26 Septembre 2026
Andy Warhol, Kids on Swings (Enfants sur des balançoires), 1946. Tempera, crayon et encre sur Masonite, 30 x 76.2 x 66 cm Antoine Ohannessian LTL2024.1.1 © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by ADAGP, Paris 2026
Le pape du Pop Art fut d’abord dessinateur et illustrateur. Aux côtés de ses photo-sérigraphies emblématiques, l’exposition au Palais du Luxembourg révèle des dessins, peintures, vidéo et autres documents, remontant à la source de son inspiration et dévoilant l’ironie sous-jacente et des côtés plus sobres de son œuvre.
L’homme aux multiples visages
Comme le montre son autoportrait, reproduit sur l’affiche de l’exposition, Andrew Warhola, alias Andy Warhol (1909-1987) n’est pas celui qu’on croit. On oublie qu’il a d’abord été formé à l’art de l’illustration et, surtout, qu’il n’a cessé de dessiner et de peindre de manière artisanale. Près de quarante ans après sa mort, on continue à mettre au jour des œuvres inédites, comme récemment des négatifs de film, qui révèlent certains aspects de son personnage, au-delà de celui qu’il s’est fabriqué
Le palais du Luxembourg nous ouvre les coulisses de sa Factory. D’un premier Autoportrait, daté de 1942 à des tableaux à l’acrylique relatifs à La Dernière Cène de Léonard de Vinci en 1986, la production dessinée de Warhol est abondante, variée mais peu connue. Sous forme de portraits, autoportraits, caricatures, scènes de genre, planches décoratives et publicitaires… le dessin, son premier medium, sous-tend toute sa production ultérieure. Preuve qu’il n’a jamais perdu la main depuis sa formation dans la section Painting and Design du Carnegie Institute of Technology de Pittsburgh, d’où il sort diplômé en 1949. Monté à New York, sous le nom d’Andy Warhol, il fait son chemin dans la publicité et collabore comme illustrateur à de nombreux magazines (Glamour, Vogue, The New Yorker…), au point d’être invité à faire une première exposition personnelle en 1952. Il peut bientôt s’offrir, en 1959, un hôtel particulier sur Lexington Avenue, où il emménage avec sa mère et installe son atelier. À partir de là, il développe son propre style, inspiré par la bande dessinée, avec ses premières toiles consacrées aux biens de consommation et ses transpositions de photos en peintures…
Puis vient la création de la Factory (1964), dans le grand loft du 231 East Street, aux murs, sol et meubles argentés, puis installée, en 1968, au sixième étage du 33Union Square West. Galerie d’exposition, studio de tournage, salle de projection, salle de concert, boîte de nuit, où gravitera l’underground new-yorkais, c’est « un endroit où l’on rentre anonyme et l’on sort Superstar », selon son fondateur.
Sans être une rétrospective chronologique, Andy Warhol. La ligne et l’image nous montre les prémisses et les coulisses de l’œuvre. L’exposition comprend environ 150 dessins, une dizaine de peintures, sérigraphies sur papier, photographies, imprimés, scrapbooks, vidéos. Pour beaucoup prêtés par l’Andy Warhol Museum de Pittsburgh (Pennsylvanie), sa ville natale. Le parcours s’articule, toutes époques confondues, autour de cinq sections thématiques. On est invité à découvrir l’artiste, derrière l’image de star de la pop culture new-yorkaise qu’on a gardée de lui et qu’il s’est forgée, notamment en multipliant ses autoportraits. Depuis les exercices académiques de ses années d’apprentissage jusqu’aux sombres versions des dernières années, il revêt plusieurs masques (celui de l’idiot, du voyou, du dandy, du travesti, du fantôme…). Derrière les apparences, c’est l’homme lui-même que l’exposition tente de débusquer, à travers les dessins autonomes et relatifs au choix des procédés mécaniques qu’il réalise simultanément.
Andy Warhol, Daily News, vers 1967. Screen print on paper, 127.6 x 76.8 cm .The Andy Warhol Museum, Pittsburgh. Contribution The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. 2001.6 © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by ADAGP, Paris 2026
L’envers des icones
Dès le début, Warhol a le chic pour les images choc et amusantes. Comme en témoigne Kids on Swings (1946) où des bambins s’envolent dans une folle partie de balançoire. Le monde de l’enfance est présent avec un portrait de lui à deux ans, des fées ailées, des singes revêtus de feuille d’or et de petits chats mutins qui s’ébattent sur papier… Leur répondent quelques anges et séraphins, dessinés à l’encre par sa mère, Julia Warhola (1892-1972), qui montrent son influence dans ses années de formation. Dans cette veine un peu naïve, les montages arrivent vite, surréalistes, tel ce boa à jambes de femme en 1963.
