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Zébrures 2026. À Limoges, la francophonie prend son élan des écritures à la scène

Zébrures 2026. À Limoges, la francophonie prend son élan des écritures à la scène

Dans un contexte de crise, le festival a rassemblé, cet automne, du 23 septembre au 3 octobre 2026, lectures scéniques et création théâtrales. Une édition renforcée pour donner voix et corps aux clameurs du monde.

Malgré les difficultés financières que traverse le festival, comme nombre de lieux culturels, cette édition ne déroge pas aux précédentes et nous a réservé de belles surprises avec, en complément des spectacles : des lectures. Celles-ci, qui avaient lieu aux Zébrures de printemps, ont été rapatriées à l’automne, offrant un panorama des écritures en cours. Elles consacrent aussi les lauréats des prix. Ainsi Hermine Yollo (Cameroun) reçoit le Prix Théâtre RFI 2026 pour Ima Maryam : le jugement de Marie ; les lycéens, réunis en comités de lecture pour le prix Labou Tansi, ont choisi Rest/e d’Azilys Tanneau qu’une classe a lu devant l’autrice. Et le jury de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) récompense la Française Ilonah Fagotin pour Neiges de mai.

Pour la première fois, parmi les nombreux débats et rencontres d’auteurs, un après-midi a été réservé aux programmateurs, au cours duquel ils ont pu découvrir des projets. Ainsi, des compagnies de danse ou de théâtre du Limousin, de Belgique, d’Afrique, de Guadeloupe, du Québec, voire d’Inde, ont pu présenter leurs productions en cours, devant un aréopage de « professionnels », afin de trouver auprès d’eux coproductions et résidences. Elles nous ont offert un éventail intéressant des thématiques et esthétiques qui mobilisent aujourd’hui les artistes à travers le monde. Certaines sont déjà programmées l’année prochaine aux Zébrures, qui sera la dernière édition du directeur Hassane Kassi Kouaté.

Celui-ci, malgré les difficultés, ne baisse pas les bras et appelle à la résistance : « Face à la menace, dans un monde de crises, nous faisons bloc dès cette année en fusionnant nos énergies en un seul et unique grand rendez-vous. Plus qu’une vitrine, les Zébrures sont notre quartier général. Un espace de combat, de vie et de création théâtrale à Limoges et en Nouvelle-Aquitaine. »

Bien entendu, un week-end ne suffit pas à faire le tour des spectacles mais permet de prendre le pouls d’une Francophonie vivante qui vaut d’être entendue.

S’il fallait ne retenir une production, parmi celles que ces deux jours nous ont donné à voir, nous opterions pour le magnifique Silence d’Israël Nzila, mis en scène par Jean-Paul Delore.

La Poupée barbue. Phot. © DR

La Poupée barbue. Phot. © DR

Du manuscrit à la scène

La Maison des auteurs des Francophonies de Limoges a vu naître, au fil des résidences, de nouvelles dramaturgies, en privilégiant depuis quelque temps les écritures au féminin, peu présentes jusque-là dans l’hémisphère sud francophone.

Certains textes mis en lecture ont fait leur chemin vers les planches. Nous retrouvons par exemple, Une Vénus de 5 743 ans, lecture fort applaudie aux Zébrures de printemps, de l'autrice suisse d'origine slovaque, Olivia Csiky Trnka. Sous sa direction, Laurence Mayor incarne avec panache cette Vénus cacochyme, qui, du fond d’un EPHAD, s'adresse à nous. Irrévérencieuse, drôle et méchante, elle s'en prend en toute liberté au système, machine à broyer les soignants et à maltraiter les pensionnaires. Le public a pu aussi voir l’inoubliable Poupée barbue du Camerounais Edouard Elvis Bvouma. Découverte à Limoges en lecture, la pièce prend de l’envergure dans la mise en scène de Souleymane Sow et la scénographie d’Éric Amani. La comédienne Oga Kamouni donne toute son intensité à ce monologue de jeune fille déplacée au milieu des ruines. Elle parle, joue, et raconte ce que les guerres font aux vivants. Une Vénus de 5 743 ans sera en tournée dans les prochains mois. Espérons que La Poupée barbue aura su toucher les programmateurs.

D’autres pièces programmées en lecture sont promises à la scène aux prochaines Zébrures d’automne, tel Et nous. La Belge Pamela Ghislain avec la complicité de la comédienne Sandrine Desmet lit son propre texte. Un duo qui expose la genèse d’un foirage amoureux miné par la violence. Dernier volet d’un triptyque au féminin, (après Anne et Lune), publié chez Lansman, la pièce montre, dans des allers et retours entre passé et présent un couple de femme qui se déchire par amour.

