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Arts-chipels.fr

Le Legs. L’amour dans le marigot de l’intérêt et la révolte des femmes.

Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Délicieusement cruelle et drôle, la pièce de Marivaux délaisse le travestissement pour dresser un portrait social d’une acuité remarquable, où les femmes occupent la première place. La mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis cultive à l’envi sa charge burlesque.

Y a du rififi chez les aristos… Hortense, une jeune fille noble, est, avec un marquis qu’on imagine du double de son âge, liée par un testament singulier. S’il l’épouse, celui-ci deviendra millionnaire. Mais s’il s’en dédie, il devra lui verser deux millions sur les six légués par le testament. Seulement voilà, l’amour est là. Hortense est amoureuse d’un Chevalier de son âge. Quant au Marquis, il brûle d’un amour non déclaré pour une Comtesse veuve plutôt éprise de sa liberté – mais voire, pas si éloignée cependant du désir d’amour qu’elle ressent. Il suffit d’ajouter, comme il se doit, deux domestiques – un valet de chambre pour le Marquis, Lépine, et une suivante, Lisette, pour la Comtesse et tous les protagonistes sont en place.

La règle du jeu de l’intrigue est la suivante : pour Hortense, qui en occupe le centre, il lui faut récupérer les deux millions qui lui permettront d’avoir une vie à la hauteur de ses espérances avec son Chevalier, plutôt démuni en matière de bien. Pour le Marquis, l’ambition est de garder les six millions sans épouser la donzelle et sans avoir à verser le dédit, ce qui n’est possible qu’à la condition que ce soit Hortense et non lui qui rompe l’accord. Mais ceci n’a d’importance que si et seulement si la Comtesse veut bien de lui. Autrement, épouser n’est d’aucun problème.

On mélange quelques péripéties – mettre les deux domestiques dans la confidence pour en faire des complices, jouer sur les doubles sens des échanges entre les personnages, les méprises liées aux propos échangés et les quiproquos de la compréhension. On agite bien pour corser le tout. Et on sert une pièce menée tambour battant où tout, comédie oblige, est bien qui finit bien, par une triple union – les domestiques finissant eux aussi par se trouver.

Alexis Joly, Claire de La Rüe du Can, Nicolas Chupin. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Alexis Joly, Claire de La Rüe du Can, Nicolas Chupin. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Une peinture acerbe de la société

Au moment où il écrit le Legs, Marivaux approche de la cinquantaine. Il a, derrière lui, les pièces comme la Surprise de l’amour, la Double inconstance, ou le Jeu de l’amour et du hasard, entre autres, où il est passé maître dans les différentes formules de la relation amoureuse en croisant maîtres et valets, intérêt et amour. Il a déjà écrit, aussi, l’Île des esclaves, où il met en scène une inversion des pouvoirs, et la Nouvelle Colonie où il aborde la question de l’autonomie des femmes à travers leur prise de pouvoir fantaisiste sur une île.

Le Legs synthétise, d’une certaine manière, les thèmes abordés par ses autres pièces tout en y développant de manière très aiguë le thème de l’intérêt et du lucre. Le Marquis, en dépit de son amour pour la Comtesse, ne veut pas laisser échapper les six millions qui s’offrent à lui – il essaiera même de négocier avec Hortense pour n’en verser que la moitié. La Comtesse est, semble-t-il, prise dans un procès de nature à porter atteinte à sa fortune. Hortense ne veut pas laisser échapper la somme qui lui permettra de vivre à l’aise. Valentin se laisse acheter par Hortense. Quant à Lisette, c’est pour ne pas compromettre ce qu’elle pense être ses propres intérêts – une maîtresse généreuse parce que seule – qu’elle refuse d’aider Hortense dans ses manigances. On parle donc beaucoup d’argent dans cette pièce qui a l’amour pour fondement…

L’argent est à mettre au même niveau que le pouvoir, que Marivaux brocarde dans ses pièces. Il faut dire qu’il a, pour l’auteur, une certaine importance. Alors qu’il a épousé la fille d’un riche avocat de Sens, il voit, en 1720, sa fortune fortement affectée par la banqueroute de Law. Le thème de la finance ne lui est donc pas indifférent. Et, même si le théâtre affectionne la vénalité des valets, en particulier dans la commedia dell’arte avec le personnage d’Arlequin dont Marivaux reste proche du fait de ses liens avec les Comédiens-Italiens installés à Paris pour lesquels il écrit aussi, l’auteur s’attaque à une noblesse sans foi ni loi. Les maîtres ne valent guère mieux que leurs serviteurs et la critique de l’Ancien Régime qu’on trouve dans son œuvre lui assurera de figurer au programme des théâtres même après la Révolution.

Baptiste Chabauty, Alexis Joly, Claire de La Rüe du Can, Julie Sicard, Nicolas Chupin. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Baptiste Chabauty, Alexis Joly, Claire de La Rüe du Can, Julie Sicard, Nicolas Chupin. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Un décor et des costumes qui parlent d’hier et d’aujourd’hui

La mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis prend place dans ce qui se rapproche d’un no man’s land historique. Le fond de scène présente une nature exubérante, qui se situerait entre les délires tropicaux du Douanier Rousseau et la nature « au naturel » des jardins à l’anglaise qui citent le XVIIIe siècle.

