2 Octobre 2026
Dans cette pièce aussi drôle que franchement acide, Shakespeare illustre l’adage qu’il fait dire à l’un de ses personnages : « Il en est que le péché élève et d’autres que la vertu fait chuter ». Un dos-à-dos réjouissant entre cruauté et magnanimité, faux-semblants et vérité, morale et plaisir, vice et vertu dans un œil-pour-œil, dent-pour-dent sans demi-mesure.
Ils ne sont que quatre, trois comédiens et une comédienne, pour jouer la dizaine de rôles que compte la pièce de Shakespeare. Quatre pour mener, tambour battant, une intrigue dans laquelle comédie et drame s’équilibrent dans un mélange savoureux où l’on retrouve la patte poétique et le sens de la repartie de l’auteur, mis au service de sa dénonciation des turpitudes du temps.
Sur un espace vide, sans coulisses, dont le sol rappelle par ses tracés celui d’un gymnase, tous vont en effet pratiquer une drôle de « gymnastique », chacun à sa manière, entre ses pensées et ses actes, son authenticité et sa duplicité, sa vérité et son mensonge. Un très grand crucifix, en fond de scène, atteste de la place que la religion occupe.
Une tenue neutre, atemporelle, proche des combinaisons d’escrimeurs, tiendra aux interprètes lieu de costume. Une veste qui s’ouvre pour changer de personnage, un corsage qu’on enlève pour endosser une personnalité de prostituée, un rabat blanc plissé apposé sur le col pour figurer un juge ou un avocat, un chapelet pour camper le prêtre ou une coiffe blanche, virginale, pour incarner la nonette en devenir suffisent à catégoriser les personnages venus livrer ici leur performance. Tous portent un cœur sur la poitrine : ici, les affaires de cœur – ou de cul, c’est selon – sont au centre de toutes les préoccupations. Avec, comme toujours chez Shakespeare, des à-côtés qui occupent une place de choix.
Le plus pourri des deux n’est pas toujours celui qu’on pense
Ici, répression religieuse, chantage sexuel et hypocrisie du pouvoir sont au menu bien que la pièce soit représentée pour la première fois à la cour de Jacques Ier, le monarque qui a succédé à l’austère reine « vierge », Élisabeth Ire.
Le Duc, qui détient le pouvoir dans la pièce, a, pour une raison inconnue, décidé de faire semblant de partir en mission diplomatique en laissant le pouvoir à l’un de ses affidés. Angelo, homme dur et intransigeant s’est mis en tête de faire appliquer la loi frappant de mort ceux qui auraient commis l’adultère. Justement, Claudio, un jeune noble, a « craqué » avec sa promise et l’a mise enceinte. Il l’épouserait bien mais Angelo est intraitable. Il doit être exécuté.
Lucio, l’ami de Claudio, fantasque et étourdi, convainc Isabella, la sœur de Claudio, qui se prépare à entrer dans les ordres, d’intercéder pour son frère auprès du rigide Angelo. Mais au lieu d’avoir l’effet escompté, sa démarche déclenche chez Angelo un désir irrépressible envers la novice. Il graciera Claudio, dit-il, si elle se donne à lui.
Intransigeante, Isabella se résout à perdre son frère. Mais le Duc, qui n’a pas quitté la ville et observe ce qui s’y passe, déguisé en moine mendiant, suggère deux subterfuges : substituer à Isabella, pour cette nuit de stupre et de fornication, Mariana, l’ancienne fiancée délaissée par Angelo, ce qui vaudra engagement de mariage ; et, dans un deuxième temps, lorsqu’Angelo refuse de respecter sa parole et demande l’exécution de Claudio, fournir à Angelo une autre tête que celle du jeune homme.
On ajoute une maquerelle et son employé clownesque, on saupoudre de rebondissements l’intrigue principale en créant un dialogue entre l’imprudent Lucio, qui critique le pouvoir, et le Duc grimé en moine, on ajoute des péripéties liées à la nécessité de trouver un « bon » cadavre et le tour est joué. À ceci près que si tout finit bien, ou presque, pour presque tous, ce ne sera pas sans dommage « collatéral » car le Duc s’amourache à son tour d’Isabella et qu’on ignorera comment cela se termine.