Chacun pour un, deux pour tous. Phot. © Christophe Péan

Chacun pour un, deux pour tous. Phot. © Christophe Péan

Silence : Un indicible assourdissant

Dans ce monologue en forme de poème dramatique, l’auteur congolais Israël Nzila entre littérairement dans la peau d’une jeune femme, Makeda, qui, elle-même, observe et raconte sa voisine assise à son balcon. Par une descente vertigineuse dans l’intimité profonde de cette femme immobile et mutique, Makeda tente de dévoiler les traumas qui habitent l’inconnue, à l’aune de ses propres peurs. Peu à peu, elle imagine la tragédie que cette mère a pu vivre, à l’instar d’autres personnes, dans la tourmente d’un génocide. Ce texte inédit, finaliste du Prix RFI Théâtre 2024, donne voix à l’indicible dans toute sa cruauté.

Quand la comédienne Lindiwe Matshikiza prend la parole, elle s’en tient à des banalités, voire des frivolités, passant en revue la tenue de sa voisine, l’étoffe de ses vêtements… Puis, peu à peu, elle s’interroge sur le destin de cette mère d’enfant-soldat. Car chez Makeda se mêlent, d’un côté le sang, la folie, les viols, les mutilations et, de l’autre, ses propres soucis quotidiens. Israël Nzila procède par accumulations de motifs récurrents produisant une sorte de vertige. Avec une rage parfois teintée d’humour, la comédienne nous relate le drame supposé vécu par cette femme – comme par tant d’autres. Il fallait cette distance à l’auteur – une tragédie prêtée à une tierce personne – pour pouvoir exprimer tant de violence tue. En contrepoint, de part et d’autre de la scène, la musique de Rodriguez Vangama et Alexandre Meyer accompagne la farouche comédienne qui passe insidieusement, et parfois en fredonnant, de son propre personnage à celui sur lequel elle projette un destin délétère.

Israël Nzila dit s’être inspiré du rapport du Docteur Mukwege, (Prix Nobel de la Paix en 2018) qui a soigné des femmes violées durant la première guerre du Congo, et aussi des nombreux récits de victimes. Mais il tient le pathos à distance par le biais de locuteurs interposés. Malgré cela, la pièce nous touche au cœur. La stricte mise en scène de Jean-Paul Delore rend percutante cette prose débridée, sorte de putsch oral destiné à être lancé sur scène.

Cette délocalisation du politique vers l’individu laissé seul face à lui-même fait de Silence une tragédie contemporaine universelle.

Chacun pour un, deux pour tous. Phot. © Christophe Péan

Chacun pour un, deux pour tous. Phot. © Christophe Péan

Chacun pour un, deux pour tous : A chacun son Histoire

Quel rapport y a-t-il entre Jean Moulin et un tirailleur africain ? La pièce d’Edouard Elvis Bvouma ménage un face-à-face entre le jeune préfet d’Eure-et-Loire (David Gouhier) et un combattant noir anonyme du 26e RTS (Bertrand Balegel). L’auteur présente, vu du continent africain, un épisode que Jean Moulin relate dans Mon premier combat. Nous sommes le 17 juin 1940, l’armée allemande avance vers Chartres. Le préfet, garant de l’honneur de la France, mobilise les quelques édiles qui n’ont pas fui devant l’occupant pour assurer la sécurité des réfugiés parisiens qui arrivent en masse. Alentour ont eu lieu les dernières hostilités, où se sont illustrés les tirailleurs sénégalais dont beaucoup ont payé leur pugnacité de leur vie. Les occupants nazis vont alors exiger du préfet qu’il signe un rapport accusant ces « sauvages » d’avoir massacré la population civile. Elle fut, en réalité, tuée sous leurs bombes. Moulin refuse. Jeté en prison aux côtés d’un soldat noir, il s’ouvre la gorge pour échapper à la torture. Il sera sauvé de justesse grâce à son compagnon de cellule.

