que sur notre cul » –, il n’en reprend pas moins, avec une grimace éloquente, les tracas que lui causent ses missions diplomatiques et l’ultimatum d’Henri III d’avoir à rentrer dare-dare à Bordeaux où le philosophe a été élu maire, en son absence : « vous ferez chose qui me sera agréable et le contraire me déplairait grandement. » Une invitation qui a valeur de diktat.
Entre grandes considérations et petites misères
On suivra, tout au long du spectacle, cette évocation, parfois fugace, des malheurs du temps – dont la peste qui surviendra en 1585, à six mois de l’expiration du mandat de maire de Montaigne, que le philosophe fuit en restant à l’écart de Bordeaux – en même temps que sa dénonciation vigoureuse des exactions commises au nom de la religion : « Je pouvais à peine me persuader, écrira-t-il, […] qu’il eût existé des âmes si monstrueuses », comparant les tortures infligées aux vivants au comportement plus humain des cannibales qui , eux, ne mangent que des « cadavres ».
Il se verra paria chez les catholiques comme chez les protestants, considéré comme « noir » chez les « blancs » et « blanc » chez les « noirs », et s’insurgera, sur les traces de son ami La Boétie, trop tôt décédé – en laissant au spectateur le soin d’interpréter à sa guise la nature de cette « amitié » où « nos âmes se plongèrent l’une dans l’autre » –, contre l’assertion que « l’absence de liberté est naturelle ». Lorsque dans ses pas, il reprend « Il suffit de dire non pour que le système s’effondre », ces paroles résonnent étrangement aujourd’hui et nous questionnent.
Il abordera la différenciation sociale des genres et la condamnation encourue par celles et ceux qui y dérogent à travers l’exemple d’une femme déguisée pour exercer une profession « masculine » ou en évoquant une jeune fille qui s’avère être un garçon en posant la question du droit de chacun à choisir sa vie : « Les femmes n’ont pas du tout tort lorsqu’elles refusent des règles de vie […] d’autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elles. »
On passera sans crier gare de ces « hautes » considérations à la saveur des melons ou à ses soucis permanents de santé, cette gravelle qu’il a héritée de son père et ces calculs urinaires si douloureux à évacuer qui lui provoquent ce qu’on appellerait aujourd’hui des coliques néphrétiques, dans un mélange cocasse qui fait le prix très singulier de celui qui s’offre à soi-même « comme sujet ». Un bon coiffeur ou la qualité des vins auront autant droit de cité que le jeu de mots que le comédien s’autorise lorsque Montaigne est élu maire de / merde Bordeaux. N’y manquera pas non plus la manière dont il ironise sur sa capacité à s’exprimer en français, langue devenue officielle avec l’édit de Villers-Cotterêts en 1539 mais encore incertaine, non fixée. « Mon français, dira-t-il, est altéré par la barbarie de mon terroir. »
Un peu encombré encore au début des Essais, par le souci de mettre en évidence des cas « exemplaires », il glissera peu à peu et de plus en plus franchement vers le « je » : « C’est moi que je peins » et le spectacle, qui fait des mots et du langage sa matière, choisira pour mamelles distance et humour.
Philosophie oblige
Les tribulations philosophiques de l’auteur Montaigne font partie intégrante de ce voyage en eaux mouvantes. Elles partent du stoïcisme et de l’adage qui voudrait que philosopher ne soit pas « autre chose que d’apprendre à mourir » où déjà, l’auteur ironise en parlant d’Anacréon qui meurt, étouffé par un grain de raisin. Bientôt Caton et Sénèque se verront doublés sur leur flanc par les maximes d’Épicure et par quelques considérations hédonistes, lesquelles laisseront place à des réflexions nourries par l’héliocentrisme copernicien qui a fait son apparition. De ceux qui pensent que l’homme est le centre de l’univers, il se raille – « les pauvres ! » –, réduisant le maître de l’univers – l’homme – à peau de chagrin. Lorsque je joue avec ma chatte, avancera-t-il, est-ce moi qui joue avec elle ou elle qui joue avec moi ?
