1 Octobre 2026
De Seul dans Berlin, un roman-fleuve de Hans Fallada qui met en scène toute une galaxie de personnages dans l’Allemagne nazie, Jean Bellorini tire un spectacle fort dont l’ascèse scénique et le minimalisme assumé nous atteignent au plexus.
Sur le plateau, une forme cubique qui ressemble à une immense boîte, à la fonction indécelable au début du spectacle, occupe l’arrière du plateau. Au premier plan, une table d’écolier à deux places et deux chaises de bois disent un quotidien simple et modeste.
Un homme et une femme entrent. Lui en bleu de travail fatigué, elle, sans apprêt, en robe rapiécée. Deux prolétaires. Lui, les pieds légèrement en dedans, la voix hésitante, buttant sur les mots, elle, gauche, les yeux baissés, comme gênée de se trouver sous les feux de la rampe. Il tient à la main une lettre qu’il n’ose pas ouvrir. Des nouvelles de leur fils, parti au front. Il la tend à sa femme. Elle l’ouvre. Il scrute les changements sur son visage, les interprète à mesure qu’elle avance dans sa lecture. Leur fils est mort, victime d’une guerre qui ne les concerne pas. Sa mort laisse un vide que leur relation de couple confit en habitudes ne peut combler.
Un peu plus tard, assis avec elle à la table, il lui fait part de sa volonté de protester contre le régime qui leur a pris leur enfant unique. D’entrer dans la lutte contre le national-socialisme à sa manière : écrire des cartes postales et des lettres qu’il placardera ou distribuera de manière anonyme pour dénoncer un régime qui accumule les morts pour rien, pour répondre aux ambitions de quelques-uns, ceux qui ont le pouvoir. « Est-ce que ce n’est pas trop peu ? », demandera-t-elle, mentionnant le « ridicule ».
Ensemble, Otto et Anna rédigent carte sur carte – 276 cartes et 9 lettres, dira Otto – tandis que derrière eux les cartes écrites érigent un mur entier qui dit l’ampleur de leur protestation et de leur révolte.
Un auteur allemand sous le nazisme
Jean Bellorini emprunte Une petite affaire à Seul dans Berlin, un roman de Rudolf Ditzen qui, sous le pseudonyme de Hans Fallada, s’était fait connaître en Allemagne dans l’entre-deux-guerres. Le style très oral de l’auteur, mâtiné de dialecte berlinois et d’argot paysan, imprégné de sagesse populaire et d’humour, lui vaut alors les faveurs du public. Il connaît le succès en 1932 avec Kleiner Man, was nun ? (Quoi de neuf, petit homme ?) qui met en scène un petit comptable de province et la femme qu’il aime, fille d’ouvriers, sur fond de crise économique, de conflits sociaux et politiques. Auparavant, l’auteur avait connu la pauvreté, la prison et l’addiction à la morphine. Il n’était pas si éloigné de ce qu’il décrivait.
Lorsqu’en 1933 Hitler accède au pouvoir, son devenir d’écrivain est remis en cause. Alors que nombre d’entre eux s’exilent, Fallada reste en Allemagne et continue d’écrire. Sa notoriété le protège en partie mais il n’en est pas moins menacé et contraint de faire des concessions face aux exigences de la censure nazie. Bientôt, son éditeur, Rowohlt, est interdit de publication et Fallada déclaré « auteur indésirable ». Il plie l’échine en acceptant de publier, sous la pression de Goebbels, un épilogue à Der eisener Gustav (Gustave-de-Fer) où il célèbre les débuts du régime nazi. Cela ne le sauvera pas. Écarté du journalisme durant les années de guerre, il se tourne vers l’écriture de scénarios de films et publie deux volumes de souvenirs avant que la propagande ne réduise les publications aux livres « indispensables à l’effort de guerre ». Il ne publie alors presque plus et sombre dans la dépression.
À la source, un livre-fleuve de 1000 feuillets
Au lendemain de la guerre, Fallada se retrouve « inclus » dans la zone soviétique. Johannes Becher, un poète allemand devenu responsable culturel du Parti communiste, avant de devenir ministre de la Culture en RDA, lui apporte son aide : de quoi subsister au quotidien et faire une cure de désintoxication.
Il lui remet aussi, en lui proposant d’en faire un livre, un dossier de la Gestapo concernant un couple d’ouvriers, Otto et Elise Hampel, qui a, durant les années de guerre, écrit et distribué des pamphlets antinazis écrits sur des cartes postales. Une histoire de gens « ordinaires », comme les affectionne Fallada, qui résistent à leur manière avec des moyens de fortune.
Fallada, passionné par ce récit de résistance, écrit dans la fièvre, en deux mois, un roman de mille feuillets, Seul dans Berlin – titre original Jeder stirbt für sich allein, littéralement Chacun meurt pour lui seul – dans lequel il développe ses thèmes de prédilection : une évocation de la vie quotidienne et des difficultés des gens du commun, plutôt qu’une vision politique.