Au milieu de ce décor de végétation foisonnante, des sofas très contemporains, recouverts de velours, proches en style des années 1970, sont disposés, introduisant une équivoque sur le lieu, à la fois intérieur et extérieur, en même temps qu’une incertitude sur le temps. Un comptoir sur lequel des verres et une fontaine à citronnade ou à cocktail évoquent un bar assez moderne et confortent cette irruption du contemporain tandis qu’un même glissement sur la nature du lieu dans lequel se déroule l’action intervient. On sait simplement qu’il appartient à la Comtesse mais sa fonction reste imprécise. Faut-il y voir un hôtel, transformant l’aristocrate en bourgeoise de luxe ? Chaque classe, du coup, en prendrait pour son grade.

De la même manière, de petits hiatus apparaissent au niveau des costumes, en particulier chez le Chevalier et Lépine pour lesquels les indications historiques des costumes – gilet brodé et veste pour le premier, gilet simple et court pour le second – se mêlent à des pantalons contemporains.

Jennifer Decker, Baptiste Chabauty. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Jennifer Decker, Baptiste Chabauty. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Des femmes qui mènent la danse

L’ensemble de la pièce est mené par les femmes. C’est à Hortense qu’il revient d’ourdir la machination destinée à lui permettre de récupérer ses deux millions et de chercher à circonvenir les domestiques. C’est elle qui met en place le piège destiné à contraindre le Marquis, décidément bien niais, à avouer son amour à la Comtesse. Jeune première, elle n’en est pas moins rouée et son Chevalier fait pâle figure à côté d’elle.

De la même manière la Comtesse est une forte femme. Pour amoureuse qu’elle est, elle n’en fera pas pour autant les premiers pas tout en poussant son soupirant à se déclarer par tous les artifices possibles. Elle ne se veut pas plus être l’objet d’une relation dont le pouvoir resterait au Marquis. « Apprenez donc, lui balance-t-elle à la figure, que quand on dit aux gens qu’on les aime, il faut du moins leur demander ce qu’ils en pensent ». La messe est dite. La pièce met en scène des femmes en lutte.

Lisette complète le tableau. Non seulement, par intérêt, elle refuse de servir l’intrigue d’Hortense mais elle plaide contre, en faisant valoir, auprès de sa maîtresse, la liberté dont celle-ci jouit, étant veuve, ce qui induit, a contrario, que le mariage représente un esclavage par l’état de dépendance où il place la femme. Et lorsque Lépine déclare la trouver très à son goût, elle montrera, en dépit de son attirance pour lui, son indépendance, même si, à la fin, chacun trouve sa chacune sans qu’on sache si la leçon a réellement porté.

Julie Sicard, Nicolas Chupin. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Julie Sicard, Nicolas Chupin. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

La rapidité et la malice comme règles

Le rythme est soutenu. Entrées et sorties de scène se font par tous les bouts, par le petit escalier en fond de scène comme à cour et à jardin, sans qu’on sache comment ce lieu improbable est effectivement agencé. N’y manque pas même un effet de transparence du décor naturel qui autorise les silhouettes qu’on devine derrière le décor à hanter la scène. Il n’y a pas de temps mort, pas de moment où l’on s’appesantisse. Les scènes se succèdent sans laisser la moindre place à une intériorité psychologique.

Au milieu de tout cela, les actrices et les acteurs ne perdent pas davantage de temps dans leurs manigances. Ils sont comme de petits diables montés sur ressorts dans la boîte de l’intrigue. Des marionnettes sans vraiment d’états d’âme avec ce petit degré de plus dans l’outrance qui provoque le rire.

Le Marquis et la Comtesse, en particulier, sont inénarrables. Le premier traîne une veulerie doublée de mercantilisme d’une saveur réjouissante. Nicolas Chupin, loin de l’aristocrate flamboyant et plein de morgue, campe un petit homme terrorisé en même temps que calculateur de la plus belle eau. Quant à Julie Sicard, qui incarne la Comtesse, un peu trop maquillée pour tenter de « paraître » encore, elle montre un personnage qui, bien que volontaire, oscille entre son désir de femme vieillissante de se payer encore quelques bons moments, son plaisir de terroriser quelque peu son amoureux transi et une détresse de femme seule.

Claire de la Rüe du Can accentue l’arrogance et la détermination juvéniles d’Hortense face à son benêt d’amoureux, joué par Alexis Joly, toujours à la traîne quand il s’agit de comprendre quel comportement adopter, quel rôle jouer dans les machinations de celle qui le veut et qui s’y emploie avec obstination. Quant à Lépine (Baptiste Chabaudy), il se rapproche de l’Arlequin de comédie qui recherche jouissance et profit sans les séparer.

Véritable régal dans les échanges à double sens entre les personnages, le Legs explore ici toute l’étendue des faux-semblants tant par le dialogue que par le jeu. Et on s’en divertit beaucoup… 

Jennifer Decker, Julie Sicard. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Jennifer Decker, Julie Sicard. Phot. © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Le Legs de Marivaux
• Mise en scène Aurélien Hamard-Padis • Avec la troupe de la Comédie-Française. Julie Sicard (la Comtesse), Jennifer Decker (Lisette, suivante de la Comtesse), Claire de La Rüe du Can (Hortense), Nicolas Chupin (le Marquis), Baptiste Chabauty (Lépine, valet de chambre du Marquis), Alexis Joly (le Chevalier) • Durée estimée 1h15

Du 24 septembre au 8 novembre 2026 du mercredi au dimanche à 18h30
Studio-Théâtre de la Comédie-Française
Réservations www.comedie-francaise.fr

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