L’empire du jeu
Les comédiens ne quittent jamais la salle, sortant simplement de l’espace de jeu délimité par les raies gymniques pour s’emparer d’un accessoire destiné à se transformer. C’est valise à la main que le Duc, assez bon enfant, cède sa place en remettant à Angelo sa couronne. C’est la tête recouverte d’un foulard qu’un acteur incarnera Mariana, la fiancée abandonnée qui s’abandonne au désir d’Angelo. Peu d’éléments, très signifiants, qui se succèdent parfois dans la hâte d’un personnage qui s’empare d’un voile pour se travestir ou se lance dans le clin d’œil d’une présentation façon comédie musicale de la vie religieuse.
Rien n’est vrai dans ce monde de faux-semblants traversé par des intermèdes musicaux à l’accordéon ou au chant, sinon le regard aigu et sans pitié que pose l’auteur sur ses personnages, évaluant que « les péchés commis sous la contrainte ne comptent pas » ou mesurant la part de responsabilité de chacun : « Qui pèche le plus ? La tentatrice ou celui qui succombe au péché ? » Tous responsables, tous coupables, les personnages sont des rôles dans la comédie du monde que Shakespeare déplie devant nos yeux.
En schématisant encore davantage la pièce par la réduction du nombre d’interprètes et le traitement des personnages, Lucille Lacaze concentre le point de vue sur les abus du pouvoir en même temps que sur sa versatilité – le Duc, réinvesti dans sa fonction, n’hésite pas, dans la « punition » des coupables à jouer les girouettes alors qu’il s’abandonne lui-même au travers qu’il punit –, tout en reprenant le soulignement par Shakespeare du goût amer de la comédie. Si Angelo est contraint au mariage, quelle est la victoire de Mariana ? Et quelle est celle d’Isabella, ballotée d’un prince à l’autre ? Dans le trio que forment la prostituée, la femme et la sainte, seule la prostituée tire son épingle du jeu… Quant aux hommes, ils seront toujours les hommes…
Mesure pour mesure d’après la pièce de William Shakespeare • Traduction de Jean-Michel Déprats • Adaptation Lucile Lacaze et Erwan Vinesse
• Mise en scène Lucile Lacaze • Avec Andréas Chartier, Lucile Courtalin, Nathan Jousni et Erwan Vinesse • Scénographie Lucile Lacaze, Gabin Bastard et Adèle Collé • Costumes Audrina Groschêne • Lumiere Nicolas Zajkowski • Son Étienne Martinez et Erwan Vinesse • Collaboration artistique Erwan Vinesse • Administration de production Laura Raffard • Production Compagnie La Grande Panique • Coproduction Théâtre des Clochards Célestes • Lucile Lacaze, de la Compagnie La Grande Panique, est artiste associée aux Célestins, Théâtre de Lyon, et au Nouveau Théâtre Besançon – CDN • Spectacle lauréat du Prix Incandescences 2024 • Le spectacle a été conçu pour être joué tant en salle qu’en plein air • Durée 1h40
TOURNÉE
• Du 1er au 8 octobre 2026 La Commune, Aubervilliers CDN
www.lacommune-aubersilliers.fr
• Le 1er décembre 2026 - INSA, Lyon
• Du 11 au 12 février 2027 - Théâtre des Ilets - CDN de Montluçon
• Du 4 au 5 mars 2027 - Bonlieu Scène nationale Annecy
• Du 9 au 10 mars 2027 - Le Théâtre d’Aurillac
• Le 16 mars 2027 - Le Gallia Théâtre, Saintes
• Le 1er avril 2027 - Le Dôme Théâtre, Albertville
• Du 18 au 20 mai 2027 - Théâtre Sorano, Toulouse
• Du 11 au 19 juin 2027 - La Manufacture - CDN de Nancy