Le roman et son adaptation théâtrale, face à l’Histoire
En suggérant à Hans Fallada de prendre pour modèles Otto et Elise Hampel, les résistants apparus dans les archives de la Gestapo, Johannes Becher imaginait une fiction conforme au cadre bien délimité du Parti communiste. Il s’agissait, à cette époque, d’exalter la résistance populaire au nazisme. Mais Fallada est écrivain et il apporte des « aménagements » au récit. Il attribue à Otto et Anna un passé national-socialiste, occulte les accusations réciproques que les époux finissent par se porter au fil de leur incarcération. Il modifiera aussi l’issue du procès, du côté d’Anna. Dans son portrait social, il échappera à la vision politique qui sous-tend la demande de Becher.
L’éditeur, Aufbau, qui publie le livre en 1946, l’ampute de deux cents pages dans le « bon » sens. Il passe sous silence en particulier le passé peu reluisant des deux personnages et il faudra attendre la déclaration de Primo Levi qualifiant Seul dans Berlin de l’« un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie » qui fait du livre un succès international pour qu'au siècle suivant l’éditeur exhume les passages supprimés et publie une version intégrale. Entre-temps, quelques mois après la sortie de la première édition, Hans Fallada, âgé seulement de cinquante-quatre ans, meurt, sans avoir relu ses épreuves. Dépression et addictions auront eu raison de lui.
Le roman mettait en scène diverses catégories sociales et tendances politiques de l’époque – fervents nazis, juge à la retraite, commerçante juive terrorisée, petits trafiquants, commissaire de la Gestapo suspecté de laxisme, factrice messagère de mauvaises nouvelles –, dressant un portrait de l’ensemble de la société.
Jean Bellorini, en choisissant de resserrer son propos autour du cas d’Otto et d’Anna, en fait un cas exemplaire. Une petite affaire apparaît comme le pendant, l’autre face de l’Ordre du jour, son précédent spectacle tiré du roman d’Éric Vuillard, où un quarteron d’industriels allemands, dans une réunion mémorable, faisaient allégeance à Hitler. D’un côté la collaboration, sur l’autre face la lutte. D’un côté le capitalisme, de l’autre les classes populaires, et une résistance que la Grande Histoire, pendant longtemps, a délibérément occultée.
Deux antihéros face à la barbarie
La pièce commence avec l'arrestation d'Otto et Anna. Sur le plateau, le rideau qui fermait l’arrière-scène disparaît au moment où commence le procès tandis que la cage, derrière la table d’où s’expriment Otto et Anna, se divise en deux parties où se tiendront, dans l’une Otto, dans l’autre Anna. Une prison dont les barreaux sont dessinés par la lumière qui frappe les deux parties précédemment enchevêtrées. Les cellules où ils sont détenus s’écarteront encore pour laisser place à leurs retrouvailles non autorisées dans la salle du tribunal, dues à la négligence des gardiens qui ne les isolent pas.
C’est depuis la salle du théâtre que le procès est instruit, plaçant le président du tribunal au milieu des spectateurs et transformant le public en auditeurs de ce simulacre de jugement où tout est joué d’avance. Parce que le président sait quel est son « devoir » et qu’il le fera durer en cherchant, dit-il, des circonstances atténuantes quoique son opinion soit faite et qu’il juge les accusés coupables.
Il raille l’inanité de leur action. C’est, ironise-t-il, « comme si un moustique avait voulu se battre contre un éléphant », une paille face à l’énorme machine du nazisme qu’il identifie à l’âme allemande. Il traite avec dérision les pauvres moyens employés et l’inefficacité de l’acte – sur les 276 cartes et 9 lettres, 267 cartes et 8 lettres ont été remises aux autorités. Quant aux autres, argumente-t-il, elles ont sans doute été détruites par des lecteurs en « délicatesse » avec la justice, ce qui réduit à rien l’impact des pamphlets. À quoi Otto rétorque : « Qu’importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte, ou dix mille, quand celui-là se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte. »
Du côté d’Anna, l’attaque se fait sur le plan de la morale. Elle prend pour prétexte la liaison, sous le toit du couple, de leur fils avec une jeune fille accusée d’avoir avorté « pour ne pas mettre un soldat au monde ». C’était, se défend-elle, « la guerre, on n’y regarde pas de si près ». Elle ne se contente pas d’excuses. Face à l’accusation de proxénétisme aggravé, elle attaque : « j’aimerais bien savoir comment le code pénal appelle ce que fait la SA avec les filles des Jeunesses hitlériennes. Et la SS – parce qu’on raconte que les SS violent d’abord les jeunes filles juives avant de les tuer d’une balle dans la tête. »
De résistants par accident, causé par la douleur de perdre leur fils, Otto, qui affirme qu’il recommencerait s’il le pouvait, et Anna, qui s’érige en accusatrice, sont devenus les porte-drapeaux, conscients et volontaires, de l’opposition au national-socialisme.