Il tâte très tôt des objets, en témoigne Campbell’s Soup Can Over Coke Bottles (1962), symboles du consumérisme américain, que l’on retrouvera reproduits à l’infini, ainsi que le fameux billet de 1 dollar, décliné seul, en liasse, côtoyant d’autres objets ou sous forme de symbole lumineux. En contrepoint, il s’en prend aussi aux attributs du communisme, avec plusieurs tableaux figurant le marteau et la faucille, des meetings communistes enflammés, sans oublier le visage de Mao (1972) à l’acrylique, confronté à celui de Nixon (Vote McGovern, 1972) et exposé parmi les stars iconiques qu’il immortalisa, dont Marilyn Monroe. C’est cette distance ironique, ce regard iconoclaste sur la société que nous montre la première partie de l’exposition. Marcel Duchamp n’est pas loin, son visage apparaît d’ailleurs sur l’un des Screen Tests (1964-1966), portraits filmés des habitués de la Factory parodiant les bouts d’essais hollywoodiens.
Photographie de l’exposition. Andy Warhol, Ladies and Gentlemen, 1975. Sérigraphies sur papier, 104.8 x 74 3cm Phot. DR © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by ADAGP, Paris 2026
Un Warhol peut en cacher un autre
Un homme plus secret, marqué dès le début par la culture camp, se dévoile dans la section Erotica. Cette esthétique de l'extravagance parodique, signe de reconnaissance au sein de la communauté gay et queer, restée presque clandestine jusque-là, se développe dans les années 1960 avec une hyper-théâtralité empruntée au cinéma californien. Du Lower East Side new-yorkais, où coexistent les minorités, le camp va faire son chemin dans les cercles d’avant-garde.
La figure du travesti se retrouve très tôt dans les dessins de Warhol, qui consacrera en 1975 une remarquable série à ces figures de l’excès, et il s’en amuse lui-même avec une suite de polaroïds, Self-portraits in Drag (1981). Ses Oxidations (1977) produisent, par des jets d’urine sur de la peinture cuivrée, tantôt des traînées, tantôt des aplats aux contours incertains et, alentour, un fourmillement de petites taches, le tout sans grand intérêt esthétique. Plus subtil, Feet and Campbell’s Soup Can (vers 1961) est une allusion cryptée à la culture camp (la boîte de soupe est orientée de telle façon que seule la première syllabe de la marque est visible) et les pieds sont d’un érotisme incongru.
Il y a malgré son éternelle dérision, du sentimental plus que de l’érotisme chez ses modèles, qui posent, alanguis, plutôt pudiques. Le beau portrait en pied de James Dean, Rebel Without a Cause (1985), est plus romantique, voire mélancolique, que provocateur. Le compagnon de Warhol, John Giorno, filmé pendant son sommeil, torse nu, a quelque chose d’attendrissant. Il faut s’y attarder pour apprécier la complexité de la prise de vue.
Plus surprenante encore, dans la salle Enfer et Merveilles, la série de crânes marquant son obsession de la mort, surtout après l’attentat qui faillit lui coûter la vie en 1968.
On n’y verra pas cependant ses sinistres chaises électriques, mais des scènes de violence (The Nation’s Nightmare, 1951). Inattendues aussi, les scènes bibliques, souvent à la feuille d’or, qui rappellent ses œuvres de jeunesse et les anges de sa mère. S’y côtoient des œuvres des années 1950 mais aussi des figures christiques plus récentes dont Jesus Christus (1986).
« Je voudrais être une machine », disait Andy Warhol quand il mit au point le système d’impression sérigraphique, au début des années soixante et se propulsa lui-même en tant que figure iconique. Cette exposition révèle, a contrario, que quarante ans après sa disparition, il n’a pas fini de surprendre.
Photographie de l’exposition. Autour des Campbell’s Soups. Images du centre, photographie et crayon et aquarelle sur papier (Campbell’s Soup Can Over Coke Bottle, 1962, format 59.7 x 45.1 cm Courtesy The Brant Foundation, Greenwich, CT, USA Photo Sean Keena) d’Andy Warhol © The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc. / Licensed by ADAGP, Paris 2026
Andy Warhol, La ligne et l’image
• Commissaire Alain Cueff • Scénographie Véronique Dollfus
Du 16 septembre 2026 au 10 janvier 2027. Tlj 10h30-19h, lun. 22h
Musée du Luxembourg 19 rue de Vaugirard 75006 Paris