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Arts-chipels.fr

Carmen, opéra-paysage itinérant. Bizet revisité du point de vue des femmes et dans l’enthousiasme.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Et si Carmen retrouvait l’espace de la rue et du plein air ? C’est la proposition – réussie – de Jeanne Desoubeaux et de l’équipe de l’Opéra-Comique, qui profitent des travaux de la salle Favart pour proposer, hors les murs, une version revisitée de cet opéra phare de Bizet.

Carmen, c’est, depuis 1875, date de sa création, l’un des opéras les plus joués au monde. Chacun, ou presque est en mesure de fredonner sa habanera – « L’amour est un oiseau rebelle » – ou la séguedille « Près des remparts de Séville », ou encore l’air du Toréador dont les paroles : « Toréador, en garde, Toréador, Toréador ! Et songe bien, oui, songe en combattant qu'un œil noir te regarde et que l'amour t'attend ! » trottent encore dans toutes les mémoires ».

Cette « ferveur » qui relie Carmen à la mémoire populaire forme le soubassement qui donne à la version de la compagnie Maurice et les autres sa scénographie : le projet de faire vivre l’opéra de Bizet dans un décor « naturel ». Chacun des actes est en effet situé dans un espace public : la place où passent les soldats, la taverne où Carmen décide Don José à la suivre, la montagne, chez les contrebandiers, où ils se séparent, les arènes où se déroule la corrida, où triomphe Escamillo le toréador, nouvel amant de Carmen, et où celle-ci trouve la mort, poignardée par Don José. Retrouver un espace « collectif » de l’opéra en incluant le public dans des espaces communs avec le spectacle est l’une des données fondatrices de cette création.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Une œuvre « scandaleuse »

Considérée à ses débuts comme une offense aux bonnes mœurs – le rôle assigné à cette époque à l’Opéra-comique étant de mettre en présence des jeunes filles de bonne famille bonnes à marier et des candidats potentiels au mariage –, Carmen fait scandale. Non seulement l’opéra s’achève par un meurtre, mais il met en scène une cigarettière, une gitane sans morale qui fait fi des valeurs du mariage et agit, guidée par son seul désir, dévoyant et abandonnant un amant trop honnête et bourrelé de remords dont la passion s’avérera funeste.

Objets d’opprobre d’un côté, ces mêmes arguments feront le succès de l’opéra : outre cette héroïne révoltée, rebelle, les « héros » en sont des gens du peuple et même pire, ils appartiennent, avec la présence des contrebandiers, à la lie de la société, traînant derrière eux un parfum d’anticonformisme qui rejoint son ancrage populaire. Vingt-cinq ans plus tôt, Courbet avait fait scandale avec Un enterrement à Ornans en traitant sur une toile monumentale un sujet trivial en lui donnant l’ampleur d’une peinture d’histoire, genre noble par excellence. Carmen s’inscrit dans une volonté analogue.

Le choix de confier le rôle-titre de Carmen à une mezzo-soprano, cas rare dans l’histoire de l’opéra, renforce encore le caractère singulier et « dérangeant » du personnage. Timbre intermédiaire, plus chaleureux et plus grave, plus charnu et plus dense que celui de la soprano dont la légèreté cristalline s’accommode du ciel, la voix de la mezzo-soprano traduit la sensualité, la profondeur et le caractère sombre ou provocant du personnage.

Cette complexité, avec le temps, donnera lieu à diverses interprétations liées aux différentes approches du personnage. Plus ou moins populacière dans son maintien, plus ou moins proche de la prostituée, plus ou moins passionnée, féline ou incandescente, plus ou moins incisive ou violente… on a plaqué sur la belle cigarettière des fantasmes et des analyses qui ont varié d’une époque à l’autre et d’une mise en scène à l’autre.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Femmes, femmes, femmes

La mise en scène de Jeanne Desoubeaux choisit de prendre le parti des femmes et de lui donner, dès l’entrée, sa couleur contemporaine. Lorsque les comédiennes-chanteuses se présentent devant les spectateurs dans la configuration frontale d’un spectacle scène-salle, Carmen et ses partenaires cigarettières commencent par une leçon de comportement à adopter : « On a le droit de ne pas être OK à tout. [Et, parlant à un homme] Lorsque tu mets ta main sur ma cuisse, je te dis : Enlève ta main de là ». Lorsque l’une d’elle mime un geste gêné de dénégation devant un harcèlement dont elle fait l'objet, Carmen ajoute : « On ne s’excuse pas. C’est toi qui es brusquée. »

