27 Septembre 2026
Sandrine Bonnaire, mise en scène par Jacques Osinski, entre dans le vif de la maladie mentale et fait entendre à plein l’écriture rugueuse et abrasive de Sarah Kane. Soixante-quinze minutes intenses, en solo avec l’image d’un lointain docteur.
Sarah Kane, le théâtre des extrêmes
« J’écris une pièce sur la dépression psychotique et ce qui se passe dans le mental d’une personne quand les barrières entre le réel et l’imaginaire ont complètement disparu. Si bien qu’on ne fait plus la différence entre vie éveillée et vie rêvée. Si j’étais psychotique, il n’y aurait plus de frontières entre moi et le monde. En fait, je commence à faire tomber quelques frontières et à confondre forme et contenu », écrivait Sarah Kane à propos de 4.48 Psychose, sa dernière pièce, laissée inachevée au moment de son suicide, en 1999. On l’a trouvée pendue avec ses lacets sur le crochet de la porte intérieure des toilettes alors qu’elle venait d'avoir vingt-huit ans.
Ce monologue sonne dès lors comme un ultime appel au secours ou un dernier recours à l’écriture. Il fait suite à Blasted (Anéantis), montée en 1995, où une scène de viol, mise en en parallèle avec la guerre, fit scandale à Londres. Tout autant que ses pièces suivantes : Phaedra's Love (L’Amour de Phèdre), librement adapté du Phèdre de Sénèque, Cleansed (Purifiés) et Crave (Manque, 1998).
Écrite sans didascalie ni indication de personnages, la pièce s’impose comme un cri d’une effrayante lucidité et appelle une forme scénique particulière. Jacques Osinski y répond sobrement. Il confie le rôle à Sandrine Bonnaire, après l’avoir dirigée en 2024 dans L’Amante anglaise de Marguerite Duras, aux côtés de Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann, au théâtre de l’Atelier. « 4.48 Psychose s’est imposé comme une évidence », dit le metteur en scène. « Sarah Kane me fait énormément penser à Georg Büchner, auteur dont elle avait elle-même mis en scène le Woyzeck. Il y a chez eux la même inadéquation au monde, la même façon d’être mort trop tôt, le même rapport au langage, une façon de donner aux mots une valeur inusitée. »
Une voix dans l’obscurité
Dans le noir du plateau, troué d’un faible projecteur, une silhouette menue avance. Sandrine Bonnaire est d’abord une voix qui exprime la maladie. Faite de mots simples mais percutants, la pièce entre de plain-pied dans le concret de la psychose, c’est son titre, et le chiffre qui le précède fait allusion à l’instant où la vie s’arrête, suppose-t-on. L’heure sur un cadran numérique. « À 4.48, je me pendrai », est-il dit.
La comédienne, qui s’était faite rare au théâtre après ses débuts avec Bernard Sobel dans La Bonne Âme de Se-Tchouan, en 1990, y revient depuis quelques années, forte de son expérience au cinéma, avec des pièces de Marguerite Duras. La voilà aux prises avec les mots de Sarah Kane, d’une toute autre violence. Mots qui lancent crûment : « La dépression, c’est de la colère » ; « Je suis triste » ; mots qui parlent d’un « futur sans espoir ». Mais qui veulent aussi « croire en la lumière » et pourquoi pas l’attendre, notamment de la part de cet homme bienveillant – qui saura aussi être maladroit et la décevoir – dont le visage apparaît plus grand que nature sur un écran.
Il lui délivre une parole doucereuse, lui donne de l’espoir. Elle s’y raccroche parfois, parfois pas. Dans son combat mental entre la volonté de vivre et un empêchement d’exister. On entendra aussi la litanie des discours médicaux, la liste des psychotropes et leurs effets, surtout secondaires.
Il s’agit d’incarner la psychose, non pas de mimer à l’excès colère et désespoir, mais d’entrer dans le concret de l’enfermement mental où se trouve le personnage. Exprimé ici avec une grande lucidité. Sur la table de chevet de Sarah Kane, au moment de sa mort, on a trouvé Le Fauteuil d’argent de CS Lewis (roman fantastique pour la jeunesse), Les Souffrances du jeune Werther de Goethe ainsi que des témoignages : Malignant Sadness, the Anatomy of Depression, récit de sa dépression suicidaire par Lewis Wolpert, et Nation Prozac d’Elizabeth Wurtzel, décrit comme les « memoirs of a gifted woman’s breakdown » (souvenirs de la dépression d’une femme de talent). Toutes ces sources prouvent que, loin de n’être qu’une « lettre de suicide de 75 minutes », comme l’avait prétendu un critique lors de la création, 4.48 Psychose est un travail d’écriture élaboré et documenté. Mais les mots n’ont pas suffi à la sauver.
Dans le clair-obscur de la (dé)raison
Plutôt avares d’effets, le scénographe Yann Chapotel et la créatrice lumières Catherine Verheyde se sont entendus pour que seuls quelques tubes de néon et de modestes projecteurs trouent la nuit du plateau. Ce noir définit une barrière entre celle qui parle et ceux à qui elle s’adresse. Ainsi en va-t-il de la folie, personne ne peut entrer dans la tête d’un psychotique, encore moins dans sa logique. C’est pourtant cet état borderline que Sarah Kane s’emploie à restituer. Jacques Osinski nous fait éprouver cette solitude en isolant l’actrice dans un no man’s land obscur.
La pièce elle-même est composée de voix contradictoires, peut-être multiples, sans locuteurs désignés. Parmi elles, celle du médecin qui l'interroge, dont elle veut être proche (le fameux transfert du patient sur son thérapeute) et par qui elle se sent rejetée, quand celui-ci garde ses distances. Ici, il surgit de la nuit, comme une image presque mentale, en tout cas dématérialisée par la vidéo, sous les traits de Frédéric Leidgens, figure paternelle et attentive.
Sandrine Bonnaire traverse un faisceau fait d’humeurs changeantes. Parfois en colère, parfois déprimée, parfois même narquoise, voire persifleuse, elle joue avec nuance les notes graves ou aiguës de cette « symphonie solo », pour reprendre les mots de l’autrice. Personnage enfermé dans sa propre tête, elle reste sur une ligne de crête sans jamais sortir de ses gonds, avançant jusqu’à l’amenuisement des mots et la disparition qui viendra à 4h 48. Celle qui voulait croire en la lumière se fond alors dans le noir. À la rigueur sans fioriture de la mise en scène, qui repose sur le seul verbe, l’actrice apporte un supplément d’âme, de luminosité, sans jamais déroger à la froideur lucide de Sarah Kane. Elle nous permet de franchir la barrière derrière laquelle s’inscrit l’aliénation dont parle l’autrice.
4.48 Psychose
• Texte Sarah Kane • Traduction Vanasay Khamphommala • Scénographie-vidéo Yann Chapotel • Lumières Catherine Verheyde • Dramaturgie Marie Potonet • Administration Adèle Maugendre, L'Aurore Boréale • Diffusion Evelyne Jacquier, L'Aurore Boréale • Créé au Théâtre de l'Atelier le 24 septembre 2026 • Anéantis, L’Amour de Phèdre, Purifiés, Manque et 4.48 Psychose sont publiés par l’Arche ainsi que le scénario du court-métrage, Skin, réalisé par Vincent O’Connell en 1995 • Durée 1h15
Du 24 septembre au 15 novembre 2026, jeudi-samedi 19h, dimanche 15h.
Théâtre de l’Atelier – 1, place Charles Dullin, 75018 Paris
www.theatre-atelier.com