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Arts-chipels.fr

Orphelins. Anatomie d’un crime raciste.

Orphelins. Anatomie d’un crime raciste.

Un trio d’acteurs sous tension s’empare de la pièce coup de poing de Dennis Kelly. La mise en scène musclée d’Olivier Sanquer dissèque les ressorts sociaux de la violence ordinaire. À découvrir au théâtre Lucien Paumier à Ménilmontant.

Une écriture hypertendue

L’auteur britannique maintenant bien connu en France aborde ici un de ses thèmes favoris : la violence qui mine nos sociétés. Daniel (Antoine Dubois) et Hélène (Laure Extramiana) vont fêter un heureux événement quand Léo (Stan Gal) fait irruption dans leur appartement, couvert de sang. Très nerveux, le frère d’Hélène livre un récit contradictoire. Maladroit jusque dans ses mensonges. À la fin, nous saurons qu’il a blessé et torturé un ouvrier maghrébin.

Hélène veut protéger son petit frère – comme elle l’a toujours fait- mais son compagnon est horrifié par ce crime odieux. Il s’en fera pourtant le complice. Le passé d’Hélène et Léo les rattrape : orphelins à la suite de circonstances tragiques, ils ont suivi des chemins différents. Elle a fondé une famille mais lui zone avec des néo-nazis dans le quartier mal famé où ils habitent. Le couple et l’enfant que porte Hélène survivront-ils à cette soirée tragique ?

Dennis Kelly met ses personnages en tension sans relâche, dévoilant toutes les contradictions qui habitent ces jeunes en déshérence, dans un climat de fatalité sociale. Les traducteurs ont habilement transposé ces dialogues crus et hachés où la langue hésite et parfois bégaye. Comme si les personnages n’avaient pas les mots pour formuler leurs pensées. La pièce nous rappelle des films de Ken Loach ou de Mike Leigh qui analysent aussi les mécanismes du racisme ordinaire et de la violence dans les milieux populaires défavorisés.

Phot. © Walter Gilgen

Phot. © Walter Gilgen

Une mise en scène musclée

Après Tom à la ferme et Les Feluettes du Québécois Michel-Marc Bouchard, Olivier Sanquer s’empare avec autant d’énergie d’Orphelins. Pour lui, le théâtre est un ring où les acteurs se balancent en pleine figure, et à la face du public, la violence qui les habite. Il s’inscrit en cela dans la veine In-Yer-Face, forme brutaliste qu’a pris le jeune théâtre au Royaume-Uni dans les années 1990 (avec des dramaturges comme Sarah Kane ou Mark Ravenhill). Pendant une heure et demie, Laure Extramiana, sexy à souhait, Antoine Dubois, brave gars un peu influençable, et Stan Gal, toujours à côté de ses pompes, s’acquittent fort bien de la tâche, au risque de se laisser parfois emporter par la violence déjà présente dans la situation et de devenir inaudibles.

Mais, dans l’ensemble, les comédiens, chacun dans son registre et avec ses contradictions, réussissent à nous faire ressentir l’insupportable imbroglio dans lequel le trio s’est mis, pris dans les rets de mécanismes qui les dépassent et font de la pièce une tragédie contemporaine. Le spectateur est plongé dans un appartement sombre et épuré, espace abstrait d’un cauchemar où trois chaises et des palettes font office de mobilier ; le repas que les trois personnages partagent reste virtuel, évitant tout naturalisme. Les souvenirs d’enfance d’Hélène et Léo font irruption dans ce huis-clos, comme des parenthèses qui révèlent les déchirures du passé qui ont conduit au drame présent. Mais la psychologie n’est pas de mise. Les faits sont assénés brutalement au public, comme autant de coups de poing. Ce qui provoque le malaise recherché. Moins réussies sont les quelques séquences où apparaît subrepticement la victime. Il aurait été plus bouleversant de seulement les imaginer.

Phot. © Walter Gilgen

Phot. © Walter Gilgen

Un théâtre de quartier historique

Le Théâtre Lucas Paumier – ex Théâtre des Gémeaux parisiens – s’inscrit dans la continuité de près de 150 ans d’histoire culturelle du quartier Ménilmontant-Amandiers. À l’origine, cette salle paroissiale de la congrégation des Salésiens à la fin du XIXe siècle était destinée à promouvoir le théâtre auprès des familles ouvrières du quartier.

Une première revue, écrite et jouée par les jeunes de Ménilmontant, est donnée l'année suivante. La troupe de l’Odéon vient y donner quelques représentations. Grâce à la participation financière des habitants, La Passion à Ménilmontant y est représentée pour la première fois en 1932 et se joue depuis lors chaque année au mois de mars (à l'exception de 2019 et 2020), entrant dans sa 94e année en 2026. Des acteurs célèbres tels que Michel Etcheverry, Laurent Terzieff et Michael Lonsdale y ont tenu, au fil du temps, le rôle du récitant.

En 1957, Guy Rétoré y installe sa troupe et le baptise Théâtre de Ménilmontant, avant de déménager en 1963 au Théâtre de l’Est Parisien. Au fil du temps, devenu Atelier Théâtre de Ménilmontant, ce lieu associatif se modernise et s'agrandit avec une programmation fondée sur la pratique et la découverte des arts populaires : musique, théâtre, danse et littérature… Il abritera un temps l'Orchestre symphonique de Ménilmontant, rebaptisé plus tard Orchestre symphonique du 20e.

Mais en 2016, la congrégation des Salésiens, majoritaire au conseil d'administration de l'association qui possède les terrains et les murs du théâtre, résilie le bail de l'association gestionnaire. En 2023, Nathalie Lucas et Serge Paumier, fondateurs du théâtre des Gémeaux à Avignon, investissent le lieu pour une programmation éclectique, en lien avec leurs activités dans la Cité des papes.

La réouverture de ce théâtre après les péripéties qui ont marqué son histoire est une bonne nouvelle pour la vie du quartier.

Phot. © Walter Gilgen

Phot. © Walter Gilgen

Orphelins Texte Dennis Kelly Traduction Philippe Le Moine (éd. L’Arche)
• Mise en scène Olivier Sanquer • Création lumières Rudy Sanguino • Jeu Laure Extramiana, Antoine Dubois, Stan Gal • Regard chorégraphique Lea Schneider • Régie Rudy Sanguino • Diffusion Luc Chas • Production Compagnie Nacéo | Le 44 Studio

Du 6 octobre au 29 décembre 2026 Tous les mardis à 21h
Théâtre Lucas-Paumier. 15 rue du Retrait 75020 www.theatrelucas-paumier.fr
Du 26 au 28 mars 2027 Festival Les Infatigables Fontenay-Sous-Bois  (94)
Avril 2027 Seclin fait son festival Seclin (59)

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