28 Septembre 2026
Si les filles et les femmes vivent la difficulté de se définir et de trouver leur place dans le paysage social, les attendus et les affres de la masculinité ne sont pas moins périlleux pour les garçons et les jeunes hommes d’aujourd’hui.
Dans Désobéir, Julie Berès interrogeait la manière que choisissaient des jeunes femmes issues de la deuxième ou de la troisième génération de l’immigration de dire « non » aux injonctions familiales et sociales, de s’inscrire contre la tradition. La Tendresse en est le pendant, côté masculin. Réalisé à partir d’une quarantaine de rencontres avec des jeunes issus de milieux différents et, dans le travail scénique, avec les huit jeunes hommes, acteurs ou danseurs, venus du Congo comme de Picardie, de la break dance comme du hip hop ou de la danse classique, avec leur histoire, leur corporalité, leur témoignage et leurs problématiques, le spectacle mêle en les réécrivant la somme de leurs expériences, de leurs vécus, de leurs questionnements et de leurs mal-être dans une forme qui associe parole collective, chorale, et témoignages individuels.
La masculinité à l’épreuve
Dans un décor façon blockhaus, entre pierre et béton, ils sont huit à écrire à la craie leurs prénoms, qui représentent à eux seuls toute une galaxie : Natan, Naso, Djamil, Mohamed, Romain, Tigran, Alexandre et Bboy Junior. Des caricatures de purs machos ou prétendus tels. Grands et petits, maigres et gros, avec des cheveux de toutes tailles et des dégaines de petits durs. Leur logique, c’est la domination de l’un sur l’autre, l’exercice de la force, le groupe. Ils disent la violence qu’ils sentent en eux – « à tout moment j’pourrais vriller » –, une pulsion impossible à maîtriser, qu’ils exercent même malgré eux – « Ma mère a peur de moi, et ça tu peux pas l’effacer » –, parfois héritée de l’éducation familiale, de la ceinture du père qui s’abat sur eux…
Entre sexe et amour
Naturellement, ce sont les filles qui s’invitent en premier dans cette rencontre sur terrain vague. Et leur discours se fissure parce que les filles, c’est un continent, une énigme. Ils parlent cash. De leur premier rapport sexuel – elle mouillait et moi, je croyais qu’elle saignait – des poils qu’on guette à la puberté, de l’amour vu à la De Niro ou à la Al Pacino, des difficultés d’avoir l’air intello ou de ce que ça fait d’être gros. Ils jouent et miment les muscles de Rambo, les glorieux militaires qui crèvent au champ d’honneur, la nécessité d’être compétitif-sportif-agressif dans une vie qui n’est qu’un long combat. Ils conspuent, comme il se doit les « pédés », la main sur la braguette. Et quand une fille les largue, on retrouve le « Toutes des salopes ! » qui fait partie de l’arsenal traditionnel de ceux qui préfèrent ne pas s’interroger sur leur comportement.
Le corps, vecteur fondamental de la masculinité
Garçon, ou homme, c’est d’abord s’imposer et la corporalité est omniprésente dans leur comportement, dans leur manière de se planter au sol, de mouvoir leur corps par à-coups, de le faire chalouper en roulant des mécaniques, d'adopter la reptation de l'animal guettant sa proie ou de s'avancer poitrail en avant pour impressionner l'adversaire. Montrer ses muscles, mettre en avant ce qu’on pense avoir de plus et qui réside entre les jambes, chercher à épater, développer à travers la danse, qu’elle soit classique ou emprunte au hip hop, au rap ou à la break, une gestuelle chorégraphique qui rappelle les parades amoureuses des animaux – je te montre que je suis grand, beau et fort et que tu dois m’admirer. Autant de stratégies pour se faire reconnaître, se faire accepter par le clan, assorties de techniques de drague éculées, qui ne fonctionnent plus.
Quand le vernis craque
Au fil de l’évolution de la pièce, au discours collectif s’ajoutent monologues ou duos, plus directement adressés au public. Le bloc monolithique du « mâle » se fissure et laisse apparaître les fêlures que comporte l'histoire personnelle de chacun : l’homosexualité, les filles « garçons » avec leurs couilles qu’on ne voit pas, le porno dans l’apprentissage du plaisir, le désarroi d’avoir été largués ou les rêves de paternité. Ils expriment la difficulté d’adopter le bon comportement face aux filles – pas assez ou trop offensif ? – le danger dans lequel les #MeToo les ont placés. Ils parlent de leur difficulté de passer outre l’éducation qu’ils ont reçue, les traditions familiales ou culturelles de leur communauté, de marquer leur désaccord avec leur groupe, d'échapper à leur définition genrée sans renoncer à leur corps d’homme.
Physiques, toujours dans la dynamique, ils sont vivants, mobiles, à vif, dans l’énergie. Avec des mots crus, sans fioriture ni pudeur, ils nous balancent leurs vérités en plein bide, font de nous le punching ball dans lequel ils cognent pour voir comment ça réagit. Mais cette battle incessante est en même temps le miroir dans lequel ils se reflètent. Ce qu’ils exhibent au grand jour comme un combat – et c’est infiniment touchant – c’est une intimité sans fard et une fragilité sans fond. Un long chemin de Damas dans une quête d’identité sans solution toute prête ni prémâchée.
La Tendresse
S Conception et mise en scène Julie Berès S Écriture et dramaturgie Kevin Keiss, Lisa Guez et Julie Berès, avec la collaboration d’Alice Zeniter S Chorégraphe Jessica Noita S Avec Bboy Junior (Junior Bosila), Natan Bouzy, Charmine Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki, en alternance avec Marin Delavaud (membre du Ballet de l’Opéra national du Rhin), Léopold Faurisson, Bel Abbes Fezazi, Saïd Ghanem, Guillaume Jacquemont, Sacha Négrevergne, Mathis Roche S Références artistiques Alice Gozlan et Julie Pilod S Création lumière Kélig Le Bars, assistée par Mathilde Domarle S Création son et musique Colombine Jacquemont S Assistant à la composition Martin Leterme S Scénographie Goury S Création costumes Caroline Tavernier et Marjolaine Mansot S Régie générale Quentin Maudet S Régie générale tournée Alexis Poillot S Régie son Antoine Frech en alternance avec Colombine Jacquemont et Baptiste Pilon S Régie lumière Henri Coueignoux en alternance avec Patrice Le Cadre S Régie plateau création Dylan Plainchamp S Régie plateau tournée Amina Rezig, Matthieu Maury, Loïc Beaudron S Durée 1h50 environ S À partir de 15 ans S Le décor a été construit par l’Atelier du Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique-Nantes S Production Compagnie Les Cambrioleurs / direction artistique Julie Berès S La Compagnie les Cambrioleurs est conventionnée par le Ministère de la Culture / DRAC Bretagne, par la Région Bretagne et par la Ville de Brest et est soutenue pour ses projets par le Conseil Départemental du Finistère S Création en 2022 S Durée 1h50 S À partir de 15 ans
La Tendresse
Du 7 au 17 octobre 2026
Théâtre de la Concorde – 1-3, avenue Gabriel, 75008 Paris
www.theatredelaconcorde.paris