La force du théâtre-récit
C'est une entreprise périlleuse que Jean Bellorini mène à bien et réussit à faire vivre avec intensité car le texte est essentiellement construit à partir de monologues : le récit que font eux-mêmes les deux protagonistes. Hormis quelques passages où un dialogue direct s'instaure face au juge, ou lorsqu'ils se retrouvent côte à côte dans le prétoire, c'est la narration à la troisième personne qui prévaut. Otto et Anna parlent d'eux-mêmes en se qualifiant de « il » et « elle », d'« Otto » et d'« Anna », évacuant les affects des personnages. Ils se regardent et se distinguent tout en étant eux-mêmes et Jean Bellorini, qui poursuit la recherche sur le théâtre-récit qu'il a entreprise dans ses spectacles précédents, souligne cette mise à distance qui va de paire avec l'horreur qui se dégage du contenu des propositions.
Nul pathos ne vient perturber l'énoncé des monstruosités – la violence des accusations de la justice, le détail des conditions de la mise à mort – et c'est en creux qu'apparaît l'évolution de la situation en Allemagne. C'est au rythme des difficultés décrites par Anna d'accomplir les tâches quotidiennes qu'on lui assigne – une nourriture plus chiche, un approvisionnement en matériel plus irrégulier – que la défaite de l'Allemagne se profile. Dans cette approche par le petit bout du quotidien, nul apitoiement. C'est par touches infimes, suggérées ou dites sur le ton de la banalité, qu'on approche du tragique.
Les personnages, minuscules silhouettes aux réactions assurées, limitées, sont écrasés par l'immense décor qui les enferme, renforçant la perception de la disparité entre l'énormité de l'étendue du pouvoir et la modicité de la résistance qu'Otto et Anna lui opposent. On reste silencieux devant ce jeu de massacre à armes inégales qui met la tragédie à nu de manière presque insoutenable. Car Hans Fallada – et derrière lui Jean Bellorini – ne nous fait pas grâce des détails, cliniquement décrits, de la mort atroce d'Otto Quangel et de la disparité entre la « faute » et le châtiment. « Que ce soit peu ou beaucoup […] s'ils nous prennent, ils nous couperont la tête », avait déclaré Otto lors de l'élaboration de son projet. Sa résistance n'en a que plus de prix, malgré son caractère dérisoire.
Face à la théâtralité funeste de l'Ordre du jour , avec ses jeux de miroir, cette tragédie broyeuse au petit point n'en prend que plus d'ampleur. Dans les deux cas, le public aura trouvé sa place comme témoin muet mais néanmoins central, omniprésent, d'un drame du passé qui nous guette cependant avec une sombre actualité.
Une petite affaire d’après Seul dans Berlin de Hans Fallada • Traduction Laurence Courtois (Éd.Gallimard) • Adaptation Camille de La Guillonnière
• Mise en scène Jean Bellorini • Avec Jacques Hadjaje (le Président Feisler, inspiré de Roland Freisler), Camille de La Guillonnière (Otto Quangel, inspiré d’Otto Hamel), Clara Mayer (Anna Quangel, inspiré d’Elise Hamel) • Et les trombonistes Tanguy Boisseranc, Joël Castaings, Lili Soletti et Nicolas Trepp • Scénographie Véronique Chazal • Lumière Jean Bellorini assisté de Mathilde Foltier-Gueydan • Son et vidéo Léo Rossi-Roth • Composition musicale Clément Griffault • Costumes Fanny Brouste • Réalisation du décor et des costumes les ateliers du TNP • Régisseur général Olivier Higelin • Régisseur plateau Patrick Doirieux • Régisseur lumière Thomas Marchalot • Cintrier Ariel Dupuis • Machiniste Denis Galliot • Électricienne Léa Stanislas • Régisseur son Victor Severino • Ont aussi participé à la création Vincent Boute, Patrick Doirieux, Joachim Richard et Aurélien Boireaud, Pascal Bouvier et Julien Froissard, Aymeric Gazelle-Huard, Matthieu Jackson, Jérémy Moreau, Didier Hirth, Juliette Salique, Rémy Sabatier, Laurent Delval et Mathieu Gignoux-Froment, Maël Thöni, Laurent Dureux, Marie Anglade, Sophie Bouilleaux-Rynne, Claire Blanchard • Production Théâtre National Populaire • Spectacle créé au Théâtre National Populaire le 29 septembre 2026 • En partenariat avec Arte et Sytral Mobilités • Durée 1h30
Du 29 septembre au 17 octobre 2026, mar.-ven. 19h30, sam. 18h (sf 10/10 à 19 h 30), dim. 15h30
Théâtre National Populaire - 8, place Lazare-Goujon, 69 100 Villeurbanne
tnp-villeurbanne.com