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Arts-chipels.fr

Point Nemo. Un théâtre musical et visuel.

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

Le Théâtre du Châtelet ouvre sa saison avec un spectacle du collectif belge FC Bergman. Sur Drumming, de Steve Reich, se déploie un livre d’images peuplé d’humains et de robots, dérivant à l’Est d’Eden. L’Ensemble Intercontemporain donne à la musique toute son ampleur.

Steve Reich en pleine forme

Le new-yorkais Steve Reich (né en 1936) est déjà un compositeur accompli quand, après s’être intéressé à la musique atonale et sérielle, il participe, en 1964, à la création de In C de Terry Riley. Son œuvre prend alors un tournant décisif avec ses premières pièces pour bande magnétique dont It’s Gonna Rain (1965), où il utilise le déphasage graduel, une technique de composition qui repose sur un principe très simple, mais d’une redoutable efficacité : deux boucles de bande magnétique diffusent simultanément le même enregistrement. Puis, par accélération ou ralentissement d’une des bandes, se produit une désynchronisation de l’une par rapport à l’autre, créant ainsi des canons rythmiques. En 1970, de retour d’un voyage au Ghana où il a étudié les percussions africaines, Steve Reich compose Drumming, créé au musée d’Art moderne de New York, le 3 septembre 1971.

La pièce, s’inspire des musiques d’Afrique de l’Ouest dont les courts motifs répétitifs, généralement de deux, trois, quatre, six ou douze temps, sont joués simultanément, mais avec des temps forts décalés. Drumming utilise une polyrythmie basée sur un cycle de 12 pulsations (12 croches). Quatre paires de bongos accordés joués à la baguette ouvrent la pièce, suivis des trois marimbas aux sonorités boisées. Et la tessiture progresse lentement pour atteindre les aigus, notamment ceux de trois glockenspiels. Alors les chanteuses sifflent, le piccolo surenchérit. La coda reprend les différents principes de l’œuvre, jouant sur les différentes duretés de baguettes et les solos de flûte et voix.

Drumming, avec ses flux et reflux sonores, a séduit musiciens et chorégraphes. Parmi eux, la mémorable création de la Belge Anne Teresa De Keersmaeker, en 1978.

La dramaturgie visuelle de Point Nemo, elle, se cale moins sur l’énergie de la musique que sur la lente progression harmonique et timbrale du grave vers l’aigu, jusqu’à une plate-forme finale pendant laquelle le décor se défait.

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

Une installation évolutive

Le point Nemo, baptisé en référence au capitaine Nemo de Vingt mille lieues sous les mers, de Jules Verne, désigne le point de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Dans le no man’s land du plateau rendu à l’obscurité émerge lentement le décor, élaboré en même temps que la mise en scène par Stef Aerts, Joé Agemans, Marie Vinck. Il en émane des ambiances insolites, parfois surnaturelles, grâce à la création lumière de Bart Van Merode.

Sur une île couverte de palmiers et de végétation s’activent deux « jardiniers ». Munis d’étranges instruments, ils vont et viennent, ramassant des fruits, arrosant les plantes. Jusqu’au moment où la découverte d’un humanoïde, tel un zombi sorti de son tombeau, vient bouleverser le bel équilibre. C’est le commencement de la fin. Le vivant déserte le petit paradis à mesure que la musique monte en puissance.

Pour raconter cette histoire, le collectif belge FC Bergman, auquel Olivier Py, directeur du Châtelet, a donné carte blanche, cherchait « pour échapper au pathos de la mélodie, de l’harmonie ou de l’orchestration, quelque chose de sec, d’épuré. Avec un effectif de percussions, flûte et voix, c’était idéal ».

Composé de Stef Aerts, Joé Agemans, Thomas Verstraeten et Marie Vinck, FC Bergman s’est illustré sur la scène internationale, dès sa création en 2008, par des productions spectaculaires ayant souvent pour point de départ des installations et des décors monumentaux. Le fil conducteur de leurs spectacles est « le caractère tragique de l’être humain aux prises avec ce vaste monde dans lequel il cherche désespérément sa place ». Depuis mai 2022, FC Bergman participe à la direction artistique collective de la Toneelhuis, à Anvers.

Ici, les artistes ne prétendent pas illustrer la musique de Steve Reich : ils travaillent à partir des climats générés par les éléments rythmiques, mélodiques et timbriques résultants des déphasages et, plutôt que de se caler sur une bande son, ils ont eu la chance de développer cette création avec les neufs musiciens présents dans la fosse. Une présence qui prend souvent le pas sur images qu’elle génère. Celles-ci, d’abord saisissantes, s’épuisent rapidement une fois les quelques surprises passées.

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

Un humanoïde sans âme

Le mannequin, sous forme d'un enfant, rappelle les personnages de films d'horreur où des êtres, d'apparence innocente, sont en réalité diaboliques. La manipulation de cette poupée, plutôt approximative, ne la rend pas suffisamment étrange pour induire un malaise. Le maléfique se dilue dans le peu de relation qui s'instaure entre les humains et l'humanoïde : on se contente de le placer sur un pédalier, sur lequel il avance sans fin, jusqu'à ce que les techniciens du théâtre le démantèlent, en même temps que le décor. Il tournera sans tête ni tronc autour d'un chaos de rochers, chassant définitivement le vivant de la planète.

Restent des blocs de polystyrène brunâtres, suspendus aux cintres, évoluant inlassablement sur l'implacable tempo des percussions, rejointes par les voix et la flûte pour le chœur final. Le tableau mouvant, digne d'un Magritte, rencontre le concret de la musique qui se garde de toute tentation figurative dans un espace-temps où l'on touche au point Nemo, là où plus personne n'habite.

On gardera surtout de cette représentation le plaisir musical d'entendre une œuvre rarement jouée du fait des neuf musiciens qu'elle requiert et de sa difficulté.   

Phot. © Thomas Amouroux

Phot. © Thomas Amouroux

Point Nemo
•Mise en scène & scénographie Stef Aerts, Joé Agemans, Marie Vinck (FC Bergman) •Musique Drumming de Steve Reich •Costumes An D'Huys •Lumières Bart Van Merode •Dramaturgie Bart Van den Eynde •Assistante mise en scène Laura Ketels •Assistante costumes Belza Beausoleil •Régie musicale Paul Larruhat •Ingénieur du son de l'Ensemble Intercontemporain Yann Bouloiseau •Collaborateur technique du Toneelhuis Friedemann Koch •Comédienne et comédiens Stef Aerts, Joé Agemans, Jonas Vermeulen, Marie Vinck •Synergy Voix Soprano Micaela Haslam Alto Heather Cairncross •Ensemble Intercontemporain Flûte Emmanuelle Ophèle Percussions Arthur Bechet, Jean-Baptiste Bonnard, Gilles Durot, Samuel Favre, Aurélien Gignoux, Emil Kuyumcuyan, Morgan Laplace Mermoud, Olivia Martin, Pierre Tomassi • Production Théâtre du Châtelet• Coproduction Toneelhuis, Anvers•Durée totale environ 1h10

Du 25 au 29 septembre 2026
Théâtre du Châtelet , Place du Châtelet, Paris 75004
Prochaine création au Théâtre du Châtelet, du 16 au 21 octobre, La Fin des temps , chorégraphie de Philippe Decouflé

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