5 Octobre 2026
Dans une dérive poétique qui mêle théâtre et poésie, inventions et références, Simon Falguières trace un chemin touffu et onirique, marqué par la vision et par l’incandescence, au pays de la coercition et de la liberté de créer.
K. est à l’hôpital. Peut-être un hôpital psychiatrique puisque son vis-à-vis est une psychologue. Ou tout simplement, parce que le malade se nomme K., dans un sanatorium d’où il regarde la neige tomber.
Toute l’immensité du fond de scène est occupée par un mur composé de feuillets écrits collés les uns aux autres. Et d’ailleurs, c’est ce que K. exprime. Il ne peut s’empêcher d’écrire, écrire, écrire encore. « C’est, dit-il, mon mal et ma joie ». Dans son écriture, on se promènera à travers une succession d’allers-retours entre ce qui se vit, sa mort en train de s’accomplir, et ce qui a rempli sa vie, un enchaînement de bribes qui flottent entre réel et imaginaire, qui reconstruisent une histoire au centre de laquelle se trouve l’écriture. Une écriture qui ne cesse de cheminer entre références et invention, digressions et continuité d’un fil dramatique.
Une histoire reconstituée
Le spectacle va, en l’espace d’une semaine où s'accomplit la mort de K., dessiner le destin d’un certain nombre de personnages qui tournent autour de K. et prennent peu à peu place dans une succession qui les mêle sans cesse à ce qui se joue dans la tête de l’écrivain.
Il y a d’abord Frieda, la poétesse, qui se sait surveillée et sera bientôt arrêtée et emmenée au « château », référence entêtante, comme le nom du personnage, au livre éponyme, inachevé, de Franz Kafka, qui court comme un leitmotiv. Suit Olga, l’amie et la comédienne que K. fait sortir de l’armoire où elle se cachait pour la faire dialoguer avec celui qui la crée. Mais les pièces ne sont pas dans l’ordre : Frieda rend visite à K. après qu’on a connu son arrestation.
La suite sera à l’avenant. On y trouvera un Ange, capable de dialoguer avec les personnages, Hanna, une femme muette qui s’exprime en langue des signes, un Pêcheur, Sandor, qui tombe amoureux d'Hanna avant de trouver la mort en mer. Il sera question de leurs trois enfants : deux jumeaux – une fille, Alma, et un garçon, Mathéo, qui choisira la voie du Mal en rejoignant le seigneur du château, l’Homme à un œil –, ainsi qu'une autre fille, Esther, dont la musique est le moyen d’expression. Et tous les autres personnages, triviaux ou étranges – l'Homme à un œil, la Psychologue, l'Infirmière, le Voisin de chambre, le Bourreau. Qu'ils soient morts ou vivants n'empêchera pas qu'ils communiquent.
Le théâtre vient, au milieu des situations complexes qui lient les personnages, ajouter son grain de sable plein de sel en la personne d’Imre, le comédien qui joue Shakespeare, le fou du roi fou de théâtre. Il forme avec Olga un diptyque, lui avec sa liberté de créer, elle dans la contrainte où elle est de jouer pour l’Homme à un œil.
À mesure qu’on s’achemine vers la mort de K., toutes les créatures, mi-appartenant à l’environnement de l’écrivain, mi-inventées, sorties de son imagination, vont se retrouver dans la chambre du malade pour devenir les pièces de la fantasmagorie qu’il a créée de toutes pièces et à laquelle il se brûle.
L’incandescence des références
Tout au long de la fable complexe et buissonnante qui se joue courent des réminiscences, des images qui traversent la pièce comme des fulgurances. Elles viennent des souvenirs enfouis de Simon Falguières mais pas que. On y retrouve pêle-mêle François Truffaut, avec la Femme d’à côté et la portée d’amour à mort du film, ou l’ombre de la poétesse Anna Akhmatova qui, inlassablement dans Requiem, retrace de manière poétique, entre 1935 et 1940, la période de dix-sept mois qu’elle passe à faire la queue à Leningrad pour voir son fils emprisonné par la dictature stalinienne. Interdite de publication, c’est par le bouche-à-oreille que ses poèmes circuleront. Elle griffonne ses poèmes sur le papier, les transmet à Lydia, son amie, qui les mémorise avant de brûler les feuillets puis les récite à des amis qui, à leur tour, les répéteront. Le symbole d'une résistance obstinée face à la volonté de nivellement idéologique et aux atteintes à la liberté artistique.
