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Arts-chipels.fr

La Mousson d’été. Un tremplin pour les écritures dramatiques et une nouvelle manière de penser le spectacle vivant.

La Mousson d’été. Un tremplin pour les écritures dramatiques et une nouvelle manière de penser le spectacle vivant.

La 30e édition de la Mousson d’été, qui rassemble à Pont-à-Mousson auteurs et autrices, traducteurs et traductrices, comédiennes et comédiens, offre l’opportunité de découvrir et de s’initier à de nouvelles écritures dramatiques, d’approcher de nouveaux textes qui connaîtront, du moins on l’espère, l’expérience de la scène de théâtre.

Ils sont nombreux, rassemblés chaque année dans l’abbaye des Prémontrés, une ancienne abbaye du XVIIIe siècle, du nom de l’ordre religieux qui l’occupa, à Pont-à-Mousson. Ils et elles viennent du monde entier et ont en partage leur lien à l’écriture dramatique. Les vastes dimensions de l’abbaye et ses capacité d’accueil autorisent en effet ce rassemblement que complète une université d’été dédiée au théâtre. Le moment d’une confrontation d’expériences et d’une mise en commun de savoirs et de découvertes.

La lecture en public y est reine et on défend durant ces séances de lecture des textes nouvellement traduits et à découvrir, en particulier avec l’apport des travaux de la Maison Antoine Vitez, une association qui rassemble des traducteurs, des universitaires, des chercheurs, des éditeurs, des metteurs en scène, des conseillers littéraires, des acteurs… et des institutions, théâtres et compagnies dramatiques qui défendent l’idée que la traduction d’une œuvre théâtrale exige un savoir-faire aussi virtuose que celui nécessaire à la littérature mais réclame aussi une connaissance et un souci constant des réalités de la scène et du jeu du comédien. Une trentaine de traductions est chaque année mise en œuvre dans ce cadre. Des textes en langue française venus de toutes les rives de la francophonie sont également présentés à Pont-à-Mousson, faisant de la Mousson d’été une plateforme d’échanges avec d’autres pays.

Le programme de la Mousson d’été 2025 a déjà été développé dans notre article précédent. Nous ne reviendrons ici que sur les lectures-spectacles qui ont marqué les premiers jours de la Mousson. Après une ouverture par Nocturne, de Marius von Mayenburg, un auteur allemand d’origine munichoise auquel les scènes françaises – le Théâtre du Rond-Point, la Comédie de Caen, la Ferme du Buisson, le Théâtre de la Bastille ou le Théâtre national de la Colline – ont déjà réservé une place, les écritures dramatiques néerlandophones étaient à l’honneur. Deux d’entre elles ont fait l’objet de lectures la première journée : Pâte molle de Sophie Kassies (Pays-Bas) et le Papa, la maman et le nazi de Bruno Mistiaen (Belgique).

Pâte molle. Phot. © Boris Didym

Pâte molle. Phot. © Boris Didym

Pâte molle, deux mondes qui s'affrontent, pour deux générations familiales

Une mère et son fils se retrouvent dans une même pièce et règlent leurs comptes. Elle est une ancienne danseuse et admire Nijinski. Il est un homme d’affaires, bien éloigné des préoccupations artistiques. Là où elle parle risque et engagement, il répond gestion et lissage des conflits. Là où elle est colère et rage, il joue l’esquive et la volonté de non-affrontement. Là où elle encense l’exceptionnel, il s’attache à être « ordinaire ». Il n’a pas de compagne, mais surtout ne veut pas en parler. Elle tente de lui arracher par bribes des informations sur sa vie. Il se défile.