Le ton est donné. Suivront quelques chiffres tels que « En France, toutes les deux minutes trente, une femme est violée » ou le constat que, sur les 113 homicides conjugaux pris en compte par la direction des Affaires criminelles – d’autres recensements les portent à plus de 160 – 96 sont commis par des hommes au préjudice des femmes. Suivent des statistiques dont fait mention une députée Insoumise, publiées au JO en janvier 2026. Seulement 15 % de femmes victimes de violences conjugales signalent les faits aux services de police et de gendarmerie. Les autres considèrent qu'elles « manquent de confiance envers la police » (40 %), que « cela n'aurait servi à rien » (24 %), que « ce n'était pas si grave » (24 %), ou encore que « ce ne serait pas pris au sérieux par la police » (16 %). Ensuite, 40 % sont classées sans suite faute de preuves suffisantes. Dont acte qui donne la température…

Leur préambule appelle à « changer nos imaginaires » et à « raconter ». Elles ajouteront, pour faire bonne mesure, un petit condensé de techniques de lutte traité sur le mode humoristique et une dernière information : il n’y a pas plus de viols dans les classes populaires qu’ailleurs. Exit la responsabilité des « pauvres ».

À partir de là, Carmen peut commencer. Sur un martèlement du piano qui ouvre le spectacle, les militaires, engoncés dans leurs costumes pour certains chamarrés de décorations et marchant au pas font leur entrée. Visage grimé de manière clownesque, tenues dépareillées avec parfois un short en guise de pantalon, ils vont entonner les chansons créées par Bizet, Meilhac et Halévy.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Un parti pris satirique

Dès le début l’opéra de Bizet est parasité par le présent, qui le met à distance en même temps qu’il le replace avec humour dans un autre contexte. La mise en scène n’est pas en reste. Don José, traité comme un homme de peu de poids, décalé et un peu benêt, a comme souci majeur de s’occuper de son vélo, ce qu’il exprime en un monologue intérieur grommelé à répétition sur le thème « graisser la chaîne, vérifier les freins », etc. qui vient briser le bel ordonnancement des chansons de l’opéra. Dans un esprit analogue il réagit de manière cocasse au « Prends garde à toi » que lui lance Carmen : « Prends garde, c’est agressif, je trouve ».

Si l’on ajoute des notations du style « On a trouvé des préservatifs dans les douches des hommes » qui donne lieu à des commentaires quelque peu égrillards, on aura, dès le début du spectacle, pris la mesure du traitement fait à Carmen. L’opéra sera là, mais avec lui toute la charge burlesque qui met en relief l’absurdité de certains comportements sociaux.

Le jugement de Carmen, qui dessine au couteau une croix de Saint-André sur le visage de la femme avec laquelle elle se querelle, donne lieu à une savoureuse séance de bégaiement sur les expressions juridiques telles que « légitime défense », « danger imminent » ou « défense proportionnée » auxquelles la cigarettière répond par un railleur « Tralalala » chanté. Carmen est défi, insoumission et la mise en scène souligne par la raillerie la force de sa rébellion.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Trois lieux pour trois traitements scénographiques

Si le début, jusqu’à la fuite de Carmen que Don José, presque à son corps défendant, libère de sa prison, se passe dans un rapport frontal entre la scène et la salle, l’arrivée de Carmen à l'auberge introduit le public au cœur même de la fable. C’est dans une ambiance de fête déjantée, au milieu du public, que se déroule, façon Bizet, une rave endiablée, à grand renfort, pour les chanteuses, Carmen et ses amies, de micros et d’amplis.

Lorsque les atermoiements de Don José, alors que sonne la retraite et qu’il regrette de n'être pas au milieu de ses camarades, provoquent l’ironie de Carmen, la violence surgit. La gifle dont Don José « gratifie » Carmen sonne comme un coup de tonnerre. Dans leur échange – « – J’suis désolé – Ça c’est pas possible ! » – les violences faites aux femmes surgissent tout à coup dans un passage fiction-réalité qui ne trompe personne. Sautent à la figure les cas de violences domestiques qui émaillent l’actualité, et le refus de Carmen d’aimer désormais Don José rejoint le rejet qu’il faut avoir de toute justification possible de cette violence.

C’est d’abord par défi que Carmen recherchera Escamillo qui, comme Don José, est en short dans son habit de lumière qui caractérise le torero. Deux enfants trop vite grandis, en culotte courte, qui jouent au mâle en utilisant pour règles la force et la violence, ce que les femmes libres réfutent et refusent. Sous le comique et le rire, on est entré au cœur du problème et Carmen affirme sa volonté propre, même si cela revient pour elle à courir à sa perte comme les cartes de tarot le lui ont prédit.

La dernière partie nous transportera dans l’arène. Installés en cercle autour d’une piste, circulaire, de sable, les spectateurs partageront donc une mise à mort, mais celle-ci ne sera pas celle du taureau. Les interprètes circuleront alors dans les allées circulaires où s’est installé le public. Ils seront parmi les spectateurs pour partager la volonté d’une femme qui se bat jusqu’au bout, au mépris de sa vie, pour choisir son destin.