Edouard Elvis Bvouma imagine ce qu’ont pu se dire ces deux individus au fond de leur geôle : « Je fus à la fois captivé par le personnage de Jean Moulin et intrigué par ce tirailleur inconnu, sachant qu’à la Libération, les tirailleurs sénégalais n’ont pas eu les mêmes honneurs que les Américains ou les résistants français, ni les rétributions pécuniaires qui leurs ont été promises, pire, certains ont été tués à Thiaroye pour avoir réclamé leur dû. »

Sous forme d’une uchronie, mise en scène tambour battant par l’auteur, nous est révélé, et complété par l’imaginaire, un pan de l’Histoire. D’un versant l’autre, les protagonistes se renvoient leur propre version d’un même épisode, comme une balle qu’on se lance et relance. Ce jeu subtil dédramatise la situation ; il dit leurs différences et la singularité de leur résistance. De quoi piquer notre curiosité et découvrir plus avant l’héroïsme de ceux dont on célèbre fort rarement la mémoire.

Garçon chasseur. Phot. Christophe Péan

Garçon chasseur. Phot. Christophe Péan

Garçon Chasseur : un enfant dans la jungle des villes

Garçon Chasseur vit avec son grand-père, dans une cabane au milieu des bois, il connaît la nature comme sa poche et distingue le cri de chaque oiseau. Parti en ville à la recherche d’une Petite Sorcière qui lui a sauvé la vie, il se perd dans ce milieu hostile. Le Chat Botté vient à sa rescousse. Le rusé personnage non seulement le dépouille mais l’introduit dans l’atelier du Marquis de Carabas, une usine où, soumis aux cadences infernales, il parvient à grimper les échelons. Grâce à ses inspirations champêtres, il devient un grand créateur de mode. L’argent coule à flots mais, de retour au village, plus rien n’est pareil et il aura perdu de vue « l’essentiel » : sa quête de la Petite Sorcière bien-aimée.

Entre réalisme et fantastique, ce conte initiatique du Québécois Pascal Brullemans est porté avec vigueur par quatre interprètes qui font surgir une multitude de personnages dans un décor astucieux. Il n’est pas certain que, malgré la vivacité des comédiens, les enfants se saisissent des références littéraires et des critiques du capitalisme sauvage à l’œuvre dans cette fable hybride.

Une Vénus de 5 743 ans. Phot. Olivia Csiky Trnka

Une Vénus de 5 743 ans. Phot. Olivia Csiky Trnka

Silence (République Démocratique du Congo, France) • Texte Israël Nzila • Mise en scène Jean-Paul Delore • Avec Lindiwe Matshikiza • Musique Rodriguez Vangama en collaboration avec Alexandre Meyer • Durée 1h10 • Dès 15 ans

Chacun pour un, deux pour tous • Texte et mise en scène Edouard Elvis Bvouma (Cameroun) • Avec Bertrand Baleguel et David Gouhier • Régie Cathy Gracia • Scénographie Charles Ouitin Kouadjo • Durée 1h20 • Dès 15 ans

Garçon chasseur • Texte Pascal Brullemans • Mise en scène : Fabrice Henry • Avec David Anglade, François Copin, Clémentine Haro, Romane Ponty Bésanger Scénographie Aurélien Izard • Lumières Morgane Viroli • Costumes Cecilia Galli • Musique Romane Ponty-Bésanger • Audiodescription Laetitia Dumont-Lewi • Coproduction OARA ; Les Francophonies en Limousin — des écritures à la scène ; L’Empreinte — SN • Durée 1h10 • Tout public à partir de 9 ans
Tournée • 3 -4 décembre  2026 L’empreinte – Scène nationale Brive-Tulle • Été 2027 Festival de la Luzège ; Scènes nomades

Une Vénus de 5 743 ans • Texte Olivia Csiky Trnka (Suisse, Slovaquie) • Avec Laurence Mayor • Lumières Edouard Hugeli • Création sonore Rémy Rüfer • Scénographie et maquillage Julie Monot • Audiodescription Laëtitia Dumont-Lewi • Administration Ars Longa • Diffusion Katia Dalloul • Durée 1h15 • Dès 14 ans
Tournée • 18 - 21 novembre 2026 Théâtre de l’Étincelle, Genève • Automne 2027 Centre Culturel Suisse, Paris. • 28 septembre- 9 octobre Scènes du Grütli, Genève. • 4 -16 octobre Le SPOT, Sion

La Poupée barbue • Texte Edouard Elvis Bvouma (République Démocratique du Congo, France) • Mise en scène Souleymane Sow (Cameroun, Côte d’Ivoire) • Avec Oga Kamouni • Assistanat mise en scène Souleymane Coulibaly • Lumières Hervé Kouame • Scénographie Éric Amani • Durée 1h10 • Dès 15 ans

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