Flore Lefebvre des Noëttes et Charles Zévaco excellent dans cet échange à fleurets non mouchetés où s’affrontent deux conceptions du monde autant que deux générations. On s’apercevra au fil de l’échange que leur dialogue n’en est pas un. La mère est morte et le fils ne dialogue qu’avec l’ombre qu’il porte, profondément incrustée dans son cerveau. « J’ai un parasite dans la tête », avouera-t-il au détour d’une phrase, « Comment je pourrais être père ? »

La soif de vivre de l’une, sa recherche presque mystique de la transcendance et du sublime s’opposent à une « normalité » qui ne vise qu’à se fondre, qu’à se couler dans le silence et l’anonymat du consommateur de réseaux sociaux. Plus la pâte du fils est « molle », plus la mère se fait virulente et ils bataillent, dressés l’un contre l’autre, dans un saisissant crescendo où se mêlent à l’envi antagonismes des époques, dissonances des points de vue et conflits familiaux trop longtemps larvés, corsetés, retenus. Un beau texte de rage et de colère pures, traduit par Mike Sens, qui ne laisse pas indemne.

Le Papa, la maman et le nazi. Phot. © Boris Didym

Le Papa, la maman et le nazi. Phot. © Boris Didym

Le papa, la maman et le nazi : une promesse qui reste en suspens

Moins convaincante est cette fable qui aborde la question du possible virage à l’extrême-droite des êtres rejetés par la société. Un enfant surnommé Œil-de-morue peine à se faire une place en classe où il se fait harceler. Et lorsque la mère quitte le domicile familial pour vivre une aventure avec le patron de son mari, la mesure est comble. Puisque l’homme est un loup pour l’homme, autant être du côté des loups et devenir l’oppresseur. Le garçon dérive alors vers ce qu’il considère comme un refuge, le nazisme, et tente d’y entraîner son père, assommé tout debout par une situation qu’il ne parvient pas à gérer. Mais la mère revient et la question se pose d’effacer l’épisode malheureux…

Taillée à la serpe en une série de situations simplistes, presque caricaturales, cette pièce aux velléités satiriques et d’humour noir esquisse sans les traiter nombre de questions d’importance dans les temps qui sont les nôtres : le glissement vers les extrêmes et ses causes, qu’ils s’enracinent dans les histoires familiales ou le mal-être social.

Dictées à Copenhague. Phot. © Boris Didym

Dictées à Copenhague. Phot. © Boris Didym

Dictées à Copenhague. Le monde est un même champ de foire.

Parmi les autres écritures d’outre-France, la traduction de Dictées à Copenhague, ce texte colombien de Martha Márquez, commandée à la Maison Antoine Vitez par la Mousson d’été dans le cadre de l’opération Tintas Frescas qui développe des projets de coopération avec l’Amérique latine, est une magnifique découverte. El Dictador pose d’emblée, dans son titre espagnol, les ambiguïtés que la pièce mettra en lumière. Sa traduction en effet peut recouvrir deux sens : le « dictateur » et le « dicteur » (celui qui dicte). Et c’est bien de cela qu’il s’agit car la pièce met en scène un instituteur de village qui « dicte » à ses élèves des textes quelque peu perturbants. Il y sera aussi bien question des raisons pour lesquelles Margarita, au sobriquet lourd à porter de « binoclarde », se sent mal que du nombre de galaxies dans l’univers, ou de la préséance d’inventeur de Dieu ou des hommes pour savoir qui a créé l’autre. Mais la pièce verra tout autant passer assassinats, viols et attentats, Hiroshima, les FARC et l’ETA.

Dictées à Copenhague. Phot. © Boris Didym

Dictées à Copenhague. Phot. © Boris Didym

Dans un chassé-croisé virtuose, plusieurs intrigues relatives à la vie de l’instituteur se superposent, se croisent et se recoupent sans que le moindre souci de la chronologie apparaisse. Il y a ce fils que son père frappe pour le garantir contre la violence et qui quittera la maison dès qu’il aura acquis « une vache, une poule et un plan de tomate », ce même père qui ne rêve que d’ailleurs pour lui et pour ses élèves, ce qui ne l’empêchera pas d’être à deux doigts de violer l’une d’elles, à la langue plus acérée et aux questionnements plus affûtés. Il y a ces « Copenhague » qui se superposent, village colombien tout autant que capitale lointaine où vit l’un de ses anciens élèves qui l’invitera à le rejoindre. Il y a ce mendiant aux allures de clochard céleste qui philosophe sur l’indifférence des hommes. Et puis, il y a ces viols par centaines et les violences qui marquent les corps des victimes, et le fils qui un jour succombe à son tour sous les coups du violeur.