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Une formation musicale réduite

Dans ce spectacle à cheval sur passé et présent, fiction et réalité, la formation musico-théâtrale est réduite. Une dizaine d’interprètes remplaceront les chœurs comme le grand orchestre en même temps qu’ils incarneront les personnages.

Dans ce resserrement qui implique une réécriture musicale portée essentiellement par un piano, un violoncelle, une clarinette qui se muera en trombone dans les moments tonitruants ou graves, des ukulélés à visée folklorique et burlesque, des percussions, avec pour seul élément dramatique l’accompagnement de leurs voix pour faire foule, le public, là encore, est partie prenante du spectacle, sollicité pour participer.

Cette démarche qui va dans le sens d’un spectacle populaire, grand public bien que sa jauge soit limitée, n’empêche pas que la qualité musicale soit au rendez-vous. Les voix sont belles, pleines, colorées. Elles conservent la répartition faite par Bizet entre mezzo-soprano pour Carmen, soprano pour ses compagnes, ténor pour Don José et baryton pour Escamillo. Et elles portent malgré l’absence de sonorisation en plein air dans une partie du spectacle.

Il est réconfortant de savoir que Carmen, opéra-paysage itinérant connaît une belle tournée. Dans sa forme comme dans son propos, cette plongée populaire, périlleuse pour ses interprètes, offre une belle échappée en termes de lyrique en allant à la rencontre d’un public pas toujours averti. Elle constitue aussi une manière de percevoir, en passant par l’humour et par la dérision, ce que cachent parfois les attitudes les plus « anodines » quant au sort fait aux femmes. On peut rire de tout si derrière se profile une conscience…

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Phot. © Jean-Louis Fernandez

Carmen, opéra-paysage itinérant d’après Georges Bizet
• Conception et mise en scène Jeanne Desoubeaux • Direction musicale Jérémie Arcache et Igor Bouin • Scénographie Cécilia Galli • Costumes Alex Costantino • Lumières Thomas Coux • Avec Anaïs Bertrand (mezzo-soprano), Kaëlig Boché / Benoît Rameau (ténors), Igor Bouin (baryton),Solène Chevalier, Jeanne Desoubeaux, Jean-Christophe Lanièce (baryton), Vincent Lochet, Pauline Leroy, Flore Merlin, Agathe Peyrat • Production Compagnie Maurice et les autres • Coproduction Le Carreau – Scène Nationale de Forbach et de l’Est Mosellan, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines – Scène Nationale, Millénaire de Caen 2025, L’Azimut de Chatenay-Malabry, OARA – Office Artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine • Aide à la création DRAC Nouvelle-Aquitaine – site de Limoges, Centre national de la Musique de la région Île-de-France • Résidences de création La Vie brève – Théâtre de l’Aquarium, Théâtre des Bouffes du Nord, Ferme de Villefavard en Limousin, Maison Maria Casarès • Soutien Département des Yvelines • La compagnie Maurice et les autres est conventionnée par la DRAC Nouvelle-Aquitaine • Remerciements Martial Pauliat, Véronique Atlan, Claude Lastère et Agnès Terrier • Création en juin 2023 au Festival Bruit - Théâtre de l’Aquarium et Festival Paris l’été • Durée 1h45 environ

Les 24, 25, 26 septembre à 19h30 ; le 27 à 15h
Cité internationale des Arts, 18 rue de l'Hôtel-de-Ville, 75004 Paris. En partenariat avec la Cité internationale des Arts, le collège François-Couperin et la Ville de Paris
TOURNÉE
3 & 4octobre 2026 Angers Nantes Opéra, Angers (49)
15 & 16 mai 2027 Théâtre de Gascogne, Saint-Sever (40)
19 & 20 mai 2027 Théâtre des 4 saisons, Gradignan (33)
22 & 23 mai 2027 Scènes de territoire, Bressuire (79)
2 & 3 juin 2027 La Comète, Châlons-en-Champagne (51)
5 & 6 juin 2027 Avranches (50)
9 juin 2027 Théâtre Jean-François Voguet, Fontenay-sous-Bois (94)
Du 11 au 13 juin 2027 Les Passerelles x La Ferme du Buisson, Noisiel (77)
15 & 16 juin 2027 Théâtre de Grasse (06)
18 & 19 juin 2027 La Garance x Opéra d’Avignon, Cavaillon (84)
29 & 30 juin 2027 Scènes et cités, Miramas (13)
Du 2 au 4 juillet 2027 La Criée x Marseille Concerts, Marseille (13)

 

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