Hormis le personnage de Frieda, dont l’Arpenteur K. est amoureux, la référence au Château de Kafka est bien sûr omniprésente, avec, à travers l’Homme à un œil, ses personnages qui dominent de haut et ont tout pouvoir sur ceux qui les entourent et l’on retrouve l’injonction faite par Kafka à Max Brod, son ami et exécuteur testamentaire, de détruire tous ses papiers après sa mort, ce que celui-ci refuse et qui nous vaut aujourd’hui de connaître cette œuvre essentielle du XXe siècle.
D’autres images se superposent, issues de l’imaginaire de Simon Falguières ou seulement engendrées par ses choix. Que son poète et fou de théâtre se nomme Imre est-il un hasard si l’on pense à Imre Kertész, cet écrivain hongrois rescapé des camps de concentration, qui perçoit vite la dimension oppressive du pouvoir communiste sur les consciences ? Licencié de son emploi de journaliste, puis congédié de son poste au service de presse du ministère de l’Industrie, il est une figure gommée, inexistante, « être sans destin » pour reprendre le titre d’une de ses œuvres où s’étale l’absurdité du monde.
Est-ce par hasard aussi que les méandres de la mémoire conduisent le personnage de K., dès le début de la pièce, à une boule à neige dans laquelle apparaît le château ? Surgit une autre image, celle de Citizen Kane où le magnat Kane – encore un K. –, à l’agonie, se réfugie dans un château des Carpathes et se perd en contemplation devant une boule de neige en prononçant à sa mort un seul mot, énigmatique : « Rosebud » (bouton de rose).
Ils sont tous des personnages que le pouvoir détruit, consumés en eux-mêmes, qui reviennent hanter l’écrivain d’aujourd’hui. Tournent et virent et virevoltent ces fragments que la mémoire mélange et illumine, ces éclats de miroirs qui offrent des images brisées mais cependant prégnantes.
Dans l’essentialité du théâtre
De cette armoire encombrée du souvenir, ce qui surgit est apparition, sitôt venue sitôt disparue, et les scènes alternant la lente descente de K. vers une mort annoncée et inéluctable et la construction de ses fantasmes qui prend la forme d’une histoire, menées à grand renfort de déplacements accélérés du lit d’hôpital, remplacé chaque fois par un petit nombre d’éléments de décor, disent le théâtre. Il deviendra théâtre dans le théâtre avec l’irruption d’Imre, clown blanc au pantalon de lumière incarné par Simon Falguières, qui ramène Lear sous la tente d’un théâtre d’enfant.
« Où sont passées les étoiles, mon roi ? », interroge celui qui dresse un émouvant panégyrique à son art. « Entre feu et fou, il n’y a qu’une lettre qui se referme sur elle-même, elle passe de l’œuf à l’enfant et moi, feu fou, si je n’ai pas de bois, ni de cailloux étincelants, il me reste mon souffle. […] Je n’ai qu’une pauvre tente mais à l’intérieur, c’est un théâtre entier… Plus vaste que la plus grande maison du plus riche des hommes. »
Entre théâtre et écriture, la même fulgurance, le même émerveillement et le même poids de chair souffrante mais palpitante, où se jouent la liberté de créer, la liberté de penser, la liberté de rêver.
Dans le Sang d’un poète, de Jean Cocteau, film emblématique créé en 1930, imprégné de surréalisme, « une descente en soi-même, une manière d’employer le mécanisme du rêve sans dormir, une bougie maladroite, souvent éteinte par quelque souffle, promenée dans la grande nuit du corps humain », comme le qualifie le poète, Cocteau promenait sa caméra dans un monde en morceaux, dans une temporalité mouvante, éclatée, sans suite logique, composée comme un rêve.
Simon Falguières, comme il l’affectionne dans ses spectacles, promène une même appétence pour l’onirisme, mais il l’assortit le plus souvent d’un propos dans lequel l’imaginaire ne joue qu’un rôle. Dans le Livre de K., il s’aventure plus loin dans sa mythologie personnelle et rêvée, qui constitue le fondement même de la pièce. Et son rêve n’est pas que de couleur – d'ailleurs le noir et blanc dominent dans le spectacle. En insérant le personnage d’Hanna la muette, qui crée un autre niveau de langage en passant par la langue des signes, en introduisant des dialogues en langue allemande, en faisant de Sandor un étranger, il superpose des univers dans une volonté d’enrichir davantage encore le champ de la langue.