Et voilà le père confronté au violeur qui est devenu son voisin après avoir purgé sa peine et trouvé Dieu. Il est devenu prêtre. Est-il pour autant absous de ses fautes ? L’instituteur est-il en droit de lui appliquer la loi du talion ? Est-on ce que l’on pense être ou ce que l’on fait ? Les questionnements s’enchaînent dans ce tourbillon où les valeurs ont le mal de mer. Les didascalies, énoncées sur scène, introduisent un niveau de plus dans les échelles musicales des interventions qui se succèdent.

Ni manichéen, ni didactique, ni onirique, ni fantasmatique, le texte surfe sur l’incertitude. Nous sommes tous coupables, tous innocents aussi, peut-être. Construit en spirale où chaque station du chemin de croix de l’existence reprend en compte ce qu’il y avait avant dans un mouvement circulaire, en lui ajoutant le petit caillou supplémentaire qui fera mal sous la chaussure, il rappelle la touffeur stylistique qui caractérise la littérature latino-américaine. Au lecteur, ici auditeur-spectateur, de se tracer sa route et d’en comprendre les accidents qui passent par toutes les formes d’oppression et de violence dont la société et les individus sont capables. Ce texte fort, sans concession, sans volonté démonstrative, très éloigné des codes théâtraux traditionnels, mériterait une traduction scénique en plus de sa lecture.

Bleach Me. Phot. © Boris Didym

Bleach Me. Phot. © Boris Didym

Bleach Me. Se javelliser pour se fondre.

Nalini Vidoolah Mootoosamy est d’origine mauricienne. Elle émigre à Milan, en Italie, où elle obtient un doctorat de littérature française, avant de s’intéresser à l’écriture dramatique. Elle collabore au projet « Teatro Utile » de l’Accademia dei Filodrammatici » (Académie du théâtre amateur) sur l’immigration et les migrants de deuxième génération en Italie. Depuis 2018, elle anime des ateliers d'écriture autobiographique pour le théâtre destinés aux migrants et aux demandeurs d'asile. Bleach Me est sa deuxième pièce.

La pièce raconte l’histoire d’une jeune scientifique noire, née et élevée dans un pays occidental. Enceinte de son compagnon blanc, elle hésite à garder l’enfant tant elle craint de voir revenir pour lui les traumatismes qu’elle a vécus. Une petite fille naît, et elle est blanche. Un soulagement illusoire car d’autres épreuves surgissent alors de la différence de couleur de peau de la mère et de la fillette. Entre transmission des traditions, héritages coloniaux et impossibilité de vivre harmonieusement les dissemblances, Ada se trouvera confrontée à un drame qui fait partie du sort de bien des femmes africaines : « se blanchir » afin de ne plus dénoter.

L’intérêt de cette fable, hélas très proche de la réalité, est qu’elle se présente à rebours des histoires qu’on connaît sur le sujet, où des femmes se font défriser les cheveux et blanchir la peau au moyen de crèmes et autres onguents le plus souvent toxiques avant de se révolter pour redevenir elles-mêmes. Au théâtre, c’est bien souvent la reconquête qui est mise en avant. Retrouver son visage, ses cheveux pour ne plus être une autre, correspondant au fantasme du Blanc. Ici le drame surgit du processus inverse. Loin d’affirmer son identité propre, Ada veut s’effacer pour se faire accepter. Névrose ou réalité, il y a sans doute un peu des deux dans la manière dont elle se perçoit. Et bien que le texte reste trop près de ce qui pourrait être documentaire, ce qui le rend un peu « plat », l’approche qui est faite de ce thème, dans sa dimension de « vécu de l’intérieur », ouvre une voie inusitée : l’expression d’une souffrance individuelle qui ne passe pas, au-delà de toute intégration, et qui nous interroge sur les plaies non refermées de ceux qui ont tout quitté pour se construire ailleurs une autre vie, dans une société qui a intégré, sans en avoir conscience parfois, une hiérarchie des différences.