Quant à l’existence de Dieu, la question ne sera abordée que par la tangente, en mettant en parallèle foi et raison ou par une pirouette recourant aux Antiques.
On circulera dans le labyrinthe de l’esprit, comparant l’âme à une friche à cultiver, cheminant entre folie et génie avec Le Tasse, et Montaigne s’interrogera sur la nécessité de l’existence de l’intelligence « si c’est pour vivre inquiet ».
Se dégage peu à peu, délaissant tout système soucieux de cohérence, une série de réflexions sur le monde qui suivent le cours erratique de ses pensées et puisent leur matière dans l’expérience la plus quotidienne.
Un travail d’acteur qui s’ancre dans le clownesque
Il fallait à ce discours qui aurait pu sembler aride en même temps que décousu la force d’un acteur qui en révèle la nature profonde tout en la décalant. C’est ce à quoi s’emploie Koen De Sutter avec une malice et un art consommés. Clown sans maquillage ni faux nez, tout en mimiques et en mobilité, il rend manifeste toute la distance que le philosophe met par rapport aux situations qu’il vit et qu’il expose. Papillon virevoltant d’un sujet à l’autre dans cette pensée en sautes de vent, avec une légèreté non exempte de truculence ni de facétie, il fait de Montaigne un clone-clown de lui-même plein d’expressivité, très éloigné du philosophe compassé que nos années estudiantines nous ont légué, dans lequel il engage son corps entier.
La scénographie contribue à renforcer la part de cocasserie et d’insolite de cette confession. Sur le plateau nu quelques objets apportent leur note singulière. Une pierre, cabossée à l’image de l’humanité, suspendue au bout d’un filin et mise en mouvement par le comédien, symbolisera aussi bien la Terre tournant autour du Soleil, fin de l’hégémonie humaine dans l’univers, qu’elle annoncera les observations de Galilée sur le pendule. L’adjonction, au fil du spectacle, d’une sculpture traditionnelle haïtienne réalisée à partir du découpage d’un bidon métallique hors d’usage sur la pierre fera naître une vision de la « civilisation » qu’un buisson sans feuilles installé, à cour, sur un pied tournant et orné d’un crâne réduira au thème de la vanité des activités humaines.
Au registre des images ne manquera pas Don Quichotte, que Cervantes rédige presque au même moment – la première partie du roman est publiée en 1605 –, lorsque Koen De Sutter se fera dérisoire pourfendeur sans épée de tous les faux-semblants, perché sur un cheval d’arçon.
Quant au tableau de Rothko projeté sur le fond de scène, qui offre, comme un appel vers l’ailleurs, son énigmatique contenu tout en imperceptibles passages, pont jeté avec aujourd’hui, il est en même temps une fenêtre ouverte, peut-être, sur la spiritualité qu’induit cette réflexion sur la nature humaine. Il suffit alors d’ajouter le hiatus introduit par la musique pour nous débrancher du temps de Montaigne et nous débarquer sur le terrain contemporain.
De leur « vie avec Montaigne », Alexander Roose et Koen De Sutter ont fait un objet littéraire et théâtral futé et espiègle qui, malgré une grande « fidélité » à l’œuvre de Montaigne, dont on redécouvre l’aspect contestataire, se balade à travers les âges. Alors, pour reprendre leurs échanges : « Montaigne, café ? » À déguster.
Montaigne Texte Alexander Roose d’après les écrits de Michel de Montaigne
• Mise en scène et jeu Koen De Sutter • Musique Cesar De Sutter • Regard extérieur Sabine Durand • Régie générale et lumière Marie Hardy • Régie son Nicolas Brusq • Décor Atelier de construction de la Comédie de Caen • Production Comédie de Caen – CDN de Normandie • Remerciements au KVS et à Saskia Liénard • Créé le 12 octobre 2026 à la Comédie de Caen – CDN • Durée 1h45
Du 12 au 16 octobre 2026 Théâtre des Cordes, Comédie de Caen – CDN de Normandie
Rés. 02 31 46 27 29
Du 4 au 15 novembre 2026 Théâtre des Martyrs à Bruxelles