Comme dans ses autres spectacles, on est saisi par la richesse qui alimente son imaginaire, mais le bât blesse du côté de la fable qui s’éparpille dans les multiples récits qu’il contient, sans complètement s’éparpiller cependant et sans briser résolument le continuum de la fiction. Si l’on est sensible à la magnificence des images que l’auteur fait naître, si on pénètre avec délices dans son amour pour le théâtre, la multiplication des péripéties qui lient les personnages devient au fil du temps trop pesante. On se perd et surtout on perd une partie de la force poétique que contiennent les propos de l’auteur.
On se prend à penser qu’une formule plus condensée que les deux heures trente du spectacle, ou plus éclatée dans la vision, faisant fi de toute « histoire », aurait été plus impactante, plus forte. Il n’en demeure pas moins que la beauté du texte, la richesse de son contenu et le flamboiement de l’écriture, que la lecture solitaire enrichit encore, demeurent.
Le Livre de K de Simon Falguières (éditions Actes-Sud Papiers)
• Texte et mise en scène Simon Falguières • Avec Rosa-Victoire Boutterin (Alma - La Soeur résistante), Mathilde Charbonneaux (Olga l’amie - La comédienne), Lomane de Dietrich (Frieda l’amante - La Poétesse), Simon Falguières (Imre - Le Fou de Lear), Karine Feuillebois (Hanna - La Mère), Myriam Fichter (K), Charly Fournier (L’Homme à un œil - Le Tyran), Pia Lagrange (Esther - La Petite sœur sacrifiée), Liza Alegria Ndikita (L’Ange), Stanislas Perrin (Sandor), Mathias Zakhar (Mathéo - Le Frère collaborateur) • Assistanat à la mise en scène Lolita de Villers • Lumières Léandre Gas • Accessoires et marionnettes Alice Delarue • Musique et conception sonore Hippolyte Leblanc - Simon Falguières • Surtitrage et régie vidéo Typhaine Steiner • Costumes Lucile Charvet • Réalisation costumes Marion Moinet et Maïalen Biais • Régie plateau Roméo Rebière • Régie générale Clémentine Bollée - Morgane Bullet • Régie son Hippolyte Leblanc • Accompagnement scénographique Emmanuel Clolus • Dramaturgie LSF Katia Abbou - Vincent Bexiga • Adaptation et jeu LSF Katia Abbou - Vincent Bexiga • Administration - Diffusion - Production Martin Kergourlay - Justyne Leguy Genest • Production Compagnie le K • Coproduction ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie, Théâtre Nanterre Amandiers - CDN, Théâtre Dijon Bourgogne - CDN, Le Quai – CDN Angers, Transversales – Verdun dans le cadre du projet européen GRACE, Théâtre National de Liège dans le cadre du projet européen GRACE • Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National • Partenariat Le Moulin de l’Hydre. La compagnie est conventionnée par le Ministère de la Culture (direction régionale des affaires culturelles de Normandie), la Région Normandie et le Département de l’Eure • Spectacle créé le 12 novembre 2026 au ThéâtredelaCité, CDN de Toulouse • Durée 2h30
Du 30 septembre au 17 octobre 2026 Mer, Jeu et Ven - 19h30 / Sam - 18h30 Dim - 15h30
Théâtre des Amandiers, CDN – 7 avenue Pablo-Picasso - 92022 Nanterre Cedex
Rés. nanterre-amandiers.com Tél. 01 46 14 70 00
TOURNÉE
Du 17 au 21 novembre 2026 - Théâtre Dijon Bourgogne, CDN
25 - 26 novembre 2026 - Le Quai, CDN Angers
3 décembre 2026 - Le Préau, CDN Normandie Vire
17 décembre 2026 - Tangram, scène nationale d’Evreux
10 avril 2027 - ACB, scène nationale Bar le Duc, Meuse
22 - 30 mai 2027 - Théâtre national Populaire, Villeurbanne