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Arts-chipels.fr

Les Bonnes. Entre infidélité et fidélité à Jean Genet.

Edith Proust, Elissa Alloula. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Edith Proust, Elissa Alloula. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Carme Portaceli monte, à la demande de la Comédie-Française, avec trois actrices de la troupe, une nouvelle mise en scène des Bonnes au Théâtre de l’Athénée. Une relecture féministe dynamique, pleine de saveur, où se reflètent les effets délétères de la pauvreté et de l’asservissement.

Dans un huis clos, lieu de tous les vertiges, une bonne et celle qui semble être sa patronne jouent le jeu de la domesticité obséquieuse face à la tyrannie des maîtres. On découvre, par une série de petits indices, avant que n’éclate la vérité, qu’elles sont les deux bonnes de « Madame ». Claire et Solange, les deux sœurs, ont dénoncé pour vol l’amant de Madame à la police. Mais voici que « Monsieur » sort de prison tandis que Madame rentre au logis. Pour masquer leur forfait, elles n’ont plus qu’à empoisonner Madame en versant du gardénal dans sa tisane. Mais rien ne se passe comme prévu…

Elissa Alloula, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Elissa Alloula, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Une première partie confiée à un jeune auteur

Les Bonnes sont créées le 19 avril 1947 à l’Athénée – remettre la pièce en scène pour l’ouverture de la saison 2026-2027 dans ce même théâtre est une manière célébrer son quatre-vingtième anniversaire. Il s’agit, en 1947, de trouver une pièce courte pour compléter le programme principal : l’Apollon de Bellac de Jean Giraudoux.

Jean Cocteau présente Jean Genet au décorateur Christian Bérard, qui à son tour le recommande à Louis Jouvet qui est alors le directeur du théâtre. Commande est passée. La pièce initiale de Genet était pensée pour comporter quatre actes. Qu’importe ! L’auteur la travaille pour n’en faire qu’un acte que Jouvet met en scène.

Mais Genet, vagabond, délinquant, prostitué, homosexuel, qui écrit essentiellement durant ses séjours en maisons d’arrêt, sent le soufre et sa pièce déclenche, de la part du public et des critiques, des réactions très contrastées. Sifflets et quolibets luttent avec les applaudissements. Jugée par certains comme un outrage aux « bonnes mœurs », surjoué, longuet et « malsain », elle est au contraire encensée par d’autres, tel Jacques Lemarchand, critique à Combat, qui la juge « Intéressante par son style, que j’ai trouvé pur et neuf, – riche par les prolongements et les résonances psychologiques que l’on y découvre. »

Le succès est néanmoins au rendez-vous : pas moins de quatre-vingt-douze représentations à l’Athénée et une quinzaine de mises en scène en France à partir des années 1970, preuve, s’il en était nécessaire, de sa force et de sa pérennité. Elle n’entrera cependant au répertoire de la Comédie Française qu’en 1995.

Le théâtre de Genet, tribune pour les exclus de tout poil – classes populaires, travestis, prisonniers, contestataires – séduira les intellectuels, de Jean-Paul Sartre qui consacre à son auteur un essai, Saint Genet, comédien et martyr, à Simone de Beauvoir, Maria Casarès, Brassaï ou Alberto Giacometti.

Edith Proust, Elissa Alloula, Anna Cervinka. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Edith Proust, Elissa Alloula, Anna Cervinka. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

À l’origine, un fait divers ?

Bien que Genet s’en soit défendu, la pièce trouve vraisemblablement son origine dans un fait divers survenu en 1933. Au Mans, deux domestiques exemplaires, deux sœurs, l’une cuisinière, l’autre femme de chambre, Christine et Léa Papin, assassinent leur patronne et sa fille, leur arrachant les yeux et mutilant leur corps. Elles ne s’en expliqueront jamais, et le cas fascinera des personnalités comme Jacques Lacan et laissera libre cours aux extrapolations les plus diverses dont l’Analphabète de Ruth Rendell dont Claude Chabrol tirera, en 1995, la Cérémonie.