Bleach Me. Phot. © Boris Didym

Bleach Me. Phot. © Boris Didym

Ces lectures, théâtralisées puisqu’elles mettent en jeu des comédiennes et des comédiens sur une scène et une bande son qui les accompagne, ne sont cependant pas des spectacles de théâtre à part entière et la mise en scène leur donnerait d’autres couleurs. La formule en fait pourtant un bon tremplin et on se laisse à penser qu'elle pourrait avoir un extension plus grande dans un plus grand nombre de lieux. Ne pourrait-on rêver de faire vivre des cercles de lecture où les pièces seraient présentées sans l’artifice de la scène, pour être entendues pour la partie importante qui les compose, l’écriture ? Imaginer qu’avec une certaine régularité on puisse faire connaître au public des œuvres qu’il ne verra jamais, faute de moyens pour les monter ?

Il est permis de laisser flotter son imagination… La Mousson d’été, en tout cas, offre une invitation à le faire…

Phot. © Boris Didym

Phot. © Boris Didym

Mousson d'été . Direction Véronique Bellegarde. Programme détaillé sur www.meec.org

Les conférences dont il est question dans l'article

Nocturne , de Marius von Mayenburg (Allemagne)S Traduction de l'allemand Laurent Muhleisen S Direction Robin Ormond S Avec Valérie Bauchau, Éric Berger, Christophe Brault, Sébastien Éveno, Céline Milliat-Baumgartner, Julie Pilod et Alexiane Torrès S Enregistrement en public à la Mousson d'été, une captation de Laurence Courtois pour France Culture.

Pâte molle de Sophie Kassies (Pays-Bas)S Traduction du néerlandais Mike Sens S Avec le soutien de la Maison Antoine-VitezS Lecture dirigée par Pascale Henry S Avec Flore Lefebvre des Noëttes (la Mère) et Charles Zévaco (le Fils)

Le Papa, la maman et le nazi de Bruno Mistiaen (Belgique)STraduction du flamand Sofiane Boussahel S Avec le soutien de la Maison Antoine-VitezSLecture dirigée par Catherine Vidal (Québec)SAvec Éric Berger (le Père), Étienne Galharague (le Fils), Sophie Rodrigues (la Mère)

Dictées à Copenhague de Martha Márquez (Colombie)S Traduction de l'espagnol Laurent Gallardo et François-Xavier Guerry S Avec le soutien de la Maison Antoine-VitezS Lecture dirigée par Samuel Buggeln (États-Unis)S Avec Christophe Brault (l'Instituteur), Sébastien Éveno (le Meurtrier), Matisse Humbert (le Fils), Noémie Moncel (l'Élève), Charlie Nelson (le Mendiant), Charles Zévaco (l'ex-Élève)S La traduction de ce texte est une commande de la Mousson d'été dans le cadre du projet Tintas Frescas

Bleach Me de Nalini Vidoolah Mootoosamy (Italie)STraduction de l'italien Federica Martucci SLecture dirigée par Véronique Bellegarde SAvec Astrid Bayiha, Matisse Humbert et Cindy Vincent SMusique Philippe Thibault SCette présentation est le résultat d'un chantier « PLAYGROUND », projet cofinancé par l'Union européenneSLa traduction de ce texte est une commande de la Mousson d'été

Voir aussi
Article général sur la Mousson d’été :
https://www.arts-chipels.fr/2025/08/la-mousson-d-ete.le-cru-2025-s-annonce-diversifie-savoureux-multiculturel-et-engage.html
Ma nuit à Beyrouth, spectacle présenté hors les murs au Centre culturel Pablo Picasso https://www.arts-chipels.fr/2025/08/ma-nuit-a-beyrouth.un-voyage-au-bout-de-la-nuit-en-terres-libanaises.html

 

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