Même si la pièce de Jean Genet ne connaît pas la même fin – au théâtre, les deux bonnes, ayant échoué dans leur tentative d’empoisonner leur maîtresse, joueront, entre elles, la réussite de ce projet –, on reste frappé par le fait qu’une même haine alimente le fait divers comme la pièce. Mais Genet explicite les raisons qui poussent les deux sœurs à se travestir, puis à prendre leur revanche sur la vie qui leur a été faite en cherchant à se venger de leur maîtresse.

Elissa Alloula, Anna Cervinka. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Elissa Alloula, Anna Cervinka. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Autour des Bonnes, la question du rituel et du théâtre

Le rituel auquel se livrent Claire et Solange occupe une place essentielle. C’est lui qui ouvre la pièce, lui qui la refermera. Genet dément qu’il se rattache à une pure forme de fiction théâtrale. « Je vais, déclare-t-il, au théâtre afin de me voir, sur la scène […] tel que je ne saurais – ou n’oserais – me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être ». Le jeu est un engagement du Moi profond. Et le rituel constitue la mise au jour de ce Moi.

Lorsque les deux bonnes se livrent au rituel de jouer Madame et la Bonne, Claire-Madame passe du « Claire » à « Solange » pour qualifier la domestique qui lui fait face, rendant les bonnes interchangeables. Ce qui importe, c’est la manière dont le bloc « bonnes » s’oppose au bloc « maîtresse ». Et le bloc « bonnes » offrira la complexité de sa nature – une pauvreté vécue comme une injustice, une servilité par obligation, une haine de classe, mais en même temps le rêve d’obtenir ce à quoi elles s’attaquent – en même temps qu’il interprètera le bloc « maîtresse » selon ses propres codes, la vision que les bonnes en ont.

L’arrivée de Madame ne démentira pas ce que ses bonnes traduisent. Insultante sous des dehors généreux par ses « attentions » faites à ses domestiques qui sont des aumônes, elle ne fait que renforcer les griefs de Claire et Solange.

Anna Cervinka, Edith Proust, Elissa Alloula. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Anna Cervinka, Edith Proust, Elissa Alloula. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Des partis pris de mise en scène éclairants

Carme Portaceli explore ces pistes en les poussant plus loin encore dans une optique résolument contemporaine. Ses bonnes, elles « rappent » à tout va sur la scène, « hip-hopent » en disposant des amoncellements de fleurs sur le plateau, installant notre époque au sein de cette histoire déjà datée. Les bonnes ne sont plus seulement des domestiques mais tout ce peuple d’exclus condamnés au silence et aux décisions qu’on prend pour eux.

« La réalité est noire et le rêve est bas » dit la metteuse en scène de ses personnages, et elle ajoute, parlant des bonnes : « Elles n’ont que de petites aspirations : être riches, belles, avoir un amant, des tenues et un manteau de fourrure ‘‘comme Madame’’. Et tout cela, elles ne pourront jamais l’avoir […] au fond, toutes les trois sont pareilles, autant prisonnières d’une image stéréotypée de la femme. »

Derrière la perversité du rapport de classe se dissimule pour Carme Portaceli le sort fait aux femmes. C’est pourquoi elle ne hisse pas Madame sur un piédestal, ne lui confère pas l’« aura » des classes supérieures. Elle est semblable, dans une certaine mesure, à ses deux bonnes, semblable aussi à ces jeunes filles qui se gorgent aujourd’hui d’influenceuses qui présentent une certaine vulgarité comme une norme à copier. Madame, dans la pièce, porte des jeans, des denims, mais de grands couturiers, une veste en fausse fourrure et des robes tape-à-l’œil. Un chic popu qui vient perturber, de manière illusoire, les ségrégations de classe.

Elissa Alloula, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Elissa Alloula, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

L’intime et le fantasme

La metteuse en scène déplace aussi le lieu dans lequel se déroule le rituel. De la chambre de Madame qu’imaginait Genet, on passe à la salle de bains, le lieu où l’on se regarde en se contemplant dans une glace, celui où on se maquille, où on se prépare à fournir une illusion de soi, mais aussi celui où l’on se déshabille, où l’on se met à nu. La trivialité n’est pas absente avec la présence des toilettes, disposées à jardin, dont les bonnes font usage aux yeux du public et dont les gargouillements de chasse d’eau renforcent le côté vain, dérisoire, des simulacres qu’elles inventent.

Design, branchée, luxueuse, la salle de bains, dont les murs s’escamoteront à la fin de la pièce comme pour dire que la fête est finie, est le microcosme dans lequel s’épanouit l’identité. Le lit, autel du sacrifice dans la pièce de Genet, devient baignoire et l’eau y joue son rôle purificateur.

Quant aux selfies que les bonnes font d’elles-mêmes et qui se projettent sur les murs, ils contribueront à cette fabrication de l’image du Moi qui guide les deux bonnes.

Mais le décor n’est pas que réaliste. Par petites touches, musicales ou dans l’éclairage, on perçoit un léger décalage qui va s’accentuant à mesure que la pièce avance. Des images fantasmatiques viennent animer les murs et accentuent l’impression de quitter la sphère du réel pour se plonger dans un univers d’illusions. Cette déviation renforce le biais imposé au regard. Clin d’œil au décor de Christian Bérard, en 1947, qui présentait un décor en angle, la salle de bains n’offre pas une vision frontale, qui mettrait le public et la scène face à face. Sa présentation en coin rend poreuse la frontière scène-salle.

Anna Cervinka, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Anna Cervinka, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Une forme de réversibilité des rôles

Pour interpréter les deux bonnes et leur maîtresse, Carme Portaceli choisit des actrices d’âges proches, contournant l’écueil d’une différence d’âge qui impliquerait, d’une certaine manière, un respect des autres vis-à-vis de l’une. Elles sont sur le même plan, toutes trois dotées d’une certaine jeunesse, en mouvement permanent, et la manière dont la metteuse en scène donne au rôle de Madame et à sa diction un côté un peu vulgaire renforce l’idée d’une réversibilité des rôles possible, que les réalités de la vie ont cependant interdite.

Toutes trois, dans leur registre – Anna Cervinka en Madame fofolle et gaffeuse mais campée dans sa richesse, Élissa Alloula en Solange qui joue la domestique effacée dont on sent la révolte gronder sous la surface, Edith Proust, qui passe de Madame bis, impérieuse autant que capricieuse, à Claire, la servante obséquieuse –, montées sur ressorts, réussissent pleinement à donner à leur rôle ce mélange de réalité tragique, de distance et de burlesque qui fait percevoir toute la complexité de la pièce. Si le cérémonial y perd, la vision critique s’enrichit et la beauté du texte demeure.

Carme Porticeli, qui avait proposé, la saison passée, un Anna Karenina, adapté de Tolstoï, moins convaincant, réussit ici à rendre toute la force contestataire du texte de Jean Genet tout en en dégageant, à travers des hiatus réjouissants, l’actualité qui lui fait traverser le temps.

Elissa Alloula, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Elissa Alloula, Edith Proust. Phot. © A. Poupeney, coll. Comédie-Française

Les Bonnes de Jean Genet (éd. Gallimard, coll. Folio Théâtre)
• Mise en scène Carme Portaceli • Avec la troupe de la Comédie-Française Anna Cervinka (Madame), Élissa Alloula (Solange), Edith Proust (Claire) • Dramaturgie Inés Boza • Scénographie Paco Azorín • Costumes Silvia Delagneau • Lumières David Picazo • Conception sonore Jordi Collet • Conception vidéo Yann Philippe • Travail chorégraphique Ferran Carvajal • Assistanat à la mise en scène Ruth Orthmann • Le décor et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française • Production Comédie-Française • En coréalisation avec l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet • Durée estimée 1h40

Du 17 septembre au 25 octobre 2026, mar.-sam. 20h30, dim. 15h
Athénée Théâtre Louis-Jouvet – 4, square de l’Opéra Louis-Jouvet, 75009 Paris
Rés. www.comedie-francaise.fr et www.athenee-theatre.com
Après sa création à Paris, le spectacle sera en tournée en Pologne, à Varsovie au Théâtre Polski les 20 et 21 mars 2027. Il sera également présenté de janvier à mars en République Tchèque, en Suisse et en France.

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